Épisode 3: L'éthique du prophète

Episode 2.03 : L’éthique du prophète

L’art de la prophétie est extrêmement difficile, surtout en ce qui concerne l’avenir. (Mark Twain)

Résumé des évènements évoqués dans la saison précédente :
Une partie de ces évènements a lieu dans la série Alias, qui ne m’appartient pas ; et le reste, dans ma fanfiction Programme Halcyon qui emprunte personnages et intrigues à Alias.

Elisha Clode et Sydney Bristow, venant de découvrir qu’elles sont sœurs, ont été infiltrées au Covenant ensemble pendant plus d’un an et appris à se connaître dans l’appartement qu’elles partageaient à Rome.

Lors d’une mission à Hong Kong, Elisha et Jack sont séparés de Sydney. Ils sont tous deux arrêtés par la CIA et le NSC et placés en détention, tandis que Sydney perd connaissance et se réveille sans souvenir des deux années précédentes.

Elle redécouvre bien des changements dans son ancienne vie, dont sa nouvelle petite sœur ! Elle ment à la CIA sur ses souvenirs pour être envoyée en mission, s’enfuit et récupère un logiciel secret défense qu’elle utilise comme moyen de pression pour faire relâcher son père… et Elisha Clode, malgré ses réserves. Les deux jeunes femmes emménagent à nouveau ensemble, Elisha porte un bracelet traceur, doit consulter la psy de la CIA et n’a pas le droit de sortir du bâtiment de la CIA sans être accompagnée.

Pour protéger cet arrangement, la vérité sur les deux dernières années doit rester secrète. Mais Lauren Reed, l’épouse de Michael Vaughn, est chargée par le NSC d’enquêter sur l’assassinat d’Andrean Lazarey – qui est en fait toujours en vie grâce à Sydney, qui l’a exécuté « pour de faux » sous l’identité de Julia Thorne. La sécurité de Lazarey, qui est aussi le père de Julian Sark, n’est de plus assurée que tant que le Covenant le croit mort.

* Générique *

Quelque part dans un manoir, 30 juin 2005.

         MacKenas Cole frappa doucement à la porte – si doucement qu’il fut obligé de renouveler le geste avant d’entendre :

« Volno (1) !

Elle s’adressait souvent à lui en tchèque, bien qu’elle connaisse son peu d’affinité avec cette langue – ou peut-être précisément pour cela, se dit-il en poussant la porte qui s’ouvrait sur son bureau, avant de se fustiger mentalement : il n’y avait probablement qu’une ou deux personnes au monde pour lesquelles elle daignerait modifier son attitude, que ce soit pour leur plaire ou pour les ennuyer. Et il n’en faisait de toute évidence pas partie.

Non, elle l’exaspérait sans même lever le petit doigt. Elle était là, debout devant son microscope, ses cheveux roux parsemés de cuivre et d’argent entourant son visage comme une auréole dans la lumière tamisée passant à travers les stores. Concentrée sur il-ne-savait-quel parchemin ancien. Et il ne pouvait qu’attendre qu’elle s’en désintéresse, les bras croisés derrière son dos.

- J’ai cru comprendre que vous avez eu quelques soucis à Saragosse, finit-elle par énoncer en détachant de l’objectif ses yeux de glace, qui perdirent leur lueur de curiosité scientifique pour devenir tout bonnement terrifiants.

Elle avait peut-être été jolie un jour, mais la maturité lui conférait une beauté fatale.

- Effectivement, répondit Cole en se remémorant le mea culpa qu’il avait répété devant sa glace. Nous avons enlevé trois personnes en vue d’obtenir un financement conséquent. Malheureusement, la CIA nous a pris de vitesse et a attaqué nos locaux à Saragosse. Ils ont réussi à mettre nos gardes hors d’état de nuire et à nous reprendre deux des otages. Tous nos hommes sauf un ont surv…

- Et le troisième otage ? l’interrompit-elle.

- Julian Sark, reprit-il sans manquer de remarquer une certaine surprise sur ses traits. Nous avons appris qu’il était le fils et l’héritier d’Andrean Lazarey, que nous avons fait assassiner l’an dernier.

- Un héritier des Romanov, réagit sa patronne, la voix pleine d’acide.

- Effectivement. Nous avons pensé que leur fortune pourrait…

- Rien du tout, coupa-t-elle à nouveau. Les Romanov ont toujours vu d’un mauvais œil nos interprétations des prophéties de Rambaldi. Utiliser leur argent serait comme introduire du venin dans les veines de notre organisation. Je ne veux plus en entendre parler, c’est bien compris ?

- Tout à fait, répondit son subordonné, bien qu’il n’arrive pas à suivre son raisonnement.

- Bon. Vous serez plus chanceux, et mieux inspiré, une prochaine fois. Du moins je l’espère pour vous. Mais pour le moment, j’ai une tâche à vous confier.

- Vous désirs sont des ordres.

         Une fois que ce faux-jeton d’Américain l’eut laissée seule, Danica retourna à son microscope. Sur un parchemin vieux de cinq siècles, se dessinaient les lettres manuscrites de deux phrases sibyllines :

Ceux qui prêtent attention aux signes invisibles savent que la paix, la grâce et la persévérance ne sont que les prémices. Une nouvelle ère viendra, annoncée par l’Aurore qui verra le dénouement des combats autour de mon œuvre.

Après une vie passée à étudier les travaux de Rambaldi, aucun doute n’était permis quant à l’authenticité de cette page. Celle que d’aucuns considéraient comme l’ultime Prophétie de l’Italien.

La Paix, qui désignait de toute évidence Irina Derevko ; ses filles l’Élue et le Passager… et maintenant, l’Aurore, nouveau mystère à élucider. Et elle l’éluciderait. Et elle s’assurerait que la Prophétie s’accomplisse.

N’était-ce pas pour cela qu’elle avait fondé le Covenant ?

Maison de Sydney à Los Angeles, 2 juillet 2005.

         « Merci, prononça distraitement Clode en refermant la porte sur le livreur. Syd, tu as commandé un livre ?

- Tu réalises qu’il a flashé sur toi ? s’enquit l’espionne en saisissant le colis avant de s’atteler à son ouverture.

- Hum ? sursauta la mercenaire.

- Le livreur. L’autre jour, c’est déjà lui qui nous a amené l’étagère pour la salle de bains, et il n’avait d’yeux que pour toi. Il a essayé d’engager la conversation, je te signale.

- Ah. Je n’avais pas fait attention. Mais ça ne change pas grand-chose, je ne suis pas intéressée.

- Pourquoi ? interrogea Sydney en s’acharnant sur l’adhésif entourant le carton. Il a l’air très gentil.

- Écoute, ne le prends pas mal, j’apprécie ton intérêt et je mesure ton changement d’attitude à mon égard… mais mon cœur est déjà pris.

- Par un terroriste recherché par la moitié des agences gouvernementales de la planète ?

- Dis donc, s’énerva Clode, est-ce que je me mêle de tes histoires de cœur ?

- Quelles histoires ? Les prétendants ne se bousculent pas à mon portillon, que je sache !

- C’est ça, fais l’autruche, marmonna Elisha en s’éloignant.

- De quoi tu parles ? la retint son aînée, abandonnant son colis sur la table.

- Will, dit simplement la jeune femme.

- Quoi, Will ?

- Cela ne t’aura pas échappé qu’il est amoureux de toi ? Tu serais bien la seule… Cela fait des années qu’il est là pour toi sans rien demander, encore maintenant il attend pendant que tu te languis de ton Boyscout.

- Cela n’a rien à voir, se braqua Sydney.

- Bien sûr que non. Vaughn est un homme marié. Dans le genre indisponible, Julian repassera !

C’est cet instant que quelqu’un choisit pour sonner à la porte, au milieu de cette ambiance électrique qui aurait bien pu dégénérer en bataille rangée. En allant ouvrir, Sydney se demanda si elle devait remercier ou en vouloir à cette personne… Et penchait pour la seconde option jusqu’à voir son père sur le pas de la porte. La mine sombre, il annonça :

- Il faut qu’on parle. »

Malgré ce triste augure, la jeune femme ne parvint pas à se sortir la tête l’idée ridicule que Will pouvait être amoureux d’elle. N’importe quoi, s’énerva-t-elle in petto comme pour s’en convaincre.

Au même moment, bureaux de la CIA à Los Angeles, cabinet du Dr Barnett.

         Raccompagnant l’agent Rotter à la porte de son cabinet, Judy remarqua l’un de ses anciens patients, qui arpentait nerveusement la salle d’attente.

« Vous auriez un moment à me consacrer ? s’enquit-il une fois que Rotter eut disparu au coin du couloir.

Il tombait plutôt bien : sa séance suivante avait été décommandée pour cause de mission de dernière minute. Les agents de terrain n’avaient pas un emploi du temps très régulier…

- Bien sûr, Will, entrez.

L’analyste s’assit bien droit au milieu du canapé, comme il l’avait toujours fait lors de ses précédentes séances, quand l’Agence l’avait envoyé en thérapie à la suite de sa blessure.

- Cela faisait un moment, remarqua la thérapeute après avoir rejoint son fauteuil. Comment allez-vous depuis la dernière fois ?

- Bien, répondit-il aussitôt, avant de se reprendre : peut-être pas si bien que ça, puisque j’ai ressenti le besoin de venir vous parler. Un peu… déconcerté, disons.

- À quel sujet ?

- Eh bien… Sydney est de retour. Ce dont je suis ravi, mais… étant donnés mes sentiments pour elle, c’est… compliqué. Elle traverse des moments difficiles et j’essaie d’être là… mais c’est dur.

- Vous avez pensé à lui en parler ?

- Oui, bien sûr, mais… je ne crois pas que ce soit le bon moment. Elle commence juste à se faire  à sa nouvelle vie, à tous ces changements, notamment… Vaughn qui s’est marié… alors je ne veux pas la prendre au dépourvu. C’est d’un ami qu’elle a besoin.

- Et qu’en est-il de Clode ? s’enquit Barnett. Cela ne doit pas être facile de la côtoyer.

Le coup de poignard, physique et métaphorique, assené deux ans auparavant par Allison Doren, avait en effet ravivé chez l’ancien journaliste d’autres blessures mal cicatrisées. Comme son enlèvement par Clode et Sark, à l’occasion duquel il avait été torturé.

- Pas aussi difficile que je l’aurais cru, en fait. Vous savez… presque personne n’est au courant, et à un moment donné j’ai cru devenir fou à force de le garder pour moi… elle m’a rendu visite après son évasion. Clode. Elle voulait mon aide pour retrouver Syd, que je croyais morte à l’époque. C’est là que j’ai appris qu’elles étaient sœurs. Et je l’ai aidée. Parce que… je crois que j’ai senti qu’elle avait changé. Elle était venue sans arme, sans menace. Et depuis, elle n’a cessé d’évoluer. Ça ne veut pas dire que j’apprécie les souvenirs qu’elle éveille en moi, précisa-t-il… mais je crois qu’ils sont tout aussi pénibles pour elle.

- Il faut une grande force pour vous mettre à sa place. Mais j’ai l’impression qu’avec elle comme avec Sydney, vos propres sentiments passent toujours au second plan. Je me trompe ? »

Près du siège d’Omnifam, Zurich.

         Touristes et Zurichois affluaient autour du bassin en V, avides de la fraîcheur distillée par la vapeur d’eau émanant de la fontaine. Revenant du restaurant où il avait ses habitudes pour déjeuner, Arvin Sloane s’arrêta un instant pour profiter lui aussi d’une bouffée d’air en admirant l’immeuble d’Omnifam, cylindre de verre énergétiquement autonome complété par cette fontaine et sa jumelle. Clin d’œil dont il n’avait pas pu s’empêcher, qu’il interprétait certains jours comme un hommage au sage italien à qui il avait consacré sa vie précédente ; et d’autres, comme de l’hybris (2).

Les muscles du philanthrope se tendirent plusieurs secondes avant qu’il n’analyse consciemment ce qui avait déclenché l’alarme silencieuse dans son cerveau. On ne se débarrassait pas si facilement de plus de trente ans de réflexes et d’attention au détail…

« Bonjour, monsieur Sloane, le héla MacKenas Cole avec un rictus triomphant.

La bosse du revolver braqué vers lui depuis la poche de son ancien employé (3), imperceptible pour le commun des mortels, sauta aux yeux d’Arvin. Étant donné leur passif, il s’attendait presque à être foudroyé sur place, avant de se rappeler que la propension de Cole à fanfaronner lui garantissait pour le moins quelques minutes de plus à vivre.

- Que voulez-vous ? interrogea-t-il sèchement.

- Mes nouveaux employeurs aimeraient consulter la base de données d’Omnifam, annonça Cole sans se démonter.

Sloane feignit l’étonnement :
- Je ne vois pas en quoi elle pourrait les intéresser. Elle n’a qu’un but humanitaire, médical.

- Tout comme la radiothérapie, répliqua l’envoyé du Covenant. Je trouve personnellement les autres applications de la désintégration de l’atome bien plus intéressantes. Quel que soit son objectif premier, cette base de données présente l’avantage de réunir des informations sur une bonne moitié des êtres humains peuplant notre planète.

Tandis que Sloane balayait les alentours du regard, à la recherche d’une bien improbable porte de sortie, Cole continuait.

- Il y a maintenant deux ans, au moment de votre reddition, vous avez remis à mon employeur un parchemin.

- Je n’en avais plus l’utilité, confirma l’ancien patron du SD-6, qui sentait que son interlocuteur ne savait rien de plus que ce qu’il disait, ce qui n’était guère étonnant.

- Eh bien nous requérons aujourd’hui votre assistance, continua-t-il. Nous voulons que vous recherchiez dans votre base de données les individus partageant ces trois critères.

La feuille de papier tendue par Cole précisait un taux de plaquettes, une taille de cœur et une anomalie dans la séquence ADN.

- Mais ce sont les signes distinctifs de l’Élue.

- Elle n’est peut-être pas la seule à les présenter, réagit Cole. Dans tous les cas, dans l’intérêt de votre… bien-être immédiat et durable, continua-t-il en remuant légèrement son arme dans sa poche, il serait souhaitable que vous effectuiez cette recherche pour nous.

Sloane fit mine de céder, acquiesçant doucement, et son adversaire s’éloigna en sortant enfin la main de sa poche – Arvin espérait que cette position prolongée lui vaudrait une bonne tendinite.

Puis, une fois remonté dans son bureau climatisé, surplombant la ville à quarante-sept étages du bassin et des touristes, il s’autorisa un sourire incrédule face à la naïveté de Cole et de son employeuse.

Croire qu’il aurait renoncé au parchemin sans une recherche aussi élémentaire ! Par acquit de conscience, ou peut-être pour savourer l’instant, il entra à nouveau les données dans son ordinateur, et obtint les mêmes résultats que deux ans auparavant.

Une correspondance parfaite : Sydney Bristow.

Deux correspondances partielles : Irina Derevko et Elisha Clode.

Aucune autre correspondance.

Il se demanda si Danica comprendrait avant qu’il ne soit trop tard. C’est devant sa propre naïveté qu’il sourit alors : n’était-il pas déjà trop tard ?

Maison de Sydney à Los Angeles.

         Jack entra en feignant de ne pas remarquer le visage fermé et les muscles tendus de ses filles. Il brûlait de les interroger sur les raisons de leur désaccord, mais ne voulait pas jeter de l’huile sur le feu… et puis, il y avait plus important à gérer.

Sans dire un mot, il s’assit sur le canapé et ouvrit son ordinateur portable sur la table basse. Quelques clics plus tard, apparaissait Irina dans une fenêtre de conversation vidéo.

- Maman ? s’étonna sa fille aînée.

- Bonjour, Sydney, répondit la Russe. Elisha, salua-t-elle en hochant la tête, comme s’attendant à recevoir une gifle à travers l’écran. Jack.

- Que se passe-t-il ? s’enquit Clode, les bras croisés et une tempête dans les yeux.

- Nous devons éviter que l’enquête du NSC sur la mort de Lazarey ne les mène à Julia Thorne, expliqua Jack.

- Je croyais que Lauren n’avait aucune piste sérieuse ? s’alarma aussitôt Sydney.

- Nous aussi, répondit Jack. Mais Katya nous a prévenus que le Kremlin allait envoyer au NSC une vidéo de l’assassinat.

- J’en avais pourtant supprimé toute trace sur le serveur (4), s’étonna Elisha.

- Apparemment, il y avait au moins deux caméras cachées dans le bureau de Lazarey, qui intéressait décidément bien du monde, expliqua Irina. Heureusement pour nous, celle des Russes a une résolution bien plus limitée, mais on ne peut pas écarter la possibilité que Sydney soit identifiable après amélioration de l’image.

- Ne vaudrait-il pas mieux simplement révéler que j’étais infiltrée au Covenant ? suggéra l’espionne.

- Cela soulèverait trop de questions, répliqua son père, péremptoire.

- Sur la situation de Lazarey, notamment, compléta sa sœur. Mais aussi sur ta loyauté, puisque Lindsay serait bien capable de manipuler les faits pour faire croire que tu as vraiment été reconditionnée.

- Sans compter que cela prouverait que tu as menti au sujet de ta prétendue captivité à Paris, ajouta Irina, ce qui rendrait nul et non avenu l’accord permettant à Jack et Elisha de respirer à l’air libre… et vous enverrait tous trois en prison.

Sydney, malgré sa moue têtue, fut bien obligée d’admettre qu’ils avaient raison.

- Que fait-on, alors ?

- Lauren va probablement charger Marshall d’analyser la vidéo, et il faudra l’empêcher de réussir, continua Jack.

- On pourrait simplement lui en parler, suggéra Clode à la surprise générale, la franchise ne faisant pas partie de sa formation. Quoique, à la réflexion, se reprit-elle en voyant les trois paires d’yeux ronds braqués sur elle, cela le perturberait sans doute plus qu’autre chose.

Jack retint un sourire, fier de l’empathie grandissante de sa fille cadette.

- Katya vous procurera une clé USB à insérer dans l’ordinateur utilisé pour l’analyse, énonça Irina. Mais cela ne suffira pas. Il faut entraîner l’enquête dans une toute autre direction pour se débarrasser de cette épée de Damoclès.

- Comment proposes-tu d’y arriver ? interrogea Elisha.

- J’ai mon idée, souffla sa mère avec un sourire digne de Mona Lisa. Prenez soin de vous, » ajouta-t-elle avant de se déconnecter.

Bureaux de la CIA à Los Angeles, cabinet du Dr Barnett. 3 juillet 2005.

         « J’avoue avoir été surprise par votre appel.

- Cela vous surprend que j’aie besoin de parler ?

- Absolument pas, sourit la psychologue. Simplement, il me semble que Zurich abrite un certain nombre de bons thérapeutes.

- Sans doute, sourit Sloane. Mais étant donnée la nature… sensible, des évènements et personnes dont je veux discuter, l’Agence n’apprécierait probablement pas que je choisisse un nom au hasard dans l’annuaire.

- Ce n’est pas faux. Y a-t-il une raison particulière à votre désir de fixer un rendez-vous aussi vite ?

- Eh bien… Un évènement récent m’a, disons, replongé au cœur de mes vieux démons.

- J’imagine qu’il s’agit de Rambaldi ? Souhaitez-vous parler de cet évènement ?

- J’ai revu une vieille connaissance. La rencontre importe peu, en vérité ; ce sont les souvenirs qu’elle m’a évoqués qui me… rappellent à quel point j’y reste vulnérable.

L’ancien espion resta coi pendant un long moment, semblant attendre une question de Barnett. La faille dans sa carapace, qui transparaissait quelques instants plus tôt, disparut derrière un rictus et un regard glacé – le retour du besoin de tout contrôler. La thérapeute se résolut à briser le silence.

- C’est le message délivré par Il Dire qui a déclenché votre transformation, n’est-ce pas ?

- C’est exact, répondit Sloane – et malgré son air buté, Judy sentit qu’il était sincère. Paix, ajouta-t-il – mais le mot sonnait faux.

- Un message étonnamment court, quand on sait que la machine a déroulé plus de sept mètres de parchemin. Qu’en avez-vous fait ?

- Ce n’était rien que des feuilles vierges. Quel usage pouvais-je en faire ? Je les ai jetées.

- Au lieu de les étudier, de les conserver comme un trésor, ou même de les vendre au plus offrant ?

- Me traitez-vous de menteur ?

- Loin de moi cette idée. Mais vous dites vous-même avoir besoin de parler. Vous n’avez pas traversé un océan et un continent pour profiter du confort de mon canapé Ikea ? »

Bâtiment de la CIA à Los Angeles, bureau de Marshall.

         « Les Russes n’ont pas vraiment investi dans une caméra high-tech, soupira l’informaticien en regardant une femme blonde pixellisée trancher la gorge d’Andrean Lazarey sur l’écran de son ordinateur, une autre blonde penchée sur son épaule.

- Vous pensez pouvoir obtenir une meilleure image ? s’enquit cette dernière avec son accent britannique distingué.

- Je ne peux rien promettre, mais oui, je suis assez confiant. Les logiciels des Russes utilisent le théorème de Bayes (5), ce qui est, euh, franchement… pitoyable, pas étonnant qu’ils ne soient arrivés à rien. Je pense arriver à un visage identifiable dans les prochaines quarante-huit heures.

- Parfait. J’aimerais lancer le programme de reconnaissance faciale dès que vous avez un résultat.

         Pendant ce temps, dans l’open-space, Jack rejoignait Katya, occupée à observer l’agent du NSC et le génie des gadgets.

- Elisha et Sydney marchent avec nous, énonça-t-il l’air de rien, bien qu’elle discerne clairement l’inquiétude marquant ses traits tandis qu’il jetait un coup d’œil à l’antre de Marshall. Tu as la clé USB ?

La Russe glissa sans un mot un objet métallique dans la poche de veste de l’agent.

- Merci, murmura-t-il.

- C’est ma famille aussi, » répondit simplement Derevko.

Bureaux de la CIA à Los Angeles, cabinet du Dr Barnett.

         « Vous n’avez pas traversé un océan et tout un continent pour profiter du confort de mon canapé Ikea ?

La remarque arracha un sourire au philanthrope, qui sembla vaciller un instant entre manipulation et fragilité, tenter de déterminer ce qu’il pouvait révéler ou pas.

- C’est difficile de renoncer à quelque chose qui a représenté tellement pendant des dizaines d’années, à quoi on a tant sacrifié… Quand j’ai commencé à m’intéresser à Milo Rambaldi, je recherchais la connaissance, et peu à peu j’ai glissé vers une quête de pouvoir de façon si naturelle – ne dit-on pas que savoir, c’est pouvoir ? Ce sont deux idées puissantes, addictives. Mais qui mènent à des vérités qu’on n’est pas toujours prêt à entendre. Surtout dans le cas du Prophète italien.

- Vous croyez vraiment que Rambaldi prédisait l’avenir ?

- Oui, souffla Sloane, les yeux brillant de passion mais aussi de ce qui ressemblait fort à de la terreur. Je ne saurais expliquer comment, mais oui, j’ai vu suffisamment de ses prophéties se réaliser pour en être persuadé. Et pour sentir le poids de la destinée, du sort, quel que soit le nom qu’on lui donne.

- C’est ce poids qui vous tourmente ?

- Peut-être, admit l’ancien terroriste. Il fut un temps où je considérais que les prophéties de Rambaldi devaient se réaliser, qu’elles étaient forcément positives. Mais je n’en suis plus si sûr. Je questionne ses intentions – espérait-il les évènements qu’il prédisait, ou nous avertissait-il de leur arrivée ? J’ai passé tant d’années à étudier chaque virgule de ses écrits comme un texte sacré, comme ma Bible ou mon Coran, sans parvenir à élucider ce mystère.

Barnett ne put retenir un léger frisson à l’angoisse perceptible d’un homme habituellement inébranlable. Elle ne connaissait Rambaldi qu’à travers ce qu’en disaient ses patients ; le scepticisme et la colère de Sydney Bristow, la raillerie et la haine d’Elisha Clode, le respect et la peur de Marshall Flinkman… Sloane, lui, semblait considérer l’Italien avec une ferveur quasi religieuse, pourtant accompagnée de doutes.

- J’ai cru un moment que renoncer à ma quête me libérerait de ce fardeau, continua Arvin. Que reconnaître mon impuissance serait libérateur. Mais pas vraiment. Cela me donne juste l’impression de capituler et de laisser d’autres combattre à ma place.

- Vous avez tout à fait le droit d’être fatigué et de chercher le repos.

- Peut-être. Mais des personnes à qui je tiens sont impliquées… Vous avez entendu parler de la Prophétie de l’Élue et du Passager ? Sydney semble être au cœur de tout, et… je ne sais pas si je pourrais me pardonner de n’être pas intervenu, si l’issue devait lui être fatale. »

Bâtiment de la CIA à Los Angeles, bureau de Marshall.

         « Sydney, siffla Clode. Il revient !

- Il me faut plus de temps ! s’affola l’espionne en jetant des coups d’œil désespérés vers la clé USB, la barre de téléchargement sur l’écran qui atteignait péniblement les cinquante pourcents, et vers la porte.

- Je vais faire ce que je peux, énonça sa complice d’un ton résigné, ne semblant pas prendre plus de plaisir que Sydney à abuser Marshall.

Depuis le bureau, elle entendit quelque chose tomber au sol, puis sa sœur jurer :
- Damnú air (6) ! Quelle maladroite !

- Oh, euh, laissez-moi, hum, vous aider avec ça, se proposa le génie des gadgets.

Puis Sydney entendit des bruits de feuilles froissées. Elisha avait fait tomber un dossier par terre. Un classique. Mais le téléchargement n’en était qu’à soixante-dix pourcents, et cela n’allait pas suffire.

- Comment va Carrie ? s’enquit l’Irlandaise. Elle en est à plus de cinq mois maintenant, non ?

- Oui, ça la fatigue pas mal, répondit Marshall en se redressant, apparemment ravi d’avoir quelqu’un à qui parler. Le médecin lui a conseillé le repos, mais elle soutient qu’elle deviendrait folle si elle arrêtait de travailler.

- Ne vous inquiétez pas trop. Irina a précipité une voiture dans le fleuve et est restée un bon moment dans l’eau glacée, alors qu’elle était vraisemblablement enceinte de trois ou quatre mois. Bon, je ne suis peut-être pas un exemple d’éducation réussie, mais d’un point de vue physique et intellectuel je satisfaisais au moins aux critères d’Halcyon…

C’était une tentative bien maladroite de détendre l’atmosphère, mais à la stupéfaction de Sydney, Marshall éclata d’un rire sincère, en chœur avec celui, cristallin, de la mercenaire. N’en croyant pas ses oreilles, elle constata néanmoins que le téléchargement était terminé et retira précipitamment la clé USB de l’unité centrale. Restait à sortir de là.

- Qu’en est-il des questions épineuses du mariage et du prénom ? interrogea Elisha, un sourire dans la voix.

- Oh, c’est une longue, longue histoire, soupira l’informaticien.

- On peut en discuter autour d’un café, proposa la jeune femme. À moins que vous n’ayez quelque chose d’urgent à faire ?

- Euh, eh bien, en fait, le logiciel d’amélioration d’image fonctionne pour ainsi dire tout seul, alors je, hum, suppose que je peux me joindre à vous. »

Sydney entendit leurs pas s’éloigner vers la machine à café, avant de recevoir un message de son père sur son téléphone : « La voie est libre ». Jetant un dernier regard à la photographie pixellisée sur l’écran, elle se glissa hors du bureau.

Bureaux de la CIA à Los Angeles, cabinet du Dr Barnett.

         « C’était surréaliste, lâcha Sydney, assise pour une fois tout au fond du fauteuil, avec de grands mouvements de bras. Voir Marshall et Clode papoter comme ça… Et le pire…

- Et le pire ? l’encouragea la thérapeute en la voyant s’interrompre.

- Le pire, c’est que je crois qu’Elisha s’intéressait vraiment au bébé.

- Qu’y a-t-il de mal à ça ?

- Rien, je suppose… souffla l’espionne après un instant de réflexion. C’est juste que… c’est censé être une sociopathe, non ?

- Cela n’a rien d’irrévocable, surtout chez un sujet jeune. Le manque d’amour peut être comblé par la création de relations saines… Et puis, se risqua Judy en sentant que sa patiente avait besoin d’explications rationnelles… je ne sais pas si ce diagnostic a jamais été justifié. Les critères en sont pour le moins controversés (7). Nous parlons d’une jeune femme qui a grandi dans un environnement extrêmement hostile à tout sentiment, et qui s’y est donc adaptée pour survivre. Quant à savoir si elle ne ressentait aucun remords ou si elle les réprimait…

- Je suppose que… c’est plus facile de la voir comme cela, admit Sydney. D’écarter du revers de la main tout ce qu’elle peut dire.

- Vous avez quelque chose de précis en tête ? s’enquit la psychologue.

- Hier, on s’est disputées et elle a dit… C’était ma faute, en fait, je l’asticotais sur sa vie amoureuse sans m’attendre à une contre-attaque. Cela doit encore venir de cette dichotomie que je fais entre nous deux, comme si le fait que je m’accroche à Vaughn était normal alors qu’elle devrait oublier Sark une bonne fois pour toute… Elle m’a bien remise à ma place.

- Qu’a-t-elle dit ?

- Que Sark est peut-être hors-la-loi, mais Vaughn est un homme marié… Et puis… elle a laissé entendre que… que Will était amoureux de moi.

- Et vous n’êtes pas d’accord ?

- Cela m’a d’abord semblé absurde, mais… il faut bien reconnaître qu’elle s’est pas mal améliorée dans la perception des relations humaines. Et de ce que j’ai compris… elle l’a un peu côtoyé pendant la période où j’étais… morte. Alors je me pose des questions.

- Il n’a jamais tenté quoi que ce soit ? interrogea Barnett, bien consciente de marcher sur des œufs et se demandant jusqu’où elle pouvait interférer.

Sydney haussa les épaules mais sembla y réfléchir sérieusement.

- On s’est embrassés une fois, pas longtemps après la mort de mon fiancé. On avait bu, je n’étais pas bien à l’époque… et ça n’a pas été plus loin. Mais maintenant, je m’interroge sur ce que ça pouvait vouloir dire… C’est en enquêtant sur la mort de Danny qu’il s’est retrouvé au milieu de tout ça. Pour moi. Je m’en suis tellement voulu pour ça… mais sans jamais me demander si c’était mon meilleur ami qui avait pris ces risques… ou quelqu’un qui voulait devenir plus que ça.

La jeune femme se plongea dans l’observation de la moquette un moment, dans un silence méditatif, avant de souffler :

- Tout ça à cause de ma peste de petite sœur… »

Bâtiment de la CIA à Los Angeles, bureau de Marshall.

         « Ça y est, s’exclama le génie des gadgets, surexcité. Agent Reed ! héla-t-il à travers l’open-space, le processus est terminé, on devrait avoir un résultat d’ici quelques secondes !

Lauren se leva de son bureau et rejoignit l’antre de Marshall – vers lequel les regards curieux convergeaient – aussi vite que sa jupe cigarette, ses talons hauts et son flegme britannique le lui permettaient.

Une fois devant l’écran d’ordinateur qui commençait à charger l’image, ligne de pixel par ligne de pixel, la jeune femme dut se forcer à respirer calmement, sentant sa jugulaire battre la charge. C’était plus que sa couverture, plus qu’un jeu d’influence ; c’était le frisson de la traque, la poussée d’adrénaline qu’elle ressentait avant de clore les rares enquêtes intéressantes qu’on lui confiait.

Presque la moitié de l’image était visible maintenant. Impossible de reconnaître qui que ce soit pour l’instant. Ne supportant plus le suspense, Lauren agrippa le dossier du siège de Marshall à s’en blanchir les phalanges, tandis que ce dernier triturait avec application une balle antistress.

Quelques secondes, ou siècles, plus tard, l’image apparut enfin dans son ensemble. Technicien et agent de liaison ouvrirent des yeux ronds, incrédules.

- C’est impossible, souffla Flinkman.

- Comment ? articula Reed.

- Alors, verdict ? vint s’enquérir Weiss, apparemment envoyé en éclaireur par les badauds de l’open-space. Oh ? s’étonna-t-il devant l’image. Je croyais que l’amélioration était terminée.

- Elle l’est, répondit Marshall. Apparemment, c’est le mieux que mon super logiciel peut, euh, faire, marmonna-t-il en secouant la tête devant l’amas de pixels s’étalant sur son écran. Désolé, Lauren, on dirait que la vidéo est de trop mauvaise qualité pour donner quoi que ce soit.

- Vous avez fait de votre mieux, le réconforta la jeune femme en haussant les épaules, tentant d’être bonne perdante. On aura plus de chance la prochaine fois. »

Parking des bureaux de la CIA, Los Angeles. 10 juillet 2005.

         « Je ne comprends pas pourquoi tu en fais tout un plat.

Lauren poussa la porte du parking souterrain, tentant de contenir sa frustration et de ne faire tomber ni sa pile de dossiers, ni le téléphone portable collé à son oreille. Elle tourna sept fois sa langue dans sa bouche avant de répondre à sa mère (8) d’un ton froid et rationnel :

- C’est une enquête importante. Si je la résous, cela me met dans une position idéale pour obtenir plus d’informations sensibles. Et si j’échoue, cela rend précaire ma situation au NSC et à la CIA. Mais je ne vais pas m’avouer vaincue pour une seule piste qui mène à une impasse.

- Je ne sais même pas en quoi la mort d’un diplomate russe peut intéresser le gouvernement américain, soupira Olivia au bout du fil, de ce ton mondain qu’elle prenait pour accueillir les amis politiciens de son mari.

- Je te l’ai déjà dit, cela fait partie de la tentative de rapprochement du Kremlin et de la Maison Blanche. C’est la tendance actuelle, comme on le voyait déjà avec la création d’un poste d’agent de liaison (9) entre le FSB et la CIA.

Arrivant près de sa voiture et pressée de raccrocher, la jeune femme posa la question dont elle savait qu’elle écourterait la conversation – même si elle s’intéressait vraiment à la réponse.

- Comment va papa (10) ?

- Bah, tu connais ton père, il tourne en rond comme un lion dans sa cage. Le médecin lui a déconseillé de reprendre son poste. Bon, je vais te laisser. Tiens-moi au courant de ta chasse au dahu (11).

- Merci beaucoup, maman, souffla Lauren en se glissant à l’intérieur de la voiture et en déposant les dossiers sur la place passager.

Elle venait de refermer la portière lorsqu’un bruit à l’arrière de l’habitacle l’alerta. Tentant de saisir la bombe lacrymogène dans son sac, elle scruta le rétroviseur, où sortant de l’obscurité, apparut le visage de Julian Sark.

Et le reflet métallique d’un pistolet.

- Bonjour, agent Reed. J’aimerais vous parler de l’assassinat de mon père. »

* Générique de fin *

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