Épisode 9: Partenaires

Dans les épisodes précédents de Programme Halcyon :

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

Sydney, présumée morte, a fait croire au Covenant qu’ils ont réussi à la conditionner et qu’elle est maintenant Julia Thorne. En réalité, elle travaille comme agent double pour Kendall et le Projet Blackhole.

Jack a convaincu Kendall d’utiliser Clode sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney. Clode leurre la CIA pour s’enfuir avec l’aide de Sark, qui a été engagé par Irina, mais au dernier moment, Clode renonce à rejoindre Sark ; mais Jack lui dit de partir. Elle lui promet alors de continuer à chercher Sydney.

Clode apprend que c’est Irina qui a commandité son évasion. Clode et Sark renouent leurs anciens liens.

Pendant ce temps à Los Angeles, Kendall quitte son poste de directeur à la CIA pour se consacrer uniquement au projet Blackhole et plus précisément, à son rôle d’agent de liaison auprès de Sydney. Dixon le remplace.
Un agent du NSC est chargé par Robert Lindsay d’assurer la liaison avec la CIA au sujet de l’évasion de Clode ; cet agent de liaison, c’est Lauren Reed, la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant.

Clode tient sa parole : elle retrouve la piste d’Oleg Matrijik, le docteur qui a conditionné Sydney, grâce à Sark ainsi qu’à Will Tippin, à qui elle a révélé la vérité pour le convaincre de l’aider.
Ces recherches la mènent à Johannesburg, où elle retrouve MacKenas Cole et Irina, elle-même sur place pour les mêmes raisons bien qu’ayant suivi une piste différente. Toutes deux sont engagées par le Covenant, Irina pour une mission encore mystérieuse, et Elisha pour devenir la partenaire – et surveiller – Julia Thorne, qui n’est autre que Sydney Bristow.
Clode s’aperçoit que Sydney joue un double jeu auprès du Covenant ; elle organise une rencontre avec Jack, qui y invite aussi Irina. Ces derniers apprennent que Kendall était au courant pour « Julia Thorne » depuis tout ce temps, et révèlent à leur fille aînée la véritable identité d’Elisha Clode.

*
Générique
*

11 mars, Pyongyang, Corée du Nord. Une ruelle déserte.

     Elisha Clode vit Jack sortir un bout de papier de sa poche et le tendre à Sydney. Même de loin, elle reconnut la fameuse feuille de correspondances ADN que l’agent Bristow avait plaqué à la vitre de sa cellule, plusieurs mois auparavant. Et elle en fut stupéfaite. La jeune femme réalisa qu’elle avait la bouche ouverte et la respiration coupée en sentant l’indéchiffrable regard intrigué d’Irina sur elle, et elle reprit alors tant bien que mal une expression impassible. Tout en retournant cette donnée dans son esprit. Il a cette feuille dans sa poche depuis quatre mois.

- Tu es sûr ? murmura Sydney, ébahie, scrutant les brins d’ADN comme s’ils allaient se mettre à danser sous ses yeux.

- Oui, répondit simplement Jack.

Et là encore, ce simple mot soulagea Elisha d’un grand poids. Elle se sentait ridicule de dépendre à ce point de l’assentiment de parents qui n’avaient jamais fait partie de sa vie. Ridicule de leur accorder une influence qu’ils ne méritaient pas, selon elle. Mais alors, pourquoi restait-elle ainsi suspendue à leurs lèvres ?

- Mais… balbutia sa sœur avant d’abandonner le fil de sa pensée, les yeux luisants.

Irina et Jack lui laissèrent quelques secondes de plus, qu’Ely consacra à les observer tous les deux. Ils semblaient désemparés, ce qui était presque surprenant, étant donné le nombre de révélations semblables qu’ils avaient dû faire récemment. Cela ne devait pas avoir été facile, réalisa-t-elle. Elle ressentait surtout de l’empathie pour Jack, qui avait fait confiance à « Laura » et l’avait aimée, et en payait le prix chaque jour depuis plus de vingt ans ; mais même si elle aurait de loin préféré diaboliser Irina Derevko, Elisha comprenait bien qu’elle avait sans doute également des sentiments. Elle payait pour ses propres erreurs, certes. Mais malgré son jeune âge, Elisha Clode avait elle aussi commis de très nombreuses erreurs…

- Pour ce qui est de ta couverture… commença alors Jack Bristow.

- Je dois la conserver, interrompit aussitôt Sydney. C’est trop important.

- C’est aussi très dangereux, répliqua Irina. Seule au milieu de la toile du Covenant ? C’est de la pure folie.

- Ce le serait déjà moins si elle n’était pas seule, intervint alors Elisha, s’attirant trois paires d’yeux interloqués. L’offre du Covenant n’est pas mauvaise, ajouta-t-elle en haussant les épaules. Et ils me paieront de toute façon, tant qu’ils ne découvrent pas que leur chère Julia Thorne est en train de les doubler.

S’ensuivit une pause. L’expression de Jack et d’Irina restait impénétrable, mais ils semblaient tous les deux apprécier l’idée. Sydney, par contre, détestait de toute évidence cette éventualité, tout en ayant parfaitement conscience que c’était sa meilleure option, peut-être même la seule : non seulement un partenaire complice était un atout non négligeable dans ce genre de situation, mais la seule alternative était un autre partenaire, scrutant quant à lui chacun de ses gestes…

- Il faudra un moyen de garder le contact, dit finalement Jack.

Ce à quoi Elisha répondit en composant un numéro sur son téléphone portable.

- Tu nous vois ? questionna-t-elle avant de sourire en scrutant les toits. Ah, je te vois ! Dis-moi, un poste d’agent de liaison pourrait-il t’intéresser ? … Exactement. … Alors c’est d’accord, conclut-elle avant de raccrocher.

- Sark ? s’enquit Irina.

Ely acquiesça. Le jeune homme avait en effet délaissé la piste du docteur Matrijik, qui l’avait mené à Riga puis à Tallinn, pour la rejoindre en Corée dès qu’elle l’avait mis au courant de l’avancée de ses recherches. Et il n’avait accepté qu’elle rencontre l’agent de la CIA à qui elle devait la moitié de son patrimoine génétique, qu’à la condition de jouer les anges gardiens depuis un toit, avec un fusil sniper bien entendu…

- Au fait, reprit l’espionne russe en sortant un tube de rouge à lèvres de sa poche, tu as oublié ceci à Johannesburg.

- Oh, mon brouilleur ! Tu pourras présenter mes excuses à Marshall, dit-elle à Jack tout en empochant l’objet, mais j’en aurai probablement encore besoin. Bon, c’est pas tout ça, mais on va finir par arriver en retard à l’aéroport…

- Merci d’avoir tenu ta parole, lui dit alors Jack en posant une main sur son avant-bras.

- Merci de m’avoir donné le choix, répondit Elisha avec un léger sourire, faisant de son mieux pour ne rien montrer de ses émotions aux deux autres femmes présentes – à sa sœur, et à sa mère…

Puis n’y tenant plus, elle s’approcha de son père pour une très brève accolade, qu’elle brisa bien plus vite qu’elle ne l’aurait voulu. Irina caressa le visage de Sydney, puis Jack s’approcha lui aussi de sa fille aînée pour l’embrasser sur le front. Irina fit quelques pas vers Ely, semblant hésiter quant à l’attitude à adopter.

- Fais bien attention à toi, finit-elle par énoncer d’un ton sensiblement moins assuré qu’habituellement, les mains dans ses poches comme pour se retenir d’amorcer un geste vers sa fille…

- Comme toujours, éluda Elisha Clode en remontant en voiture à la suite de Sydney, qui avait d’autorité pris le volant. »

Quelque part au-dessus de l’Océan Pacifique, 11 ou 12 mars selon le créneau horaire.

    Jack Bristow aurait bien profité de ce vol de retour vers Los Angeles pour dormir un peu, ce qu’il n’avait que très peu fait depuis l’ « évasion » d’Elisha Clode, et pas du tout depuis l’appel qu’il avait reçu d’elle lui demandant de la rejoindre à Pyongyang. Mais bien trop de pensées occupaient, encore une fois, son esprit. Jamais il n’aurait cru avoir autant de secrets inavouables à révéler à ses enfants…

« Ca s’est plutôt bien passé, avait dit Irina en quittant à ses côtés le lieu de rendez-vous.

- On peut dire ça, avait-il répondu. Elisha ne t’a pas sauté à la gorge, je n’aurais pas misé grand-chose là-dessus…

- Elle est en colère. C’est normal, et d’une certaine façon, cela vaut mieux. Cela m’aurait sans doute bien plus inquiétée qu’elle reste insensible à ce type de nouvelle, qu’elle soit capable d’agir comme si de rien n’était.

- Une fois n’est pas coutume, je suis d’accord avec toi.

- Et puis, je ne me plains pas, reprit l’ex-membre du KGB. Même mes prévisions les plus optimistes n’envisageaient pas que nous ayons autant de temps pour en parler. A Johannesburg, nous étions pressées par le temps, mais avons quand même pu nous dire les choses les plus importantes.

- As-tu appris quelque chose ?

- Elle m’en veut plus de l’avoir placée à Halcyon que de l’avoir abandonnée en premier lieu.

- Ca a une certaine logique, réagit Jack. Ca veut aussi dire qu’elle a évolué.

- Mais elle se considère comme un monstre. Elle se rend compte qu’elle est démunie face aux émotions et à la souffrance des autres, et elle a l’impression de ne pas ressentir assez de choses. Rien que le temps ne puisse arranger, à mon avis.

- Et Sark ?s’enquit l’agent de la CIA.

- Je l’ai payé pour la faire évader, avoua Irina comme si elle n’avait fait qu’offrir un bonbon à leur fille sans le consulter. Il a reçu son argent, mais apparemment… sourit-elle sans chercher à finir sa phrase. En Afrique du Sud, j’ai remarqué qu’elle parlait de lui avec une certaine… tendresse. Et la conversation téléphonique à laquelle nous venons d’assister, aussi brève et professionnelle soit-elle, renforce ma conviction qu’il y a quelque chose.

- Formidable, ironisa Jack. Il n’y a plus qu’à espérer que deux sociopathes puissent avoir une influence bénéfique l’un sur l’autre…

Son ancienne épouse rit doucement :

- Je parierais bien là-dessus, vois-tu. »

Moi aussi, pensa Jack, les yeux dans le vague des nuages nappés de lumière que son avion survolait. Des sentiments qu’il était incapable de comprendre valaient toujours mieux que pas de sentiments du tout…

Il y avait tant de choses qu’Irina et lui n’avaient pas eu le temps d’aborder avant de se séparer. Comme la réaction de leur autre fille, qui l’inquiétait au moins autant – tant de choses avaient changé pendant son absence, et voilà qu’elle se découvrait une sœur qui avait toujours été son ennemie, et par là même, un mensonge de plus dans l’histoire familiale…

Comme, aussi, le comportement à adopter par rapport à Kendall. Jack était bien heureux que ce dernier ne dirige plus la division, car il ne savait pas s’il serait parvenu à dissimuler sa colère : cet homme lui avait tout de même laissé croire que sa fille était morte ! Et pourtant, dans l’intérêt de Sydney comme d’Elisha, il fallait que Kendall n’apprenne rien de ses découvertes.

Quelque part au-dessus du Kazakhstan, 11 mars, midi heure locale.

    Elisha savourait pleinement le confort de la première classe sur l’avion de ligne qu’elle et Sydney avaient pris pour leur retour en Italie. De la place pour ses pieds, ainsi que pour se lever et aller aux toilettes, et un siège véritablement inclinable…

C’est d’ailleurs en la voyant manipuler pour la énième fois ce dernier que Sydney décoinça ses premiers mots depuis Pyongyang :

- Laisse donc ce pauvre siège tranquille.

Ce que Clode fit – après l’avoir calé en position intermédiaire, mi-assise mi-allongée.

- Ca ne change rien, reprit l’espionne comme si elle parlait dans le vide et pas à quelqu’un en particulier.

Elisha comprit exactement de quoi il s’agissait sans avoir besoin de précisions. Elle sourit tristement.

- C’est ce qu’on avait convenu, avec ton p… enfin, avec Jack. Ca n’a pas très bien fonctionné. Mais si tu parles de ce que je suis, non, tu as raison, ça ne change rien en soi. J’en suis tout à fait consciente, et je ne m’attends pas à ce qu’on se fasse des soirées entre filles et des week-ends shopping.

- C’est comme ça que tu l’appelles ? réagit Sydney avec quelques secondes de décalage. Jack ?

- Ca dépend des moments, répondit la mercenaire avec un haussement d’épaules, se sentant tout à coup gênée sans trop savoir pourquoi. Je n’ai pas tellement eu l’occasion de lui parler sans témoins… Mais mon mot à moi, c’est athair.

- C’est l’irlandais pour « père », pas vrai ? Malin, sourit-elle avec les yeux dans le vague, comme si elle n’était pas vraiment concernée. »

Ce furent les derniers mots prononcés de tout le vol. Elisha sortit son oreiller et sa couverture du sac plastique offert par la compagnie aérienne, et se lova sur son siège pour dormir jusqu’à l’atterrissage.

12 mars, Los Angeles, bureaux de la CIA.

    Will n’aurait su expliquer comment ou pourquoi, mais ses inquiétudes à propos de Sydney s’étaient un peu apaisées depuis qu’il était aux commandes du groupe d’analystes mis en place par Dixon pour enquêter sur les intentions de MacKenas Cole et du Covenant, et plus précisément sur leur relation avec les islamistes réunis à Riyad dix jours plus tôt.

« J’ai quelque chose dans les enregistrements Echelon, intervint Cecilia Hagan, analyste junior blonde aux yeux bleus. Mansoor Noreen, le fondateur supposé de camps d’entraînement terroristes au Soudan, a envoyé plusieurs e-mails à l’un des alias de Cole.

- Montrez-moi ça, demanda Will en s’approchant du bureau de Hagan et en fixant l’écran de son ordinateur.

Après concertation, nous sommes en mesure d’accepter votre offre, disait simplement le premier e-mail.

Marché conclu, énonçait le second. Nous en aurons besoin avant la fin du mois.

- On n’a pas les réponses de Cole ? s’enquit Will.

- Non. Le niveau d’encryptage est trop élevé. C’est déjà une chance que le nom de Noreen ait suffi à éveiller l’attention d’Echelon, puisque le contenu des messages est somme toute assez banal. Difficile de savoir de quelle offre il s’agit, ou de quoi les terroristes auront besoin si vite, ou encore si Noreen parle au nom de tous les radicaux de Riyad, ou seulement des soudanais.

- C’est déjà un début. Continuez à creuser. »

12 mars, Rome, Italie.

    Sydney s’étira dans son lit en bâillant. Les rayons de soleil passant à travers les stores étaient déjà très lumineux ; il devait être au moins huit heures. Elles étaient rentrées relativement tôt dans l’après-midi, la veille, si l’on ne tenait compte que de l’heure locale, mais cela faisait quand même une bien longue journée, surtout que contrairement à Elisha Clode, Sydney n’avait pas dormi une seule seconde pendant le vol. Trop de pensées en vrac.

Elle se leva, traîna les pieds jusqu’au frigo et se servit un grand verre de jus d’orange avant d’allumer la radio. Contemplant pensivement son salon, elle repensa à son visiteur de la veille.

Quand Clode et elle étaient arrivées à l’appartement, MacKenas Cole les attendait, installé sur le canapé. Cela devenait une habitude chez les pontes du Covenant…

« Alors, ce Sablier ? interrogea-t-il.

Julia Thorne extirpa le coffret de son sac et le tendit sans un mot à Cole, qui l’ouvrit et soupesa l’objet dans ses mains.

- Magnifique, estima-t-il, avant de regarder de plus près la poudre qui passait d’un côté à l’autre du Sablier suivant ses mouvements. Du sable ? Je m’attendais à autre chose, l’un des anciens manuscrits en possession du Covenant parle de « poudre scintillante »… A aucun moment, ce sable ne vous a semblé différent ?

Les deux jeunes femmes n’esquissèrent pas même un regard l’une vers l’autre avant de répondre quasiment en chœur :

- Non.

- Bah, de la licence poétique sans doute, reprit Cole. Très bon travail. J’étais persuadé que vous feriez une fine équipe. Eh bien, je vous laisse vous reposer. »

En fait de repos, Elisha Clode et Julia Thorne étaient parties faire un footing chacune de leur côté. Et ce matin, Clode avait apparemment récidivé, puisque le canapé était inoccupé, la couverture pliée sur le côté, et qu’il n’y avait aucune trace de la sociopathe dans l’appartement.

Le téléphone portable de Sydney se mit à vibrer sur le comptoir de la cuisine – il allait falloir qu’elle soit plus prudente avec ses affaires, maintenant, à cause de sa nouvelle colocataire… Elle jeta un œil sur l’écran, qui affichait un SMS publicitaire : le moyen qu’utilisait Kendall pour la contacter discrètement, même lorsqu’elle était en compagnie de membres du Covenant.

Elle récupéra son téléphone jetable scotché derrière le cache en bas du réfrigérateur – elle retirait toujours la batterie et la carte prépayée entre deux appels, et en changeait régulièrement – et composa le numéro de Kendall. Comme toujours, elle tomba sur un faux message d’accueil d’une pizzeria et entra un code de sécurité avant d’être mise en relation avec son agent de liaison.

« Vous avez fait vite, embraya-t-il directement. J’ai cru comprendre que votre partenaire avait été choisi ? Notre agent à Pyongyang a reconnu Elisha Clode.

- Effectivement, répondit Sydney. Et elle s’est installée chez moi à Rome.

- Cela ne va pas nous faciliter la tâche…

- Non, c’est sûr. Mais à l’époque du SD-6, mon partenaire, c’était Dixon, et il ne savait rien de mes contre-missions… Je pense que Clode ne se doute pas que Julia Thorne n’est qu’un leurre ; en tout cas, je ne lui ai donné aucune raison de le croire. Il nous faudra être encore plus prudents, c’est tout.

En effet, il avait été conclu que Kendall ne devait rien savoir du véritable rôle d’Elisha Clode. Il ne lui aurait pas fait confiance, ce qui aurait compliqué les choses bien plus encore ; et il aurait sans doute fallu aussi lui révéler qu’elle était la nouvelle pièce du puzzle généalogique Bristow/Derevko… A partir de là, il y avait bien des choses qu’il aurait pu comprendre. Ce qui, ne serait-ce que pour son père, n’était pas souhaitable.

- Vous avez pu récupérer le Sablier sans encombre ? reprit l’espionne.

- Oui. Clode n’avait pas vu la poudre métallique ?

- Pas assez clairement pour avoir des soupçons sur la réplique, non. Qu’est-ce que c’est, exactement ?

- Des nanoparticules d’argent, obtenues selon un procédé qui, bien entendu, n’existait pas au XVème siècle… Mais de la part de Rambaldi, le contraire serait presque surprenant. Pour le reste, l’équipe de Blackhole analyse et décortique le Sablier, nous verrons bien ce que cela donne. Apparemment, nous avions déjà un objet complémentaire à celui-ci, grâce à vous encore une fois. Vous vous souvenez de l’artéfact que vous avez trouvé dans le Gran Chaco ?

« Julia ! avait dit Lazarey par radio, du fond d’un puits en pierre de l’époque inca dans lequel il était descendu.

- Tout va bien ?

- J’ai trouvé quelque chose, avait-il répondu. Je remonte(1). »

Lorsque le diplomate se fut hissé jusqu’en haut l’échelle de corde qu’ils avaient apportée avec eux et jetée dans le puits, Sydney l’avait aidé à sortir. Une fois qu’il eut repris son souffle, il sortit de son sac à dos un objet emballé dans de la toile : c’était une structure métallique dépliable, en cuivre orné de fines arabesques.

- Oui, je me souviens, répondit Sydney. C’est vrai que les ornements du Sablier ressemblent à ceux de ce… truc.

- Ce truc, comme vous dites, serait en fait une sorte de trépied, un support pour le Sablier. Les analystes n’ont pas encore compris exactement comment, mais ils pensent qu’il doit pouvoir tourner et retourner le Sablier, une fois activé de façon correcte. C’est peut-être ainsi qu’il délivrera son message.

- Je vous ferai signe si Cole nous en dit plus sur ce Sablier, mais cela m’étonnerait.

- Pas de nouvelle mission pour l’instant ?

- Non. Je vous rappelle. »

15 mars, Los Angeles, un parking près des bâtiments de la CIA.

    Jack Bristow alluma l’ordinateur portable posé sur ses genoux, un exemplaire du London Globe étendu sur la place passager de sa voiture. Parmi les douzaines de petites annonces publiées la veille, figurait :

« Laura a des informations pour Milo. Demain, même lieu, même heure. »

Le lieu, c’était le forum AudioByts sur lequel il l’avait contactée la dernière fois(2) ; et ce serait bientôt l’heure. De fait, une boîte de dialogue apparut sur la page personnelle de Mozart_182 : « Choopin2 demande une discussion privée. Acceptez-vous ? ». Jack cliqua sur oui, une nouvelle fenêtre s’ouvrit.

MOZART_182 : Des précisions ?

CHOOPIN2 : Contente de te parler, aussi.

Jack s’autorisa un sourire en imaginant celui, mutin, d’Irina écrivant ses mots ; c’était souvent elle, en effet, qui allait droit au but…

CHOOPIN2 : Cole entoure l’opération de mystère, je crois que ça l’amuse. Il ne voudrait surtout pas me laisser oublier que c’est lui qui commande, maintenant… J’ai réussi à lui faire dire que les deux échanges auront lieu au même endroit, l’un immédiatement après l’autre.

MOZART_182 : Où et quand ?

CHOOPIN2 : En avril, sans plus de précisions – mais cela ne dépend peut-être pas de lui : il est probable que les modalités du premier échange ne seront fixées que peu de temps avant.

MOZART_182 : Combien de participants ?

CHOOPIN2 : Probablement cinq ou six de chaque côté. Plus la dizaine de mercenaires de mon équipe. As-tu précisé le plan ?

MOZART_182 : Tout devrait fonctionner. Il me reste à obtenir les instructions techniques.

CHOOPIN2 : Marshall ?

MOZART_182 : Qui d’autre… ?

CHOOPIN2 : Bien. As-tu des nouvelles de nos filles ?

Jack tressaillit légèrement à cette appellation, ce double pluriel si nouveau. Nos filles. Leurs filles qui étaient toutes deux infiltrées dans l’organisation terroriste la plus dangereuse du moment… Leurs filles qui lui manquaient terriblement.

MOZART_182 : Pas encore. Je dois voir Sark aujourd’hui.

CHOOPIN2 : Si on m’avait décrit la situation actuelle il y a encore quelques mois… commença Irina – et Jack crut entendre son charmant rire désabusé.

MOZART_182 : Je vois ce que tu veux dire, répondit-il.

CHOOPIN2 : C’était si surréaliste, d’être tous les quatre au même endroit et au même moment, sans que personne ne sorte une arme…

MOZART_182 : Enfin, à part le fusil sniper de l’une des pièces rapportées...

Ils restèrent « silencieux » un moment, riant doucement chacun de son côté. Puis Irina ajouta :

CHOOPIN2 : Tu m’as manqué.

Et Jack, après avoir pris un instant pour peser le pour et le contre, entra :

MOZART_182 : Toi aussi.

Puis aussitôt :

MOZART_182 : Je te recontacte dès que j’ai du nouveau.

Et il se déconnecta.

Comme si la situation avec Sydney et Elisha n’était pas assez compliquée, il avait fallu qu’Irina s’en mêle… Il se sentait toujours si vulnérable quand il s’agissait d’elle, si proche du jeune homme encore bien naïf qui était tombé amoureux d’elle, et qu’il s’était juré de ne plus être, plus jamais. Il ne savait jamais à quoi s’en tenir, à raison sans doute ; et il avait beaucoup hésité avant d’accepter de l’aider sans avertir la CIA, lorsqu’elle l’avait contacté quelques jours auparavant.

C’était juste après qu’Elisha lui ait donné rendez-vous à Hong-Kong pour voir Sydney. Il ne savait pas encore si le conditionnement avait fonctionné, bien que Clode semblât persuadée du contraire. Il s’apprêtait à quitter son bureau et à prendre le premier avion disponible, lorsque son téléphone sonna. Un peu plus, et il l’aurait ignoré : peu de gens lui téléphonaient, et c’était surtout pour des questions purement administratives. Malgré tout, il avait décroché.

Et c’était Irina. Pas le temps de passer par le London Globe et le forum, avait-elle dit. Il l’avait rappelée d’un téléphone jetable quelques minutes plus tard, sur le chemin de l’aéroport. Elle avait senti l’excitation et l’inquiétude dans sa voix, alors il avait décidé de la prévenir du rendez-vous, sans trop savoir pourquoi. Et puis elle lui avait parlé de la mission que voulait lui confier le Covenant. Elle lui avait dit que c’était trop grave, qu’elle ne pouvait pas laisser ça arriver. Et, autant que possible étant donné leur passif, il l’avait crue.

Pendant ce temps, dans les bureaux de la CIA.

    Après la découverte des messages électroniques envoyés par Noreen à Cole, Will avait décidé de faire examiner par son équipe toutes les communications de Cole de façon détaillée. Bien que les messages qu’il envoyait lui-même soient très sécurisés, Will espérait pouvoir reconstituer le puzzle à partir de ceux qu’il recevait.

C’était ainsi que Hagan et Miller – un petit homme ronchon d’une quarantaine d’années – étaient tombés sur un e-mail écrit par un tueur à gages connu. Le message était laconique : « Objectif atteint » ; mais le sujet donnait plus d’indications, puisque l’expéditeur avait oublié de changer celui du message précédent : « Re : Lingchu ». Une recherche rapide sur la version CIA de Google leur avait révélé que cette femme était un membre avéré du LTTE. Et qu’elle avait été tuée d’une balle dans la tête deux semaines auparavant – très certainement l’ « objectif » que l’e-mail mentionnait.

Mais pourquoi donc le Covenant, et plus précisément celui de ses gradés chargé des relations avec l’ « union islamiste », aurait-il voulu la mort d’un employé du LTTE, avec qui il n’entretenait que des rapports de « bon voisinage », les deux organisations n’ayant virtuellement aucun intérêt commun ?

C’était pour répondre à cette question que Will et Hagan se dirigeaient maintenant vers la cellule de Choi Suk, au même niveau souterrain où Elisha avait passé les derniers mois. Le Coréen, bien que très coopératif, n’avait pour l’instant pas le droit de sortir des bureaux de la CIA – et cette situation risquait fort de durer, étant donné les précédents en matière d’évasions dans le service… Sa cellule, cependant, était l’équivalent d’un joli deux-pièces, meublé et décoré à sa guise.

Sortant de l’ascenseur, Will prit conscience de l’état d’angoisse de sa jeune collègue. Il réalisa alors qu’il était lui-même plutôt détendu. Alors qu’ils allaient rendre visite à un terroriste ayant appartenu entre autres au redoutable K-D… Certes, il avait déjà participé à des briefings avec Choi, mais il y avait une époque, pas si lointaine, où l’idée de l’approcher, même à travers une vitre renforcée, lui aurait tout de même donné des sueurs froides. Si on lui avait dit alors qu’il finirait par s’habituer, il n’y aurait sans doute pas cru.

« Ne vous inquiétez pas, dit-il à Hagan dans le couloir. Il n’a jamais mangé personne… Enfin, à ce que je sache.

- Désolée, fit Cecilia en se fendant d’un sourire un peu crispé, c’est juste que… je n’ai pas vraiment l’habitude de rencontrer les gens sur qui on travaille. C’est plus facile sur un écran d’ordinateur…

Will acquiesça en souriant et haussa les épaules, rassurant :

- Vous savez, il y a encore deux ans, j’étais journaliste chargé des faits divers. J’écrivais sur des femmes enceintes qui mangent des journaux(3), et la CIA se rapprochait à mes yeux de la Zone 51… Et me voilà soudain à la tête d’une équipe d’analystes.

- Une équipe de trois, modéra Hagan sur le ton de la plaisanterie, ce qui ravit et rassura Will.

- Merci de ménager mes chevilles, répliqua-t-il sur le même ton. »

Ils passèrent plusieurs barrières gardées avant d’arriver à la cellule de Choi Suk. Celui-ci était assis confortablement sur son canapé en cuir et regardait les informations en russe sur sa télévision « home cinema ».

« Une minute, s’il vous plaît, dit-il sans détourner le regard de l’écran où défilaient des images à propos de la réélection contestée de Vladimir Poutine à la présidence russe.

Puis lorsque le flash info se termina, il saisit la télécommande et coupa le son, avant de se tourner vers la vitre derrière laquelle se trouvaient les deux analystes, toujours installé sur le canapé.

- Que puis-je faire pour vous ? s’enquit alors le terroriste. »

15 mars, Rome, Italie.

    Sydney sortit de sa chambre, prête à aller courir, lorsqu’elle vit Clode sur le pas de la porte, elle aussi en tenue. Les deux jeunes femmes se jaugèrent un moment, et finalement l’aînée proposa :

« Tu veux qu’on coure ensemble ?

- Ca me va, répondit simplement sa cadette. »

Elles eurent toutes les deux le réflexe de descendre les escaliers à petites foulées pour s’échauffer. Puis, une fois dans la rue, partirent au même rythme. Pendant un moment, néanmoins, leurs coudes et épaules se heurtèrent de temps en temps, et il y eut des hésitations quand elles devaient contourner un passant…

Au bout d’une heure de course, elles arrivèrent dans un parc et Sydney entama un sprint. Elisha se cala automatiquement sur ce rythme et elles arrivèrent coude à coude au banc visé par Sydney. Les joues bien rouges, trempées de sueur et le souffle court, elles prirent un moment pour inspirer et expirer profondément jusqu’à ce que leurs poumons cessent de les brûler. Puis Sydney tendit à Elisha la bouteille d’eau qu’elle portait à la ceinture. La jeune femme but une longue gorgée…

C’est alors que son téléphone portable se mit à sonner. Elle rendit la bouteille à Sydney puis décrocha, encore un peu essoufflée :

« Clode.

- …

- Alors, comment ça s’est passé, avec Jack ?

- …

- Non, tu plaisantes ? Oh, mon Dieu… Et qu’est-ce que tu as dit ?

- …

- Tu fais chier, Julian. Bon, vous ne vous êtes pas entretués ?

- …

- Très bien. Je te préviens quand on a une nouvelle mission.

- …

- Moi aussi, répondit Elisha Clode avant de raccrocher, bougeant la tête de droite à gauche d’un air incrédule.

Sydney hésita un instant, puis demanda :

- Ils ont établi un protocole de contact ?

- Oui, opina Clode.

- Et… ?

- Et athair a demandé à Julian s’il couchait avec moi, énonça Elisha, semblant ne pas y croire – et surtout, ne pas savoir quoi faire de cette information.

Sydney ouvrit des yeux ronds avant d’éclater de rire.

- Ce n’est pas drôle, s’indigna sa compagne. Non mais est-ce que je lui demande, moi, s’il couche encore avec Irina ?

Son aînée s’étouffa à cette idée, avant d’interroger :

- Et qu’a répondu Sark ?

- Qu’il est amoureux de moi, souffla Elisha, haussant les sourcils et roulant les yeux, ce qui ne parvenait pas à dissimuler son léger rougissement.

C’était maintenant Sydney qui ne savait trop que faire de l’information reçue. Elle choisit de raconter :

- Tu sais que j’ai été fiancée à un médecin, Danny ? Eh bien quand il a téléphoné à mon père pour lui demander sa bénédiction, le grand Jack Bristow a répondu par la métaphore d’une affiche prévenant les voisins qu’il va y avoir du bruit le soir d’une fête, qu’ils le veuillent ou non…

- La grande classe, sourit Elisha Clode avant de revenir à ses grands yeux incrédules et déroutés. Qu’est-ce que je devrais faire ?

- L’ignorer, répondit Sydney en haussant les épaules, fataliste. Bon, on rentre ? »

Et les deux jeunes femmes s’éloignèrent d’une foulée énergique.

Bâtiment de la CIA à Los Angeles, niveau souterrain.

    Cecilia Hagan n’arrivait pas à croire qu’elle faisait face à Choi Suk, cet homme dont elle avait étudié le dossier et les exactions sous toutes les coutures. Sur le papier, c’était une décision parfaitement rationnelle d’en faire un informateur ; mais il était plus facile de raisonner tant qu’on n’avait pas affaire aux personnes en chair et en os. Et en même temps, imaginer que cet homme de l’autre côté de la vitre était le tueur, le terroriste décrit par son dossier, lui était presque insoutenable. Elle ignorait comment Will Tippin parvenait à rester aussi calme…

« Que puis-je faire pour vous ? demanda Choi.

- Yang Lingchu, annonça Tippin. Elle a été assassinée il y a deux semaines sur ordre du Covenant. Pourquoi feraient-ils ça ?

- C’est surprenant, en effet, répondit l’informateur. Je connaissais un peu Yang Lingchu, sa fonction principale est de jouer les intermédiaires, d’organiser des rendez-vous avec d’autres organisations… Attendez, s’écria-t-il en se levant tout à coup… Vous avez dit il y a deux semaines ?

- Oui, confirma Cecilia d’une voix moins assurée qu’elle ne l’aurait voulu. Son corps a été retrouvé le 3 mars dans une ruelle, mais elle est probablement morte la veille ou l’avant-veille.

- Alors cela correspondrait, fit Choi Suk, l’air songeur, sans autre précision.

- Cela correspondrait avec quoi ? s’impatienta Will.

- Efremov devait vendre sa bombe au LTTE il y a tout juste deux semaines. Et il y a de fortes chances que Yang ait été chargée d’organiser la rencontre.

- Ce serait la raison de l’échec de la vente, comprit l’analyste quelques secondes avant sa subordonnée.

- Mais quelles raisons le Covenant aurait-il d’empêcher cet échange ? réagit cette dernière.

- Aucune, répliqua Choi d’un ton qui fit sentir à Cecilia qu’elle n’allait pas apprécier la suite. Si ce n’est de récupérer la bombe. »

2 avril, Rome, Italie. Appartement de Julia Thorne.

    Elisha dessinait dans un carnet, allongée sur le canapé de « Julia », lorsque l’on sonna à la porte. Sydney sortit de sa chambre, jeta un coup d’œil à sa colocataire en marmonnant : « Tu pourrais répondre… ». Puis elle ouvrit la porte.

« Salut, beauté, prononça une voix grave avec un fort accent britannique.

- Simon ? sembla s’étonner Sydney – mais qui était donc Simon, se demanda Elisha…

- Je peux entrer ? C’est Cole qui m’envoie.

Elisha se détacha pour de bon de son dessin, toute son attention fixée sur l’homme brun à l’air imbu de lui-même que sa partenaire venait de laisser entrer.

- Vous devez être Clode, supposa-t-il en l’examinant rapidement, ne s’attirant qu’un regard méprisant de la part de la mercenaire. Simon Walker, se présenta-t-il, lui tendant une main qu’elle ne serra pas.

- Tu veux t’asseoir ? proposa Julia, qui restait quant à elle debout, les bras croisés dans une posture qu’Elisha trouva très défensive.

Walker s’adossa négligemment au comptoir de la cuisine américaine, puis commença à parler :

- Cole a une mission pour nous. Il s’agit de rendre un tableau de famille à un collaborateur du Covenant, Irakli Kadze, chef de la police de Tbilissi, en Géorgie.

- En quoi ça nous concerne ? répliqua Julia, la voix dure.

- Apparemment, Kadze ferme les yeux depuis des années sur les activités du Covenant à Tbilissi, depuis assez longtemps en tout cas pour avoir rassemblé assez de documents compromettants pour exiger ce genre de choses.

- Son remplaçant serait peut-être moins gourmand, suggéra Clode.

- Cole y a pensé, évidemment, répondit le Britannique. Mais Kadze n’est pas idiot à ce point, et a pris assez de précautions pour que son petit dossier parvienne aux autorités compétentes s’il lui arrivait quoi que ce soit…

- Et c’est quoi, cette histoire de tableau ? interrogea Sydney. Il ne peut pas demander de l’argent, comme tout le monde ?

- De ce que j’ai compris, ce tableau appartenait à la famille de notre homme jusqu’à ce que son père soit obligé de le vendre après avoir fait faillite. Une vente bien en-dessous de sa valeur réelle déterminée après-coup par les experts du musée où il est maintenant exposé.

- Quel musée ? s’enquit Elisha Clode.

- La National Gallery. A Londres. »

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Générique de fin
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