Épisode 5: Souvenirs d'enfance

Voici l’épisode 5 de la saison 2 ! Désolée de le publier un peu plus tard que prévu, il était fini et n’attendait que la relecture par mon cher beta-lecteur qui était un peu occupé. J’espère que cela vous plaira, et donnez-moi votre avis sur l’évolution de la saison !!!

Episode 2.05 : Souvenirs d’enfance

On est de son enfance comme on est d’un pays.
(Antoine de Saint-Exupéry)

Résumé des évènements évoqués précédemment :
Ma fanfiction emprunte, souvent en les modifiant, personnages et intrigues à Alias, série qui ne m’appartient pas.

Elisha Clode et Sydney Bristow, qui viennent de découvrir qu’elles sont sœurs, ont été infiltrées ensemble au Covenant pendant plus d’un an, et appris à se connaître dans l’appartement qu’elles partageaient à Rome.

Lors d’une mission à Hong Kong, Elisha et Jack sont séparés de Sydney. Ils sont tous deux arrêtés par la CIA et le NSC et placés en détention, tandis que Sydney perd connaissance et se réveille sans souvenir des deux années précédentes.

Elle redécouvre bien des changements dans son ancienne vie, dont sa nouvelle petite sœur ! Elle ment à la CIA pour être envoyée en mission, s’enfuit et se procure un moyen de pression pour faire relâcher son père… et Elisha Clode, malgré ses réserves. Les deux jeunes femmes emménagent à nouveau ensemble, Elisha porte un bracelet traceur, doit consulter la psy de la CIA et n’a pas le droit de sortir du bâtiment de la CIA sans accompagnement.

Un ancien colonel de la force spatiale russe, Boris Oransky, qui a travaillé sur un projet top-secret d’arme antisatellite baptisé Medusa, propose d’en vendre l’accès au Covenant. La CIA, malgré le refus des Russes de collaborer, se rend sur le site de Medusa dans la toundra russe, au moment où le Covenant doit intervenir. Mais tous se font doubler par une tierce partie inconnue qui sort du bunker avec toutes les données de Medusa. Un homme parvient à s’enfuir, tandis qu’un jeune homme déguisé en laborantin est capturé. Elisha semble le connaître…

* Générique *

Non loin de Minsk, Biélorussie. Janvier 1993.

         « Lisha ! Lisha, réveille-toi ! soufflait le petit garçon en secouant son amie endormie.

- Quoi ? Il est tôt… grogna-t-elle à travers l’oreiller.

- Ste plaît, Lisha, viens voir…

Elisha finit par se résoudre à se lever, sans bruit pour éviter de réveiller Ally, qui occupait la partie haute du lit superposé. Elle emboîta le pas à l’enfant, qui la tirait par la main en direction du couloir.

- On n’est pas censés sortir après le couvre-feu, s’inquiéta-t-elle.

- T’inquiète.

Quelques mètres plus loin, il s’arrêta devant la plaque d’un conduit d’aération, qui était déjà dévissé. Le petit garçon la souleva et la mit de côté.

- Regarde, dit-il en montrant du doigt un mouvement à l’intérieur du conduit.

Un papillon y voletait, les ailes de couleur bleue et orange. Elisha se convaincrait par la suite qu’il s’agissait d’une hallucination partagée – comment ce papillon serait-il arrivé si loin sous terre sans être broyé par la climatisation, s’il était seulement possible qu’il survive au climat biélorusse… ?

Mais sur le moment, elle se contenta d’ouvrir ses grands yeux d’enfant en suivant tous les mouvements de l’insecte.

- Il est magnifique, Toby. »

Bureaux de la CIA à Los Angeles, 28 juillet 2005.

         Les poignets menottés posés sur la table, le regard fixé sur un point du mur en face de lui. Elisha n’avait même pas besoin de regarder sous la table pour savoir que ses pieds étaient posés fermement au sol, ses mollets droits. C’était la position standard qu’on leur avait enseigné à Halcyon. Selon ce même protocole, la jeune femme aurait dû tenter de capter son attention, d’intercepter son regard. Rester dans un coin de la pièce, adossée aux murs, lui demandait beaucoup d’efforts, car son entraînement se rappelait à elle dans toutes les fibres de son corps. Aller contre, c’était comme de pédaler à l’envers sur un vélo, comme de dessiner de la main gauche (1). Surtout face à quelqu’un qu’elle connaissait si bien, car le protocole constituait surtout un refuge contre les émotions intempestives. Ces émotions qu’elle voulait se laisser ressentir, mais ne pouvait pas laisser interférer avec cet interrogatoire – ni transparaître aux yeux de ceux qui l’observaient et la jaugeaient à travers la glace sans tain.

Cela dit, elle n’était apparemment pas la seule à se sentir mal à l’aise, puisque Toby rompit lui aussi le protocole en prenant la parole le premier, quelques minutes après l’entrée d’Elisha.

« Cela te rappelle le bon vieux temps (2) ?

Fort heureusement, Toby et elle ne s’étaient jamais retrouvés face à face lors des horribles simulations d’interrogatoire (3) imposées par Halcyon. Elle n’aurait sans doute pas pu faire de mal au petit garçon – du moins l’espérait-elle, préférant au fond ne pas le savoir. Cela n’empêchait qu’ils avaient tous les deux le même type de souvenirs en tête…

- Alors tu bosses pour la CIA, maintenant ? continua-t-il de son ton provocateur, et désignant son bracelet : Tu t’es laissé mettre en laisse, toi qui tenais tant à ta liberté ?

- J’y tiens toujours, répondit finalement Ely. J’ai arrêté de fuir, voilà tout. Ce n’est peut-être pas parfait, mais c’est la plus grande liberté que je peux obtenir pour l’instant. Je peux sortir, courir, je vis au bord de la mer…

- Et ton Julian dans tout ça ?

- Ce n’est pas « mon » Julian, coupa-t-elle en maudissant Toby, qui avait su garder le secret à Halcyon mais la mettait maintenant dans une position délicate face à ses nouveaux employeurs – sa façon à lui de dire, « pas de quartiers ».

- Quoi, cette histoire avec Ally ? interrogea le jeune homme d’un ton désinvolte. Elle est morte, passe à autre chose !

- C’était ma meilleure amie, s’indigna Elisha en s’efforçant de garder son calme, s’auto-flagellant pour ses réactions à fleur de peau face à Toby, car elle savait que sortant de la bouche de quelqu’un d’autre, cette remarque n’aurait provoqué qu’un haussement d’épaules. Et il ne s’agit pas de ça.

- De quoi, alors ? D’amour ?
Devant le silence tranquille de la jeune femme, il reprit :
- Mais oui, c’est ça, d’amour ! Où donc est passée la redoutable mercenaire sans attaches que j’ai connue ?

- C’était une enfant perdue, comme ce petit garçon qui appelait sa maman toute la nuit.

- J’étais faible, répliqua-t-il, cassant. Tu avais raison, ça a fini par passer.

- J’avais tort, Toby. En fait, tu faisais partie des plus chanceux, ceux qui avaient le souvenir de quelqu’un leur vouant un amour inconditionnel. N’oublie pas que quoi que tu fasses, tu as encore ça.

- Bien sûr, s’esclaffa-t-il. Je vais atterrir dans une prison secrète, mais au moins, je peux me raccrocher aux lubies d’un enfant de cinq ans !

Elisha s’apprêtait à répondre, lorsque la voix de Dixon retentit dans son oreillette, lui ordonnant de le rejoindre dans la salle d’observation. Elle se leva à contrecœur.

La petite pièce jouxtant la salle d’interrogatoire et remplie de moniteurs la montrant sous tous les angles, était encore plus pleine à craquer que lorsque Clode était entrée dans l’arène. En plus de Dixon, Sydney et Weiss, s’y trouvaient désormais Jack… et Robert Lindsay. À voir l’expression de tout ce beau monde, deux conclusions s’imposaient : elle arrivait juste après une dispute, et c’était à Lindsay qu’elle devait cette interruption.

- Cet interrogatoire ne mène nulle part, décréta ce dernier. J’aurais apprécié que l’on me contacte au plus tôt et que l’on m’attende pour discuter d’une stratégie, ajouta-t-il, cette dernière remarque s’adressant clairement à Dixon.

- L’agent Reed représente officiellement le NSC dans nos bureaux et je lui accorde toute confiance pour prendre les décisions qui s’imposent, comme elle l’a fait en vous tenant au courant, répliqua calmement le directeur, les poings serrés et se retenant manifestement d’employer un vocabulaire plus imagé.

- Certes, mais l’agent Reed est bien occupée avec l’enquête sur la mort de ce diplomate, que les Russes nous ont refilée comme une patate chaude. Et il n’en reste pas moins que faire interroger ce petit salopard par mademoiselle Clode, qui si j’ai bien compris a grandi avec lui et a suivi le même entraînement, me semble tout à fait irresponsable !

- C’est précisément parce qu’elle le connaît qu’elle peut nous être utile, argumenta Dixon.

- Puis-je intervenir ? s’enquit Elisha, craignant de recevoir une balle perdue. J’aimerais clarifier quelque chose. J’ai effectivement suivi le même entraînement, si c’est le mot que vous trouvez le plus approprié, et je peux donc vous dire que s’il ne veut pas parler, il ne parlera pas. On nous a appris à choisir quelles informations révéler, et dans quelles circonstances. Si l’envie l’en prend, il peut nous mener en bateau avec des informations sans importance, mais il y a très peu de chances qu’il dise quoi que ce soit sur Medusa s’il a décidé de ne pas le faire. Et cela reste vrai quelles que soit la personne qui l’interrogera ou les méthodes employées. Et étant donné que, comme le directeur Dixon le soulignait, je connais bien Toby, je reste votre meilleure chance, je dirais même votre seule chance d’obtenir des renseignements. Maintenant, ai-je l’autorisation de poursuivre ma tentative ?

         Évidemment, ronchonna Elisha in petto. Cette pause avait permis à Toby de reconstruire ses défenses, de rationaliser la situation et de claquemurer ses émotions. Elle le lisait sur son visage.

Pas de quartiers, vraiment ? Très bien.

- Tu te souviens de  ce papillon que tu avais trouvé dans le conduit d’aération ? attaqua-t-elle, le déstabilisant par ce hors-sujet.

Il hocha la tête,  à la fois inquiet et curieux de savoir où elle voulait en venir.

- C’est incroyable, quand on y pense. Un petit papillon, au beau milieu de la Biélorussie en hiver. Je me suis longtemps demandé comment il avait pu survivre dans des conditions aussi hostiles.

- C’était juste un insecte, Lisha, soupira Toby en haussant les épaules.

- Non, c’était plus que ça. C’était l’espoir. Une lumière dans le noir d’Halcyon. Ça voulait dire que la beauté pouvait survivre au milieu de toute cette laideur.

- Je ne te connaissais pas ce côté rêveur, railla le prisonnier.

- La vie peut être plus que ce pour quoi on nous a conditionnés, Tob. La mienne l’est devenue, la tienne le pourrait. Nous pouvons créer plutôt que de détruire.

C’était l’approche la plus subtile qu’avait pu trouver Elisha, mais elle ne l’était pas encore assez. D’une seconde à l’autre, un mur sembla apparaître entre eux deux, et les yeux du jeune homme se durcirent.

- Écoute, assez de circonvolutions. Ceux qui tirent tes ficelles veulent récupérer Medusa, et je ne dirai rien. Fin de l’interrogatoire. »

À sa sortie, l’attroupement dans la salle d’observation n’était pas encore dispersé. Clode remarqua tout juste que Lindsay était parti, et ignora les quatre paires d’yeux inquisiteurs braqués sur elle, se dirigeant droit vers l’open space.

Une minute plus tard, après avoir fait le tour de l’étage et commençant à s’essouffler, Elisha la tête par la porte du bureau de Marshall. Déjà prête à repartir, elle se figea à la vue de Will :

« Ah, vous voilà ! soupira-t-elle. Vous vous rappelez ce fichier avec le nom des enfants américains présumés morts recrutés par Halcyon ?

- Le fichier qui a failli me coûter la vie (4), vous voulez dire ? ironisa l’analyste. En effet, j’en garde un vague souvenir…

- Les coordonnées des familles y figuraient ?

- Oui, j’ai même eu les parents d’Allison Doren au téléphone (5).

- Vous pourriez me le retrouver ? demanda Clode en désignant un ordinateur.

Will hésita un instant, puis s’exécuta :
- Vos manières se sont améliorées : il n’y a pas si longtemps, vous vous seriez contentée de le pirater, remarqua-t-il avant de lui céder son fauteuil.

Sans répondre, Ely nota rapidement quelques chiffres sur un post-it, puis sortit de la pièce aussi soudainement qu’elle y était entrée.

« Dites-donc, ne vous gênez surtout pas ! s’exclama un agent auquel Elisha venait d’emprunter son téléphone et sa chaise un instant inoccupée.

- On ne me laisse pas mon portable à l’intérieur du bâtiment, se défendit cette dernière.

- Venez, je vous prête le mien, intervint Will, qui l’avait suivie dans l’open-space, en lui tendant son téléphone portable et en l’entraînant vers l’espace de travail des analystes.

- Merci, souffla-t-elle – et une gratitude vraie se peignait sur son visage.

Elle s’assit au bureau de Hagan sous le regard curieux de Gomez et de Miller, qui retournèrent à leur tâche sur un signe de leur supérieur. Puis composa un numéro en vérifiant chaque chiffre sur son post-it, avant de porter le téléphone portable à son oreille.

- Mme Harper ? Vous êtes bien la mère de Toby Harper ?... Elisha Clode, je travaille pour la CIA. Il se pourrait que nous ayons de nouvelles informations sur l’accident de votre fils. Pourrions-nous en parler face à face ? Vous vivez toujours à Los Angeles ?... D’accord, je prends note. Trois-cent… quatre-vingt… un…, Fisher Street, très bien… D’ici une vingtaine de minutes ? D’accord, conclut-elle avant de raccrocher.

- Vous ne vous en êtes pas mal sortie, commenta Tippin.

- Vous en doutiez ? s’étonna la jeune femme en haussant les sourcils.

- Oh, je suis sûr que vous vous en seriez très bien sortie en jouant la comédie. Mais là, vous avez assuré en étant honnête. Il y a une différence.

- Vous arrivez à vous comprendre ? Parce que moi, j’ai du mal.

Clode se leva, lui rendit son téléphone et commença à s’éloigner en parcourant l’open-space du regard.

- Besoin d’un chauffeur ? proposa Will. Dixon ne vous laisse toujours pas sortir seule, pas vrai ?

La jeune femme fit volte-face, interloquée.

- Approuveriez-vous l’idiotie que je m’apprête à commettre ?

- Disons que… j’approuve le fait que vous souhaitiez commettre cette idiotie, corrigea l’analyste en se dirigeant vers l’ascenseur, les clés à la main.

- Avouez-le, fit la jeune femme en le précédant à reculons pour lui faire face, vous avez fait le pari de parler comme la Pythie aujourd’hui, c’est ça ? Ou comme un biscuit chinois, peut-être ? »

         « Nos informateurs rapportent que le Covenant recherche Oransky avec autant d’ardeur que nous, expliquait Dixon en tendant à Bristow un dossier. Celui-ci les a de toute évidence doublés en vendant Medusa aux employeurs de Toby, mais leur identité reste mystérieuse. »

Jack, écoutant le directeur d’une oreille, aperçut sa fille cadette avec Will Tippin dans l’ascenseur avant que les portes ne s’en referment. Et ils riaient aux éclats.

Quartier de Garvanza, Los Angeles. 28 juillet.

         « Dans cinquante – mètres, tournez à – gauche, énonça la voix robotisée du GPS alors qu’ils arrivaient à la hauteur de Garvanza Park, avant de répéter : dans dix – mètres, tournez à – gauche.

- Oui, bon, ça va, on a compris ! s’énerva Clode sur le siège passager.

- Ne me dites pas que vous êtes nerveuse ?! sourit Will en tournant dans une petite rue en côte.

La jeune femme se renfrogna et haussa les épaules, se concentrant sur le macadam fissuré dans l’étroite rue sans trottoir bordée de voitures garées au plus près des murs de pierre. Elle épiait les numéros des maisons, qui n’étaient pour certaines que de petites baraques blanchies à la chaux et au toit en tôle plantées sur un terrain de la taille d’un mouchoir de poche, tandis que d’autres, plus cossues, étaient encadrées de mignons jardins paysagers. C’était le cas du 381, qui surplombait l’ensemble de la rue avec ses volets orangé et ses buissons soigneusement taillés.

Avant de sortir de la voiture, que Will venait de garer devant la maison, Clode lui jeta un coup d’œil plein d’appréhension auquel il répondit d’un sourire. Inspirant profondément, elle le précéda sur l’allée en pierre menant au porche. Des carillons retentirent à leur passage, et avant même qu’ils aient eu le temps de sonner, la porte s’ouvrit sur une petite femme d’âge et de corpulence moyens, dont les yeux écarquillés et la bouche entrouverte posaient une question muette.

Elisha resta paralysée un instant, tentant d’imaginer la douleur de cette femme, que les années n’avaient de toute évidence pas atténuée.

- Madame Harper ? finit-elle par lâcher. Elisha Clode, nous avons parlé au téléphone. Et voici Will Tippin.

- Je vous en prie, entrez. Puis-je vous proposer du thé ?

Quelques minutes plus tard, Will et Elisha étaient installés sur le canapé d’un petit salon modeste mais coquet. Un épagneul noir et roux avait adopté la jeune femme aussitôt, s’asseyant contre sa jambe et cherchant les caresses. Leur hôte posa un plateau sur la table basse, contenant une théière et trois tasses en porcelaine, un sucrier et un petit pot à lait, ainsi que quelques cookies, apparemment faits maison. Le cœur de l’analyste se serra en voyant la réception que leur réservait cette femme malgré son impatience de savoir. Mais peut-être était-ce aussi un moyen de retarder la mauvaise nouvelle qui lui semblait inéluctable ?

- Je vous en prie, servez-vous.

Clode ne se fit pas prier et croqua dans un cookie.

- Délicieux, commenta-t-elle, étonnant Will par sa civilité.

- Merci, répondit madame Harper.

- Votre mari n’est pas là ? s’enquit l’analyste.

- Il a eu une crise cardiaque, il y a cinq ans. J’ai cette grande maison pour moi toute seule, maintenant… Au téléphone, vous avez dit qu’il y avait du nouveau à propos de mon petit Toby, embraya-t-elle en jetant un coup d’œil inconscient vers une photo encadrée posée sur la cheminée - un petit garçon serrant dans ses bras un chiot au pelage noir et roux. Je croyais pourtant que tout était clair à propos de l’accident : la compagnie aérienne a reconnu la négligence de son technicien. Qu’est-ce que la CIA vient faire là-dedans ?

Elisha avala sa gorgée de thé et prit une inspiration avant de commencer :

- Je vais vous raconter une histoire qui vous semblera un peu étrange, digne d’un roman d’espionnage. Mais si vous m’écoutez jusqu’au bout, vous comprendrez.

La petite femme, assise au bord de son fauteuil, n’hésita qu’un instant avant d’acquiescer.

- Il y a une trentaine d’années, au cœur de la guerre froide, les gouvernements russe et américain étaient prêts à tout pour avoir le dessus l’un sur l’autre. Armes conventionnelles, nucléaires, tentatives de développement d’armement biologique… Et aussi, plus simplement, des agents infiltrés. Mais même les meilleurs taupes commettent des erreurs qui les conduisent à leur perte, alors la CIA a eu l’idée de repérer des enfants doués et de les entraîner pour qu’ils deviennent plus tard des espions. Les capacités de calcul, la pensée en trois dimensions et la créativité pour résoudre des problèmes sont des traits communs aux meilleurs agents, et peuvent être détectés dès l’âge de cinq ans. Mais voilà, l’homme chargé de mettre en place ce Projet Noël était lui-même marié à une taupe russe, qui à son retour au pays en 1981, communiqua tous les renseignements nécessaires à la création du Programme Halcyon, version russe du Projet Noël, lequel ne fut jamais réellement développé à grande échelle.

Sentant que la jeune femme fatiguait, Will prit le relais :

- Mais les Russes apportèrent une amélioration à ce projet : pour créer les taupes parfaites, ils eurent l’idée de recruter des enfants occidentaux, qui s’intégreraient d’autant plus facilement dans notre société. Pour cela, ils utilisèrent les tests de niveaux de nos écoles, y intégrant des questions très difficiles comme : pourquoi doit-on se tenir dos au soleil pour voir un arc-en-ciel (6) ? Les quelques élèves réussissant ce test étaient conviés à des stages de perfectionnement, le type de stage auquel votre fils se rendait lorsque son avion s’est écrasé.

- Cet accident, comme tant d’autres, était une mise en scène, reprit Elisha. Les enfants furent conduits en Biélorussie, dans un complexe souterrain près de Minsk, où ils rejoignirent d’autres enfants venus de partout, pour être entraînés à devenir des espions et des tueurs.

- C’est… c’est totalement fou. Vous en êtes sûre ?

- Certaine. J’étais l’une de ces enfants. »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

         « Vous pouvez m’expliquer ce que fait la mère de notre prisonnier en salle d’interrogatoire avec lui ?! s’exclama Dixon, interceptant Clode et Will qui se dirigeaient vers la salle d’observation. Et ce que vous foutiez dehors avec pour seul garde un analyste non entraîné au terrain ?

- C’était une simple visite pour information, intervint ce dernier.

- Ah oui ? Pour obtenir des informations, ou en divulguer ?

- Elle vient d’apprendre que son fils est vivant après avoir porté son deuil pendant douze ans ! s’énerva Elisha.

- La faute à qui ? demanda Dixon. Je ne sais pas ce que vous essayez de faire, mais êtes-vous bien certaine que ce soit une bonne chose pour elle de voir ce qu’il est devenu ?

- Je crois que les agents Bristow seraient mieux placés que moi pour répondre à cette question, répliqua-t-elle sèchement. Pour Toby, en revanche, c’est son unique chance. Et de toute façon, pour l’instant, il ne dit rien.

- Et il ne dira peut-être jamais rien, si sa mère appelle une association de défense des droits de l’homme !

- Une chose est sûre : nous ne le saurons jamais si nous n’essayons pas. »

Près de Lausanne, Suisse.

         « Je ne sais pas si tu te rends compte à quel point tout ceci est inapproprié, énonça Judy Barnett. Le simple fait que je tutoie un patient, sans parler de prendre des jours de congé pour le rejoindre de l’autre côté de l’Atlantique…

- La Suisse est de l’autre côté de l’Atlantique, vraiment ? sembla s’étonner Sloane. J’ai toujours cru qu’elle entretenait autant de mystère autour de son emplacement géographique que sur son système bancaire.

- Je suis sérieuse, Arvin, insista la psychologue en se retournant vers lui sur le banc d’où ils contemplaient le coucher de soleil sur le lac Léman. Cette… cette relation est tout sauf professionnelle, et met en danger non seulement mon travail et ma réputation mais aussi ton traitement. Cela ne peut pas continuer.

- Très bien, alors je prendrai un autre thérapeute. Sérieusement, assura-t-il, je le ferai si cela peut te rassurer. Et si c’est la réaction de la CIA qui t’effraie, eh bien, nous ferons attention. Je ne ferais jamais rien pour compromettre ton travail. Mais… cela fait très longtemps que je ne me suis pas senti aussi apaisé par quelqu’un, et nous savons tous les deux que c’est bien plus qu’un simple transfert (7). »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

         Après leur discussion houleuse, Dixon, Tippin et Clode entrèrent tous trois dans la salle d’observation. Madame Harper était déjà installée face à son fils et semblait encore plus petite qu’auparavant.

« Toby, regarde-moi… suppliait-elle, les larmes aux yeux, tentant de capter son regard – mais il restait figé, les yeux dans le vague.

Après quelques minutes, tout le monde dut reconnaître que la tentative était un échec – même madame Harper, qui se leva sans protester lorsqu’Elisha ouvrit la porte de la salle d’interrogatoire. Jetant tout de même un dernier regard vers son fils, elle laissa la jeune femme l’entraîner par le bras.

- Merci d’être venue, lui dit Dixon. Je vais vous faire raccompagner chez vous. »

Quartier de la maison de Sydney, Los Angeles. 29 juillet.

         Plusieurs heures plus tard, Elisha rentrait d’un long footing. Comme souvent ces temps-ci, elle s’était arrêtée à bout de souffle, un point de côté lui poinçonnant l’abdomen, sans savoir où elle se trouvait – puis avait dû rebrousser chemin à la marche.

Il faisait nuit noire et la plupart des volets étaient clos sur son passage ; elle fut donc surprise de trouver les lumières de la maison allumées. Elle tourna sa clé dans la serrure et entra, aux aguets – que se passait-il donc ?

Will était là, assis au bar de la cuisine. Sydney était debout – elle faisait la vaisselle. À… deux heures du matin, nota Clode in petto après un coup d’œil à sa montre. Lorsqu’ils entendirent la porte se refermer sur la jeune femme, ils se redressèrent et tournèrent la tête à l’unisson.

« Vous m’attendiez ? bafouilla-t-elle, mal à l’aise de tant d’attention.

- Will m’a raconté ce qui s’est passé, répondit Sydney. Nous étions inquiets.

- Quoi, tu craignais que je me sois fait la belle ? lâcha Clode, jetant un froid avant de se reprendre : Pardon, vous ne méritez pas ça. C’est juste… la journée a été particulièrement merdique, c’est tout.

- Tu étais proche de lui… Toby ? s’enquit sa sœur en l’entraînant vers le salon et en lui tendant une tasse de tisane.

Elisha hésita un instant avant de l’accepter et de s’asseoir sur un fauteuil auprès d’eux. Dans l’état où elle était, difficile de savoir si elle arriverait à garder le contrôle sur ce qu’elle voulait ou non révéler. À déterminer ce qu’elle pouvait ou non révéler. Mais elle était si fatiguée qu’elle n’arrivait pas vraiment à s’en inquiéter.

- À son arrivée, il avait cinq ans. Un petit génie au niveau de l’intellect, mais à bien des égards, c’était encore un bébé. Il ne savait même pas s’habiller tout seul, alors c’était moi et Ally qui l’y aidions. Nos chambres étaient voisines, et le garçon qui partageait la sienne était plus âgé, il partait déjà en mission à l’extérieur à l’époque, et jouer les nounous ne l’intéressait pas beaucoup. Toby faisait des cauchemars presque toutes les nuits, au début, et il venait se réfugier dans notre chambre. Il voulait sa maman. Les instructeurs… eh bien, eux non plus n’avaient aucune envie de jouer les nounous. L’âge des élèves importait peu, tous devaient se présenter aux entraînements à l’heure et en tenue. Évoquer notre passé en dehors d’Halcyon était très mal vu, alors… alors je lui ai dit d’oublier sa famille. Que ça lui passerait, articula la jeune femme avec rage.

- Vous ne pouviez pas avoir plus de… quoi, dix, onze ans à l’époque ? réagit Will. Et vous vouliez juste l’aider à survivre.

- Ça n’excuse rien, répliqua Clode. C’est ce que dit Irina pour justifier sa façon bien à elle de montrer son amour maternel. On a tous subi ces traumatismes de la part du Programme, des instructeurs. Mais là, ce n’était pas le Programme, ce n’était pas un instructeur, c’était moi. Je suis rentrée dans leur jeu et ça, je ne peux pas me le pardonner.

Les deux autres se turent pendant qu’elle finissait sa tisane. Pour certaines choses, il n’y a pas de mots. Pas de phrases, ou alors seulement ces phrases toutes faites conçues spécialement pour ces occasions où les mots nous échappent. Mais Will et Sydney avaient vécu trop de ces occasions là pour ne pas savoir comme elles étaient vides, ces formules. Elisha leur fut reconnaissante de ne pas tenter de meubler le silence, et surtout de ne pas éviter son regard.

Sydney finit par ramasser les tasses et deux verres de vin qu’elle et Will avaient dû consommer en l’attendant, les rapportant dans la cuisine.

- D’abord l’autre matin aux aurores, et aujourd’hui à des heures qui n’ont pas de nom… commença Will. Entre tous ces footings, vous trouvez le temps de dormir ? plaisanta-t-il à moitié.

- Ouais, répondit-elle après une pause, pas très convaincue.

- Vous êtes sûre que ça va? s’inquiéta-t-il. Que c’est juste une mauvaise journée ?

- Oui, enfin… quelques mauvaises journées, éluda-t-elle.

- Vous devriez être moins dure avec vous-même.

- C’est ce que Barnett n’arrête pas de me dire.

- La psy ? Alors vous lui parlez vraiment ?

- Eh bien, il me semble que l’accord qui me permet de sortir à l’air libre stipule que je dois coopérer. Et puis, si je dois gaspiller une heure par semaine avec elle… eh bien, autant ne pas la gaspiller, ironisa-t-elle sans parvenir à le leurrer.

- En tout cas, elle a raison. Vous faites de gros efforts, avec cette nouvelle vie, le boulot, les collègues, et même avec Sydney… Je vois tout ça, vous savez. En fait, vous me faites penser à elle il y a quelques années, toujours à essayer de sauver le monde en oubliant de vivre et de lâcher prise de temps à autre. Aussi étrange que cela puisse paraître, je crois vraiment que vous êtes devenue quelqu’un de bien. Cela ne change peut-être pas grand-chose, mais j’ai pensé que vous devriez le savoir.

- Vous avez tort. Cela change tout, et cela compte beaucoup. C’est tellement plus facile d’y croire, de croire en moi-même, si quelqu’un d’autre y est prêt aussi. Surtout quelqu’un… quelqu’un qui a vu mes pires côtés, continua-t-elle, baissant les yeux malgré elle. Cette personne… cela l’a un peu déçue de vous avoir fait torturer pour rien. Cela l’a amusée quand vous avez arrosé l’arroseur en injectant son propre poison au bourreau chinois. Voilà qui j’étais à l’époque. Alors même si vous arrivez à croire en moi malgré tout, je sais bien que ça ne doit pas être facile pour vous d’être aussi gentil avec moi. Ma perception des sentiments reste peut-être imparfaite, mais pas au point de ne pas m’en rendre compte. Et je ne sais pas comment réagir, parce que… parce que mon entraînement ne m’a jamais préparée à la gentillesse. Ce n’est pas grave, je suppose que j’apprendrai… Mais je voulais vous dire que, si ça devient parfois trop difficile d’être gentil… eh bien, je comprendrai. Et je comprends que vous devez être du côté de Sydney. Contre moi, si c’est ce dont elle a besoin.

Ils n’eurent que le temps d’échanger un petit sourire gêné avant le retour de Syd.

- Bon, je crois que quelques heures de sommeil me feraient le plus grand bien, souffla Elisha avant de se diriger vers sa chambre.

Et cela la frappa tout à coup : le retour qu’elle avait imaginé, seule dans une maison tous feux éteints, se frayant un chemin jusqu’à sa chambre le plus silencieusement possible, aurait été beaucoup plus difficile que cette conversation qu’elle redoutait tant. La force de l’habitude, la peur de l’inconnu et son caractère la poussaient instinctivement à rechercher la solitude comme une vieille amie. Mais parfois, être entourée avait du bon.

Maison de Sydney, 30 juillet.

         La nuit porte conseil.

Elisha n’avait jamais compris le sens véritable de cette expression avant de se réveiller ce matin-là, dans le coton d’un rêve. Se retournant sous sa couette et sentant le soleil sur sa peau, elle s’étonna de n’avoir pas entendu son réveil, car l’astre était déjà à son zénith. Des images lui revinrent en désordre et elle sut qu’elle avait rêvé d’un chien. Un épagneul, comme… comme celui de Toby !

La jeune femme se redressa d’un bond, bel et bien réveillée cette fois. Elle aperçut un post-it sur sa table de chevet, qui l’enjoignait dans l’écriture de Sydney : « Dors tranquille, je te couvre. » Ses défenses étaient bien rouillées, pour que sa sœur ait pu pénétrer dans sa chambre et couper son réveil sans qu’elle bronche.

Mais il y avait plus urgent : le chien. Elisha sauta hors du lit et partit à la recherche de son téléphone portable sous les vêtements entassés au sol et au bout du lit, le dénichant finalement dans la poche de son pantalon de sport.

« Madame Harper ? Elisha Clode à l’appareil. Si vous vous en sentez capable, j’aimerais faire une autre tentative. Puis-je passer chez vous d’ici… d’ici une heure ? » demanda la jeune femme, se rappelant qu’elle ne s’était pas douchée après son marathon de la veille… et qu’elle aurait pu avaler un cheval.

Bureaux de la CIA.

         Après son passage à Garvanza, Clode prit soin de passer voir Dixon pour obtenir son accord dans sa tentative.

« Juste des photos ?

- Pour l’instant. Si cela fonctionne, on verra, assura Elisha avant d’ajouter devant l’air sceptique du directeur : Je sais que vous n’avez pas beaucoup apprécié mon initiative d’hier, d’autant plus que Lindsay est derrière vous, et je sais que ça n’a rien donné, mais je pense vraiment que c’est la piste à creuser.

- D’accord, finit par lâcher Dixon. Après tout, autant profiter de votre expertise sur Halcyon.

- Merci, » souffla Elisha, se retenant de sautiller comme un cabri, avant de se diriger vers la salle d’interrogatoire.

Quelque part dans un manoir.

         « Co je nového (8) ? interrogea Danica avant même que Cole n’ait fermé la porte derrière lui, la plus grande marque de nervosité qu’elle ait jamais montré depuis qu’il travaillait pour elle.

- Volkov est à la recherche d’Oransky. Avec beaucoup de motivation, ce qui n’est guère étonnant puisque je lui ai rappelé qu’en tant que responsable de l’opération, il avait plutôt intérêt à laver son linge sale.

- Et pour Medusa ?

- Il semble que l’autre client d’Oransky soit parvenu à fuir avec toutes les données essentielles. Son complice de l’intérieur, qui était infiltré comme laborantin, a été appréhendé par la CIA qui se démène également pour retrouver Medusa.

- Et vous n’avez toujours rien sur cet autre client ?!

- Quelques pistes, mais rien de certain. Oransky avait pris contact avec la mafia albanaise et avec des anciens du LTTE, mais je vois mal comment ils auraient pu faire une meilleure offre que nous – surtout en tenant compte de notre influence mondiale et du sort que nous réservons à ceux qui nous doublent, dont monsieur Oransky est tout à fait au courant…

- C’est un homme mort de toute façon. Mais je veux Medusa, jasné (9) ? »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

Après avoir remis les photos à Toby, Clode campa derrière les moniteurs pendant des heures, oubliant le défilé du temps.

« Je suis sûr qu’on pourrait vous dénicher votre vieux lit de camp, si vous voulez dormir ici, lança Dixon en entrant dans la salle d’observation, la sortant de son état semi-onirique. J’ai remarqué que vous n’aviez pas encore signé à la sortie, expliqua-t-il.

- Oui, j’ai dit à Sydney de rentrer sans moi.

- Alors, il s’intéresse aux photos que sa mère vous a données ?

- Hum hum. Au début, il ne leur a même pas jeté un regard pendant trois bonnes heures. Puis sa curiosité a pris le dessus et il les a examinées, et là, ça fait presque une demi-heure qu’il fixe celle-ci.

- Ça n’a pas l’air de lui évoquer grand-chose.

- On parle de briser douze ans d’auto-conditionnement. Laissez-lui une seconde.

Et effectivement, il finit par y avoir un déclic dans les yeux de Toby, qui souffla : « Cody… »

- Que vient-il de dire ? s’enquit Dixon.

- Cody. C’est le nom de son chien.

Et tout doucement, devant la photo sortie de son cadre sur la cheminée à la demande d’Elisha, Toby se mit à pleurer, se détournant pour cacher ses larmes.

- Il se souvient. Je crois que si on fait venir sa mère et Cody demain, il sera prêt à parler. Mais appelez aussi Lindsay, j’aurai deux mots à lui dire.

- Qu’allez-vous faire? réagit Dixon en fronçant les sourcils.

- Que voudriez-vous que je fasse? Que je le laisse tomber ? Pourquoi devrais-je avoir droit à une vie digne de ce nom pendant qu’il pourrit dans une prison secrète, pour la simple raison que personne n’a pris la peine de chercher en lui quelque chose qui mérite d’être sauvé ?

Elisha soupira, puis reprit :
- Bon, maintenant je crois que je vais chercher un coin pour dormir.

- Allez, venez, je vous ramène chez vous.

- C’est gentil de votre part.

- Qui vous dit que je ne veux pas simplement savoir exactement où vous êtes ?

- Étant donné le nombre de regards qui tuent et d’œillades apeurées que je reçois chaque jour, je ne peux pas vraiment me permettre de remettre en cause jusqu’aux gestes sympas. »

Voiture de Dixon, Los Angeles.

         « Pourquoi le chien ? lâcha soudain Dixon après quelques minutes de silence au volant de sa voiture. Toutes ces photos de ses parents, de sa vie passée, et c’est le chien qui le fait réagir ?

- C’est toujours les petits détails, répondit Elisha en haussant les épaules. Vous savez, on se construit tout un échafaudage pour se protéger contre toutes les menaces qu’on peut prévoir. Et puis voilà qu’un détail, un chien, l’intonation d’une voix, vient détruire les fondations et réduire l’immeuble en cendres.

- Une intonation ? s’étonna-t-il, quittant la route des yeux un instant pour lui jeter furtivement un regard curieux.

- Quand Bristow et moi avons découvert notre… relation, nous nous sommes mis d’accord sur le fait que cela ne changeait rien du tout. Et puis dans l’avion, au retour d’une mission, j’ai refusé de me laisser menotter, comme ça, sans raison. Et Jack m’a appelé Elisha. Mais ce n’était pas que l’utilisation de mon prénom. Vous voyez, à l’époque je ne savais rien du ton d’un parent qui gronde son enfant – mais je l’ai reconnu quand même. C’est là que j’ai commencé à prendre conscience des implications concrètes de notre nouvelle situation.

Il y eut un long silence, et Elisha sentit que Dixon ne pouvait pas se permettre d’exprimer ce que ce monologue lui inspirait. Ça n’avait pas grande importance ; la jeune femme trouvait ce silence, et tous ses non-dits, presque confortables.

- Mon intention n’est pas de vous punir, vous savez, énonça-t-il finalement, les yeux fixés droit sur la route.

- Vous voulez simplement protéger vos hommes, compléta-t-elle. Et je ne peux pas vraiment vous en vouloir. Cela me complique la tâche, mais il faut dire que je le mérite sans doute. »

Bureaux de la CIA, 31 juillet.

         Clode était arrivée aux aurores pour s’assurer que tout se déroulerait comme prévu. Elle avait accueilli madame Harper et Cody l’épagneul, et les avait conduits dans la salle d’interrogatoire pour retrouver Toby.

Le jeune homme avait ouvert des yeux ronds en voyant le vieil épagneul se jeter sur lui en remuant la queue. Pour la première fois depuis des années, il faisait son âge – dix-huit ans à peine. Cody semblait lui aussi retrouver une seconde jeunesse et une énergie insoupçonnée. Jetant un coup d’œil à madame Harper qui restait en retrait, Elisha constata que les larmes ruisselaient sur son visage.

« Aujourd’hui on va te faire une offre, énonça enfin la jeune femme après leur avoir laissé autant de temps qu’elle le pouvait. Un accord en échange des informations que tu détiens. Tu vas nous donner des détails qui permettront de récupérer Medusa avant que quelqu’un ne l’utilise. Mais surtout ne signe rien qui ne te garantisse pas la liberté surveillée en échange.

Toby leva les yeux vers elle, surpris de ce revirement.

- Aucune laisse ne m’empêchera jamais de me battre pour ce qui est juste, Tob. Il y a un peu plus d’un an, quelqu’un m’a donné le choix de la vie que je voulais mener, sans conditions. Aujourd’hui, ce choix, je te le donne. »

Puis elle les laissa à leurs retrouvailles et lança sur les moniteurs de la salle d’observation la boucle vidéo qu’elle avait prévue, pour éviter que Lindsay ne se voie le prisonnier dans ce qu’il considérerait sans nul doute comme une position de faiblesse. Il lui faudrait tous les atouts possibles dans la négociation qui allait suivre.

Clode sortit dans l’open-space à temps pour voir sortir de l’ascenseur Lindsay, Dixon et Jack. À cet instant, elle s’aperçut que de nombreux agents et analystes étaient plus matinaux qu’à leur habitude ce jour-là, et qu’ils semblaient s’intéresser plus à la confrontation imminente qu’à leurs écrans d’ordinateur…

Parmi eux, elle repéra Ben, son ancien garde au niveau souterrain dont la chemise laissait apparaître un bandage à l’abdomen, témoin de sa blessure durant l’opération Medusa. Croisant son regard, il lui adressa un sourire d’encouragement. Et pour la première fois depuis son arrivée, elle se rendit compte que tous ces regards n’étaient pas hostiles. Pas envers elle, en tout cas – Lindsay avait apparemment un sacré fan-club…

« Mademoiselle Clode ! s’exclama ce dernier avec un sourire carnassier. J’ai cru comprendre que c’était à vous que je devais m’adresser pour obtenir les informations nécessaires pour empêcher qu’un petit malin transforme nos satellites en missiles !

- Plus précisément, je tiens le rôle d’intermédiaire entre Toby Harper et les agences gouvernementales américaines, notamment le NSC. Monsieur Harper m’a autorisé à vous communiquer son intention de révéler les informations qui vous intéressent si, et seulement si, vous lui accordez une liberté surveillée chez sa mère Monica Harper. Je me suis permis de faire adapter mon propre accord aux circonstances actuelles, ajouta-t-elle en lui tendant une feuille de papier, mais de légères modifications sont envisageables.

- C’est une blague ? s’esclaffa le directeur du NSC. Vous croyez peut-être que nous allons étendre à tous vos petits camarades d’Halcyon l’accord déjà franchement magnanime que nous avons signé avec vous ? Ce jeune homme est un terroriste dangereux et entraîné.

- Embrigadé, voilà le mot que vous cherchez. Il avait cinq ans à son arrivée dans le Programme, pour l’amour de Dieu !

- C’est un tueur.

- Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, c’est aussi le cas de tout le monde dans cette pièce. Vous y compris, quelles que soient les excuses que vous vous inventez en vous cachant derrière vos tas de paperasse. Alors quoi, un badge de la CIA ou du NSC donne le droit d’exécuter des êtres humains de sang froid sans en perdre le sommeil, mais si personne ne vous a appris la différence entre le bien et le mal, cela fait de vous un sociopathe tout juste bon pour l’injection létale ?

Lindsay haussa les épaules.

- Vous me détestez, très bien, continua Clode. Vous voulez m’épingler à vos plans de carrière, pas de problème, allez-y. Mais ne vous imaginez pas une seule seconde que je vous laisserai détruire sa vie. Vous aurez vos infos, vous recevrez tous les lauriers, mais pas avant de signer cet accord ! articula-t-elle en brandissant le papier.

- Vous comprenez bien, répondit le bureaucrate avec une grimace, qu’au premier pas de travers, votre ami atterrira dans l’une de nos prisons secrètes ?

- Tout à fait. C’est un choix qu’il est le seul à pouvoir faire. »

         Une fois l’accord signé par Lindsay, Elisha l’amena en personne à Toby, qui le parapha à son tour.

- Je n’oublierai jamais ce que vous avez fait pour nous, souffla sa mère.

- Moi non plus, renchérit Toby avant d’ajouter : Je suis désolé, tu sais – d’avoir cafté à Ksenia.

Elisha fut décontenancée un instant.
- L’eau a coulé sous les ponts. Et puis, si tu ne l’avais pas fait, je serais morte depuis longtemps. Cela m’a pris du temps, mais je suis bien contente de ne pas l’être. Je te dois la vie, Tob.

- Et aujourd’hui, tu me la rends. »

         Lorsqu’elle ressortit de la salle d’interrogatoire, Clode constata avec perplexité des échanges de billets verts entre certains des curieux.

« J’avais misé sur vous, lui souffla Ben en exhibant une petite liasse de billets.

- Misé ?

- Vous n’étiez pas au courant que les paris se déchaînaient autour de l’issue de votre bras de fer avec Lindsay ? intervint Will. Hagan a extorqué cent dollars à mes deux autres analystes.

- Et vous alors ?

- Oh, moi, j’avais des tuyaux de l’intérieur, cela n’aurait pas été loyal de participer.

L’entraînant vers un coin plus calme, Will continua :
- Dites-moi si je me mêle de ce qui ne me regarde pas, mais… qu’est-ce que c’est que cette histoire de Toby qui aurait révélé quelque chose à Ksenia ? Cela devait être rudement important pour qu’il ressente le besoin de s’excuser si longtemps après…

Comment sentait-il toujours ces choses-là ? Elisha commençait à comprendre pourquoi son duo avec Sydney, même lorsqu’il n’était encore que son meilleur ami, fonctionnait aussi bien. Sydney était dans l’action, dans le pratique, tandis que Will décelait les émotions qu’elle ne savait pas gérer. C’était en effet quelque chose que les deux sœurs partageaient, dans une certaine mesure, et Elisha se demanda si c’était génétique, ou si cela venait de leur histoire familiale ou de leur conditionnement Noël ou Halcyon dès le plus jeune âge.

Perdue dans ses pensées, la jeune femme n’avait pas senti les larmes affluer vers ses yeux.

- C’était à l’époque où je commençais à sortir en mission, souffla-t-elle. Juste après qu’Irina ait quitté Halcyon. Je devais avoir dix-sept ans. Après une mission… difficile, j’ai… Toby m’a surprise dans la salle de bains avec une lame de rasoir. Il avait à peine douze ans, mais il a très bien compris. Alors il est allé prévenir Ksenia – c’était juste avant sa… mort, enfin, son exfiltration. Je lui en ai voulu, à l’époque. Mais il avait fait appel à la bonne personne – elle n’a rien dit aux autres instructeurs, et a même trouvé une excuse pour m’éviter de retourner sur le terrain immédiatement. Ksenia m’a fait comprendre que le Programme s’arrêterait un jour, qu’il suffisait de tenir jusque-là. »

Quelque part dans un manoir. 2 août 2005.

         « Si je comprends bien, Medusa est perdue à jamais, pravda (10) ?

- Malheureusement, répondit Cole. La CIA a transmis aux Russes les informations nécessaires pour récupérer les données des mains du coupable – un ancien du K-D, Fedir Ivankov. Maigre consolation, il a été tué pendant l’intervention. Quant à Oransky, Volkov lui a réglé son compte et a récupéré l’argent que nous lui avions versé.

- Et pas celui d’Ivankov ? s’étonna sa patronne, les sourcis froncés.

- Apparemment, Oransky n’avait rien touché de sa part. Notre enquête est toujours en cours, mais les premières conclusions laissent supposer qu’Oransky était de mèche avec Ivankov depuis le début, peut-être pour des raisons idéologiques, et n’a engagé des négociations avec nous que pour financer leur petite opération.

- Nepřijatelný (11) ! Pensez-vous qu’ils travaillaient seuls ?

- Difficile à dire pour l’instant, mais nous en aurons le cœur net et punirons tous leurs complices s’il s’avère qu’ils en avaient. Notre agent infiltré au NSC nous tiendra informés de leur enquête pas à pas.

- Très bien, lâcha Danica, toujours passablement énervée mais se détendant légèrement avant de changer de sujet. Cet agent… Nous aurons sans doute besoin d’elle pour l’opération Tchernadira. Croyez-vous qu’elle soit prête ?

- Nous nous en assurerons. »

* Générique de fin *

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