Épisode 8: Oiseaux solitaires

Dans les épisodes précédents de Programme Halcyon :

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

Sydney a fait croire au Covenant qu’ils ont réussi à la conditionner et qu’elle est maintenant Julia Thorne. En réalité, elle travaille comme agent double pour Kendall.
Elle a simulé l’assassinat d’Andrean Lazarey, qui l’aide maintenant à chercher des objets de Rambaldi qu’ils veulent mettre à l’abri du Covenant.
Le Covenant se méfie d’elle et veut lui assigner un partenaire.

Jack a convaincu Kendall d’utiliser Clode sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney. Clode leurre la CIA pour s’enfuir avec l’aide de Sark, qui a été engagé par Irina, mais au dernier moment, Clode renonce à rejoindre Sark ; mais Jack lui dit de partir. Elle lui promet de continuer à chercher Sydney.

Clode apprend que c’est Irina qui a commandité son évasion. Clode et Sark renouent leurs anciens liens.

Clode tient sa parole : elle retrouve la piste d’Oleg Matrijik, le docteur qui a conditionné Sydney, grâce à Sark ainsi qu’à Will Tippin, à qui elle a révélé la vérité pour le convaincre de l’aider.
Ces recherches la mènent à Johannesburg, où elle retrouve MacKenas Cole et Irina, elle-même sur place pour les mêmes raisons bien qu’ayant suivi une piste différente.

Pendant ce temps à Los Angeles, Kendall quitte son poste de directeur à la CIA pour se consacrer uniquement au projet Blackhole et plus précisément, à son rôle d’agent de liaison auprès de Sydney. Dixon le remplace.

Enfin, un agent du NSC est chargé par Robert Lindsay d’assurer la liaison avec la CIA au sujet de l’évasion de Clode ; cet agent de liaison, c’est Lauren Reed, la femme de Michael Vaughn.
C’est en fait une taupe du Covenant : MacKenas Cole lui demande anonymement des informations sur l’évasion de Clode, pour vérifier que son but n’est pas de s’infiltrer pour le gouvernement.

*
Générique
*

9 mars 2004. Johannesburg, Afrique du Sud, base du Covenant.

     « Je suis fatiguée d’essayer de déchiffrer tes énigmes, s’énerva Elisha. De toute façon, je ne suis pas venue pour ça.

- Non, répondit doucement Irina. Tu es venue pour Sydney.

S’ensuivit une courte pause, après laquelle l’ex-agent du KGB reprit :

- Je comprends que tu préfères garder tes distances, mais puisque nous sommes là toutes les deux, autant unir nos efforts, tu ne crois pas ?

Elisha n’eut pas le loisir de répondre, puisque c’est à ce moment qu’entra MacKenas Cole.

- J’espère que je ne vous interromps pas ? s’enquit-il, reprenant sans attendre de réponse : Alors, votre petit… différend, est réglé ?

- Je n’irais pas jusque là, fit Clode en reprenant son sang-froid et une expression impénétrable. Mais disons qu’en ce qui vous concerne, il n’y a pas de problème. Les petites rancunes resteront hors du boulot, du moins de mon côté.

- Très bien. On vient de me briefer sur votre nouveau statut, il semble que vous ayez assommé l’ex-mari de cette chère Irina ?

- Il s’en remettra, énonça-t-elle sur un ton neutre. Et comme Irina le dit si bien, légalement, ils sont toujours mariés… même si vingt ans doit être une durée suffisante pour invoquer l’abandon de domicile.

Elisha avait prononcé ces mots d’un ton de conversation, accentuant cependant très légèrement le mot abandon – ou Irina se faisait-elle des idées ? Dans le doute, elle préféra s’abstenir de toute réponse, pour éviter de laisser Cole soupçonner quoi que ce soit. Aucun risque : ce dernier trouva la remarque amusante mais n’y vit rien de plus – comment aurait-il pu entrevoir la vérité ?

- Très bien, reprit-il. Nous allons donc vous engager toutes les deux. Sur des opérations différentes, cela dit… Elisha, travailler en binôme vous convient-il ?

- Je suis plutôt un oiseau solitaire, répliqua-t-elle.

- Nous verrons cela quand vous saurez qui est votre partenaire, fit Cole d’un air entendu qui inquiéta un peu Clode par la certitude qu’il arborait. Quant à vous, ma chère Irina, je vais vous laisser lire ce dossier et je reviendrai pour finir le briefing d’ici une demi-heure.

     Il invita Elisha à le suivre à travers les couloirs lumineux de la base souterraine – elle dut faire un effort conscient pour se rappeler qu’ils se trouvaient sous les immeubles insalubres d’un quartier pauvre de Johannesburg. Heureusement, nul besoin d’un tel effort pour retenir l’itinéraire précis qu’ils suivaient – Halcyon avait bien formaté ses réflexes.

Cole s’arrêta finalement dans une salle très sécurisée qui, réalisa-t-elle, devait être son véritable bureau. Celui où était restée Irina n’était fait que pour recevoir ; c’était ici que restaient les dossiers véritablement sensibles.

« Je vous en prie, asseyez-vous, proposa-t-il en tapant sur quelques touches de son ordinateur portable, puis il reprit la parole, ne s’adressant plus à elle : Ah, très chère, heureux de vous voir. J’aimerais vous présenter votre nouvelle partenaire.

Cole tourna alors l’écran vers Elisha, de façon à ce qu’elle voie l’écran et soit filmée par la webcam :

- Elisha Clode, je vous présente Julia Thorne ! »

Los Angeles, bureaux de la CIA. 9h.

     Jack frappa à la porte du bureau de Dixon.

« Entrez.

Le nouveau directeur de la division se leva à l’entrée de Jack ; la jeune femme blonde assise face à son bureau fit de même.

- Jack, je vous présente Lauren Reed. Elle est agent de liaison avec le NSC.

Elle lui tendit la main, il la serra.

- Ravie de faire votre connaissance.

- Moi de même, répondit Jack, bien qu’il sente arriver les ennuis.

- J’ai garanti à l’agent Reed que nous lui apporterions tout ce dont elle avait besoin.

- Puis-je vous aider en quelque chose ? s’enquit Jack, se doutant déjà de la réponse.

- En fait, oui. M. Lindsay tient à ce que j’apporte dans mon rapport des compléments d’information aux rapports de votre division sur l’évasion d’Elisha Clode. Je suis bien consciente que tous vos efforts sont dirigés vers sa capture, et que je n’arrive pas vraiment au bon moment, mais pourriez-vous trouver quelques minutes pour répondre à mes questions ? De la routine, rien de plus, ajouta-t-elle avec un sourire d’excuse. »

9 mars 2004, Rome, Italie. 19h.

     L’avion s’immobilisa enfin et le message grésillant du capitaine de bord réveilla Elisha, qui avait sommeillé tant bien que mal pendant les dix heures de vol, serrée entre une petite fille qui avait joué sur sa console non-stop, et un cadre pas si dynamique qui ronflait comme un moteur poussif. Les joies d’un vol en troisième classe… Pourtant, c’était la meilleure solution pour être moins repérable aux yeux de la CIA – mais que c’était inconfortable ! Il faudrait surtout qu’on lui explique comment on était censé se glisser jusqu’aux toilettes…

Après encore plusieurs minutes d’attente, le temps que l’on mette en place le corridor reliant l’avion à l’aéroport, et que le cadre pas-si-dynamique bouge ses fesses, Clode put enfin se lever et récupérer sa petite valise à roulettes dans le porte-bagages au-dessus des sièges. Puis elle s’engagea dans un couloir d’aéroport comme tant d’autres, suivit le flot de passagers dans des escalators, et rejoignit l’espace des consignes. Après avoir, encore une fois, déposé une partie de ses affaires dans un casier, Elisha s’autorisa enfin une pause dans les toilettes de l’aéroport. Soupira en voyant son reflet dans le miroir : vêtements plissés, peau d’un blanc maladif, cernes bleuâtres, traits tirés et coiffure… indescriptible.

A sa sortie des toilettes, elle ressemblait déjà plus à la terrible mercenaire Elisha Clode : vêtements propres, visage légèrement maquillé, cheveux rassemblés dans une queue de cheval serrée. Elle posa une paire de lunettes de soleil sur son nez et marcha d’un pas décidé vers la sortie – elle n’avait bien sûr pas de bagages enregistrés, leçon n°1 du Voyage en avion à l’usage des espions et criminels, par les Editions Halcyon…

Elle avait quitté Johannesburg moins d’une heure après être entrée dans la base du Covenant ; Cole, une fois n’est pas coutume, n’avait pas été très bavard, ne précisant qu’une seule chose :
« Comme vous l’aurez compris, mademoiselle Thorne a été conditionnée pour tout oublier de Sydney Bristow. Vous serez chargée de vérifier que rien ne lui revient… Et j’apprécierais beaucoup que vous ne disiez rien de tout cela à cette chère Irina. Il n’est pas certain qu’elle interviendrait, mais vous êtes bien placée pour savoir qu’avec elle… eh bien, on ne sait jamais. »

Elisha laissa ses lèvres s’étirer dans un ersatz de sourire en repensant à l’infinie lucidité de MacKenas Cole sur Irina, mêlée à un monumental manque de clairvoyance sur la situation générale… Puis elle la vit – elle…

Julia Thorne. Ou Sydney. Se tenant debout dans le hall de l’aéroport, vêtue de couleurs sombres, les cheveux attachés – ces mêmes cheveux que sur la vidéo, plus clairs qu’un an auparavant et bouclés. Et, manifestement, pas tout à fait ravie.

Elisha s’approcha. Et acquit la certitude de ce qu’elle soupçonnait déjà, simplement en regardant “Julia” dans les yeux. Elle s’en doutait depuis leur brève conversation par webcam, mais il n’y avait plus aucun doute : elle l’avait reconnue. Ce qui ne pouvait vouloir dire qu’une seule chose : Sydney avait résisté au conditionnement, et était infiltrée au Covenant. Il allait falloir jouer serré pour ne mettre en péril ni sa couverture, ni la sienne propre…

« Sympa de ta part d’être passée me chercher, engagea Elisha.

- C’étaient les ordres de Cole, répliqua sèchement Thorne.

- Wow, du calme, je sais que bosser ensemble crée des liens, mais j’ai toujours été un cowboy solitaire, alors autant de cordialité d’un coup… Pffiou !

Aucune réponse. Julia la conduisit simplement dans le parking de l’aéroport, où elle avait garé sa voiture.

- Une Mini Cooper rouge ? s’étonna Elisha.

- Quoi, il t’aurait fallu une Ferrari, une limousine ?

- Non, non, c’est parfait ! Mais ça surprend, après quatre mois de missions dans des voitures choisies par la CIA, continua-t-elle en montant en voiture et en mettant sa ceinture. J’sais pas ce que je préfère, leurs grosses bagnoles noires habituelles ou la Fiat rose qu’on avait au Sri Lanka… Oh, l’allure de Dixon et Bristow dans ce tas de ferraille, pouffa-t-elle toute seule. Alors crois-moi, j’adooore les Mini Cooper !

Après quelques minutes de route, Elisha se résolut à reprendre la parole – Julia Thorne n’était décidément pas bien bavarde.

- Où allons-nous ?

- Chez moi. Cole nous veut partenaires, mais aussi colocataires. Tu auras droit au canapé.

- Parfait. Tant que tu ne vis pas dans une cave…

Julia fronça les sourcils en fixant Clode pendant un long instant, avant de se concentrer à nouveau sur la route devant elle – aussi la mercenaire précisa-t-elle :

- Je viens de passer dix mois dans une cellule souterraine glacée… Mon agence de voyages s’est un peu plantée. Alors j’ai décidé de ne plus vivre que dans des pays à plus de quinze degrés de température moyenne, et l’Italie a l’immense avantage d’entrer dans cette catégorie. Ca, et les pizzas bien sûr.

Le reste de la route se fit dans un silence des plus arctiques. Julia Thorne gara finalement sa Mini sur une jolie place ombragée située dans une rue animée ; Elisha lut sur une pancarte que c’était la Piazza San Pietro, la Place Saint Pierre. Julia entraîna Clode jusqu’à une plus petite rue parallèle, la Via Famagosta. Elle entra une série de chiffres sur un digicode et monta les escaliers d’un bel immeuble ancien, le tout sans un mot. Elle ouvrit la porte de son appartement et entra, là encore en silence. Puis Elisha la vit sortir son arme…

9 mars. Los Angeles, bureaux de la CIA. Au même moment : 10h.

     Will avait du mal à se fixer sur son travail d’analyse sur les Efremov et leur bombe atomique, qui restait la priorité numéro deux de la division. Et il n’avait que l’embarras du choix pour trouver une explication à ce manque de concentration : la mercenaire internationalement recherchée qui l’avait enlevé et fait torturer deux ans auparavant s’était introduite chez lui la veille au soir ; il n’en avait rien dit à personne ; il l’avait aidée à retrouver Sydney ; et il avait appris qu’elles deux – oui, Clode et Syd – étaient sœurs.

C’était sans doute cette dernière révélation qui le secouait le plus. Cette vérité incroyable, mais aussi toutes ses implications, des questions qu’il n’avait pas pu, pas osé poser, ou auxquelles il n’avait pas pensé sur le moment : qui savait ? et depuis quand ? Bien que Clode n’en ait rien dit, Will était quasiment certain que Jack Bristow était au courant depuis quelques temps déjà. Cela aurait expliqué bien des choses, bien des comportements. Et dans ce cas… Il fallait envisager que le coup qu’il avait pris à la tête ne soit pas simplement dû à une seconde d’inattention…

Non, c’était trop dingue ! Jack était un professionnel, un vieux de la vieille, c’était impossible qu’il se soit laissé convaincre de… Et en même temps, pourquoi Clode continuait-elle à rechercher Sydney, maintenant qu’elle était libre ? Non, il y avait quelque chose qui échappait à Will, et il détestait ça. Mais il n’allait quand même pas poser la question à Jack… Non, vraiment pas, se dit-il en suivant des yeux l’agent, marchant aux côtés de la blonde du NSC du pas assuré d’un prédateur…

9 mars, Rome, Italie.

     Sydney pénétra dans l’appartement de Julia Thorne, Elisha Clode la suivant de près, et vit aussitôt que quelque chose ne collait pas. Elle sortit son arme sans réfléchir, la braqua devant elle, vers… une inconnue assise dans son canapé. Avant même de la voir, Sydney avait senti sa présence.

Clode sembla hésiter un instant, derrière, avant d’avancer, de dépasser Sydney et… de serrer dans ses bras l’inconnue en question. Sydney, décontenancée, en profita néanmoins pour détailler l’intruse : plutôt petite – un mètre soixante à vue de nez – la quarantaine sportive, le visage triangulaire, les cheveux d’un blond très pâle, rassemblés dans une tresse à la russe, et les yeux d’un gris perçant. Elle se résolut à ranger son arme, restant néanmoins sur le qui-vive.

« Alors comme ça, tu travailles pour le Covenant, sembla s’étonner la blonde après avoir relâché Elisha Clode.

- Provisoirement, répondit cette dernière. Et voici ma partenaire, Julia Thorne, continua-t-elle en désignant Sydney.

- J’ai entendu parler de vous, fit l’inconnue en lui serrant la main.

- Que fais-tu ici, Ksenia ? interrogea Clode.

- Cole m’a envoyé vous briefer sur votre prochaine mission. Tu sembles changée depuis La Paz, remarqua-t-elle.

- Si tu parles des cicatrices, c’est ce cher Peretha le responsable, il s’est un peu énervé après ton départ.

Sydney avait remarqué, en effet, quelques contusions et éraflures en cours de cicatrisation sur les bras, le cou et le visage de sa nouvelle partenaire.

- Je ne parle pas des cicatrices.

- Alors je n’ai pas de réponse à te donner. Après tout, c’est toi qui m’as appris à tout dissimuler.

- Tu m’en veux, n’est-ce pas ? Tu en veux à Halcyon.

- Ne sois pas ridicule, railla Clode. Pourquoi en voudrais-je à ce qui m’a permis de devenir ce que je suis aujourd’hui, la talentueuse et redoutable Elisha Clode ? Que pourrais-je avoir souhaité de mieux ?

Sydney sentit une sorte de malaise dans la pièce, sans véritablement comprendre d’où il venait. Effectivement, Clode semblait changée, de façon difficilement quantifiable ou descriptible.

- Vous pourriez m’expliquer ? intervint-elle.

- Ksenia Petrovitch était l’une de mes instructrices au Programme Halcyon, expliqua sa nouvelle partenaire. Une sorte d’école un peu spéciale. Mais ce n’est pas le sujet du jour. Dis-nous ce que Cole attend de nous.

Petrovitch sembla hésiter un instant et se demander si elle devait insister, avant de repasser à un mode plus professionnel.

- L’objectif est un sablier fabriqué par Milo Rambaldi – le nom vous est familier ? demanda la blonde à l’intention de Julia Thorne, qui acquiesça.

- J’aimerais autant pas, répondit Clode à sa place. Jamais entendu parler de ce sablier, cela dit.

- Apparemment, continua Ksenia, il a été acheté par un Chinois il y a des siècles, peut-être à Rambaldi lui-même, et le Covenant a retrouvé sa trace en Corée, dans le coffre-fort du conservateur du musée central d’histoire coréenne, à Pyongyang. C’est de là que vous devrez l’extraire.

- Cole s’est bien gardé de me dire que ma mission concernerait cet inventeur à la noix, réagit Elisha avec humeur, ce que Sydney trouva surprenant de sa part.

- Ecoute, répliqua Petrovitch, je ne suis pas plus fanatique de Rambaldi que toi, et j’irais jusqu’à qualifier ses disciples de doux dingues. Mais reconnais que pour un scientifique du XVème siècle, il a inventé des concepts très intéressants.

- Comme une bombe à neutrons détruisant la matière organique(1) ? Très intéressant en effet. Ce type était un malade, oui !

Là encore, Sydney eut du mal à cacher sa surprise. C’était sa propre opinion sur le sujet, mais voir Clode, la redoutable Elisha Clode, la sociopathe, exprimer la même, était assez troublant. Après tout, elle avait aidé Sark à déclencher la bombe en question, et Sydney ne l’avait jamais imaginée que sans peurs ni reproches, sans regrets ni remords et surtout, sans compassion ni morale… Il faudrait plus qu’une malheureuse remarque, cependant, pour lui faire revoir ce jugement.

- Et quand bien même ? répliqua Petrovitch. Toute invention, par principe, peut être bien, ou mal, utilisée. Le Covenant l’utilisera mal, quatre-vingt-dix-neuf fois sur cent, mais je ne t’apprends rien. Si cela te dérange, trouve d’autres employeurs. Sinon, pars pour Pyongyang demain matin. Un jet vous attendra toutes deux à l’Aero Club di Roma, ajouta-t-elle avant de partir.

Les deux jeunes femmes restèrent debout, entendirent la porte se fermer et ne bougèrent d’abord pas, chacune perdue dans ses pensées et dans l’observation de l’autre.

- Je vais courir, annonça finalement Elisha Clode avant de s’esquiver à son tour, laissant Sydney déboussolée. »

9 mars, bureaux de la CIA, Los Angeles. 15h.

Marshall frappa doucement à la porte du bureau du directeur de la division. N’obtenant pas de réponse, il frappa un peu plus fort.

« Entrez, fit la voix de Dixon.

Dire que Marshall commençait tout juste à s’habituer à être sous les ordres de Kendall et plus de Sloane, voilà que tout son univers était chamboulé à nouveau. D’un autre côté, il appréciait beaucoup Marcus Dixon depuis des années, et était persuadé que personne ne méritait ce poste plus que lui ; seulement voilà, il ne savait pas vraiment s’il devait le lui dire et si oui, comment…

- Venez, asseyez-vous, Marshall, reprit le directeur, qui semblait soulagé par cette interruption dans… ses travaux de paperasse.

Le génie des gadgets obtempéra et se mit à tripoter une agrafeuse trouvée sur le bureau devant lui, pour se donner une contenance. Il était si nerveux qu’il la fit tomber par terre.

- Oh, euh, flûte, je suis vraiment, euh, désolé, je… s’embrouilla-t-il en ramassant précipitamment l’objet et en le reposant sur le bureau.

- Ce n’est rien, Marshall, répondit Dixon avec un sourire indulgent. Vous aviez quelque chose à me dire ?

- Euh, oui, enfin, euh… Je sais que vous devez être, euh, très occupé, mais… je voulais vous… dire… Voilà, tout ça s’est fait de façon, euh, précipitée, et personne n’a encore eu le temps de… se retourner, mais… Félicitations pour votre promotion. Vous le méritez.

Marshall fut récompensé de son effort par le sourire sincère de Dixon, qui parut réellement soulagé bien que, peut-être, pas tout à fait convaincu.

- Merci beaucoup. Ca me touche. Pour l’instant, je n’arrive déjà pas à me tenir à jour dans la lecture des rapports…

- Je suis sûr que… ça viendra. Au fait, euh, comment vont Robin et Steven(2) ?

- Très bien. Je ne passe pas autant de temps que je le souhaiterai avec eux, surtout ces derniers temps, mais… ils s’en sortent bien. Et vous ? Comment ça va avec… Carrie, c’est ça ?

- Oh, s’affola Marshall, euh… Eh bien, c’est-à-dire que j’ai… tendance, je ne sais pas si vous l’avez remarqué, à… paniquer, très facilement. Et avec Carrie, eh bien… c’est encore pire. Donc… c’est un peu, deux pas en avant et… trois en arrière. L’agent Weiss dit que si elle continue à s’accrocher, c’est sans doute que… enfin, j’ai mes chances malgré… ce qu’il appelle mon originalité.

- Je suis de son avis, encouragea Marcus. Accrochez-vous, vous aussi. »

10 mars, Aero Club di Roma, Italie. 8h.

     Sydney n’avait pas entendu sa nouvelle partenaire et colocataire rentrer, la veille au soir : elle avait dû courir des heures durant. En fait, si elle ne l’avait pas vue endormie sur le canapé en se levant au milieu de la nuit, elle n’aurait eu aucune raison de croire qu’Elisha Clode était rentrée, tout court ; à son réveil à six heures, elle avait déjà disparu, et n’était revenue qu’une demi-heure plus tard, en tenue de jogging et en sueur, pour prendre une douche avant de partir pour l’aérodrome.

Elles étaient maintenant toutes les deux sur la piste d’atterrissage du petit aérodrome privé où leur jet venait d’atterrir. Elisha Clode s’étira en baillant, faisant penser à un chat – plutôt une panthère, corrigea Sydney, bien décidée à ne pas oublier sa dangerosité.

« Pas assez dormi ? demanda-t-elle du ton de conversation polie de Julia Thorne, qui restait diablement sec.

- Plutôt mieux que depuis des mois, répondit Clode, rien ne semblant pouvoir étioler sa jovialité. Un sommeil de vraie fatigue, après avoir vraiment couru plutôt que fait quelques abdos dans une petite cellule. J’adore la liberté ! Et le soleil, continua-t-elle en dirigeant son visage vers les rayons timides mais tièdes qui perçaient les nuages.

- Où étais-tu donc enfermée ? interrogea la jeune femme d’un air aussi innocent que son masque de mercenaire le permettait. Au Pôle Nord ?

- A Los Angeles, sourit sa partenaire. Un peu loin de la plage, néanmoins. Il faisait froid dans ces sous-sols, mais le pire, c’était de ne pas voir la lumière du soleil. Ca me rappelait une autre période de ma vie.

- Ce Programme Halcyon dont Petrovitch parlait ?

Sydney craignait de trop en dire, mais elle ne voulait pas non plus se rendre suspecte par un silence trop dur. Des partenaires étaient censés communiquer, même au Covenant…

Clode acquiesça doucement, apparemment songeuse.

- Un mélange entre un internat, une colonie de vacances et un monastère shaolin… Là aussi, on vivait en souterrain. Et quand on sortait, il y avait presque tout le temps de la neige.

- Vous semblez pourtant assez proches – toi et Petrovitch.

- Proches ? répliqua Elisha avec un rire de gorge. Oui, je suppose que nous sommes proches, de ce genre de proximité qu’un ravisseur partage avec son otage… Un syndrome de Stockholm, en quelque sorte, s’amusa-t-elle. Stockholm... une très belle ville. Je connaissais un bar sympa, là-bas(3)… Enfin, s’interrompit-elle en écartant le sujet d’un grand geste du bras, pour l’instant… direction Pyongyang ! s’exclama-t-elle avec un grand sourire d’enfant. »

10 mars, bureaux de la CIA, Los Angeles. 8h.

     Malgré ses pensées chaotiques, Will était finalement parvenu à se concentrer sur ses analyses urgentes et capitales, et il travaillait sur un rapport de l’agence de Riyad lorsqu’une fenêtre de discussion apparut sur son écran, comme par magie.

Merci encore pour les cookies, lut-il, s’étouffant en comprenant la référence – la seule personne à qui il ait « offert » des cookies, récemment, était la même qui était entrée chez lui par effraction et l’avait convaincu de l’aider en dépit de tout bon sens…

Des nouvelles ? réussit-il à taper malgré ses mains tremblantes. Il voulait tellement croire que Sydney était en vie, en bonne santé… mais il avait aussi terriblement peur de tomber de haut.

Elle va bien, répondit Elisha Clode.

Il y eut une pause, le temps que la mercenaire écrive la suite sur son clavier : Nous survolons la Russie en jet. Ne peux pas répondre à toutes vos questions tout de suite. Mais elle va bien.

Et votre père ? interrogea alors Will, jetant instinctivement un coup d’œil vers la porte du bureau de Jack Bristow.

Prévenu. Un long temps de pause s’ensuivit, et Will se demanda si la jeune femme s’était déconnectée. Il jeta un nouveau coup d’œil vers le bureau de Jack toujours vide – l’agent étant habituellement l’un des premiers à arriver, il y avait fort à parier que l’appel de Clode n’était pas étranger à cette situation.

Finalement, un dernier message apparut avant la fermeture de la fenêtre : Merci.

10 mars, Pyongyang, Corée du Nord. Minuit.

     Elisha descendit du jet privé affrété par le Covenant, plissant les yeux sous le vent qui soulevait ses cheveux et étouffant un bâillement – plus de quinze heures de vol et autant de décalage horaire, cela lui ferait toujours un drôle d’effet. Il faisait encore, ou déjà, nuit ici, et les deux pistes du petit aéroport de Sunan étaient officiellement fermées. Malgré tout, l’éclairage avait été enclenché pour permettre l’atterrissage, et illuminait si fortement les alentours que la jeune femme y voyait quasiment comme en plein jour.

Un bâtiment aux grandes vitres sales s’étendait devant elle, surmonté de grandes lettres rouges affichant en alphabets coréen et latin : Pyongyang. Ayant déjà vu Sunan en activité, rempli d’une foule certes peu comparable à celle des aéroports américains ou européens, mais néanmoins non négligeable, Clode se sentit à la fois très seule et très libre à la vue du complexe désert. Enfin, juste avant que Julia Thorne la rejoigne sur le tarmac, descendant à son tour le petit escalier placé devant l’avion.

Elisha se mit alors en mouvement vers la petite Hyundai garée près du bâtiment de l’aéroport, laissée là spécialement pour elles. Elle prit le volant sans consulter Thorne, qui ne sembla pas s’en offusquer. Leur partenariat naissant serait apparemment fondé sur le silence la plupart du temps, et toujours, l’efficacité. Pas de paroles ou de mouvements inutiles. Cela convenait à la mercenaire. C’était un bon moyen pour « Julia Thorne » d’éviter de se trahir, mais aussi pour elle de ne pas lui laisser voir qu’elle avait compris. Qu’elle savait. Le révéler trop tôt, en effet, n’aurait servi à rien. Sydney, se méprenant sur ses intentions, aurait probablement grillé sa couverture – et il n’était pas à exclure que le Covenant les fasse surveiller. Mieux valait prendre tout le temps nécessaire à une révélation en douceur…

Et en attendant, les deux jeunes femmes avaient une mission. Clode conduisit jusqu’au musée central de l’histoire coréenne, où d’après les informations du Covenant, se trouvait le Sablier de Rambaldi. Le plan était simple : se faire passer pour des touristes américaines ; pénétrer dans le bureau du conservateur, Im Dong Hwui ; ouvrir son coffre-fort et dérober le Sablier. Evidemment, comme toujours, l’exécution concrète de ce plan serait un peu plus compliquée…

10 mars, banlieue de Los Angeles. 18h(4).

     Eric Weiss sortit de sa voiture et fit quelques pas dans le jardin de la petite maison de banlieue occupée par Michael et Lauren Vaughn. Il trouva la porte grande ouverte, entra en frappant doucement, et trouva ses amis en plein éclat de rire. Ils s’arrêtèrent tant bien que mal en le voyant arriver, et le saluèrent.

« Hum, que de bonnes odeurs, j’en ai l’eau à la bouche ! s’exclama Weiss en s’approchant de la cuisine.

- Assieds-toi et prends un verre, répondit Lauren. Le rôti n’est pas encore tout à fait cuit ; je suis rentrée plus tard que prévu.

- Ah oui, le rapport sur cette chère Clode… Ou disons sur Dixon et Kendall, si tu me le permets.

- Je permets, sourit la jeune femme. Je ne suis pas naïve, Lindsay veut avant tout la peau de l’un d’entre eux, ou des deux si possible. Et il n’aime pas non plus beaucoup Jack Bristow…

- Jack était partie prenante ? s’enquit Vaughn, qui n’était pas très au courant des derniers évènements aux bureaux de la CIA.

Lauren et Weiss se consultèrent du regard, puis Eric répondit :

- Eh bien, c’est lui qui a conseillé à Kendall d’utiliser Clode, au départ. Je crois qu’il était beaucoup moins enthousiaste quand il a été question de changer de technique de traçage, cependant. Tu lui as parlé aujourd’hui, Lauren, n’est-ce pas ?

- Oui. En fait, Lindsay tient à ce que je réinterroge tous ceux qui ont eu affaire à Clode pendant sa détention, pour faire un rapport « objectif ». Autant dire, une centaine de personnes au bas mot.

- Je suppose que j’en fais partie ? demanda Weiss.

- Oui. Ainsi que les membres de la sécurité, le personnel d’entretien, Flinkman, Tippin… jusqu’au directeur Dixon lui-même.

- Dixon, directeur… reprit Michael. C’est fou ce que les choses changent.

- Mais assez parlé de l’Agence, décida Eric. Comment va le système éducatif, Professeur Vaughn ?

- Ma foi, pas trop mal là d’où je le vois. Mes étudiants s’intéressent au français, ils aiment apprendre, je n’ai pas à me plaindre.

- Tant mieux, sourit son ami en repensant au chemin parcouru par Michael en quelques mois seulement. Tant mieux. »

11 mars, Pyongyang, Corée du Nord. 10h.

     Sydney poussa un grand soupir indigne de Julia Thorne quand elle et Elisha Clode parvinrent enfin au guichet du musée : même en arrivant dès l’ouverture, elles avaient dû supporter deux heures de file d’attente à l’extérieur du bâtiment, par une ambiance déjà caniculaire et extrêmement moite.

« Assez chaud pour toi ? râla Julia en regardant Clode de travers après avoir payé leurs tickets d’entrée ; la mercenaire dégoulinait de sueur, mais semblait tout de même bien plus à l’aise que sa partenaire.

- Peut-être un petit peu humide, répondit cette dernière, cultivant son don pour l’euphémisme. Mais c’est toujours mieux que Minsk(5) !

- Si tu le dis… »

Les deux jeunes femmes firent mine de s’intéresser à une exposition d’armes et de miroirs en bronze datant de 1500 ans avant Jésus Christ, au rez-de-chaussée, le temps de repérer les emplacements des gardes et des caméras de sécurité. Puis elles montèrent dans l’ascenseur et appuyèrent sur le bouton du troisième étage.

Aussitôt l’ascenseur en marche, Julia Thorne ouvrit la trappe du plafond et se hissa au-dessus de la cabine ; Clode fit de même en ronchonnant :

- J’aimerais bien prendre un ascenseur normalement une fois dans ma vie…

Elles s’accroupirent toutes deux pour ne pas être déstabilisées par le mouvement de l’ascenseur ; puis lorsque celui-ci s’arrêta au troisième étage, elles grimpèrent aux câbles pour atteindre le quatrième étage, où se trouvait le bureau d’Im Dong Hwui et dont l’accès était réservé au « personnel autorisé ».

- J’adore cette expression, réagit Clode tout en suivant Sydney dans sa progression verticale – réservé au personnel autorisé, authorized personnel only. Ca veut tout et rien dire à la fois, ce serait parfait comme nom d’agence secrète(6) !

C’est alors que l’ascenseur redémarra en-dessous d’elles, fort heureusement vers les étages inférieurs ; mais les câbles se mirent alors aussi en mouvement. Celui auquel Sydney était accrochée se déroula vers le bas, tandis que son pendant, qu’Elisha utilisait, montait. Après un instant de panique, Sydney parvint à trouver une prise sur le second câble et à lâcher le sien, se retrouvant ainsi en-dessous de sa partenaire, qui quant à elle s’accrochait comme elle le pouvait. La cabine d’ascenseur s’immobilisa au niveau du deuxième étage et l’espionne se retrouva juste au-dessus des portes coulissantes du quatrième étage, en face de l’ouverture du conduit d’aération.

Sydney sortit alors de son sac en bandoulière un rouge à lèvres tournevis qui lui permit de dévisser la plaque fermant le conduit en question, qui tomba à l’intérieur avec un petit bruit de métal. Se donnant de l’élan, la jeune femme réussit à pénétrer dans le conduit d’aération, les pieds en premier et allongée sur le dos ; elle rampa tant bien que mal jusqu’à l’intersection suivante, où elle réussit à se retourner pour être à quatre pattes et dans la bonne direction.

Moins d’une minute plus tard, elle fut rejointe par Elisha Clode, qui avait dû descendre le long du câble jusqu’au conduit, puis y entrer à son tour ; elle avait néanmoins réussi, par Sydney-ne-savait-quelle manœuvre, à être directement sur le ventre et la tête devant… Mais ce n’était pas le temps des questions : efficacité avant tout, surtout ignorant le degré d’isolation phonique des conduits d’aération du bâtiment…

Les deux jeunes femmes se dirigèrent alors vers le bureau du conservateur.

11 mars, Johannesburg, Afrique du Sud. 3h.

     Debout au balcon de sa chambre d’hôtel, Irina n’arrivait pas à s’endormir. Elle n’avait jamais eu besoin de beaucoup de sommeil, mais là, c’était l’inquiétude qui la tenait éveillée. Elle n’avait pas encore eu de nouvelles d’Elisha, et ne savait même pas comment la contacter rapidement si elle-même découvrait quelque chose.

Et de fait, elle avait découvert quelque chose, même s’il n’y avait aucun rapport apparent avec Sydney. Elle ne savait pas encore exactement quoi faire – le mieux serait sans doute de prévenir Jack. C’était trop énorme pour fermer les yeux…

« Alors, ma chère Irina, que vous inspire ce dossier ? s’était enquis MacKenas Cole avec son habituel ton plein de morgue, après lui avoir appris que Clode était partie en mission en Europe.

Irina se demandait bien comment elle avait pu le supporter comme employé, et ce n’était qu’au prix d’efforts surhumains qu’elle parvenait à lui faire croire qu’elle pourrait travailler pour lui. Mais ce n’était pas lui qui l’inquiétait. L’ennemi que l’on connaît reste rassurant, même si Cole n’était pas à sous-estimer. Non, ce qui causait des insomnies à Irina Derevko était comme une pieuvre aux innombrables tentacules bien cachés, et avait pour nom Covenant.

- C’est intéressant, avait-elle répliqué. Ou du moins, cela pourrait le devenir si l’affaire est bien traitée.

- Je partage cet avis. Nous avons encore un peu de temps pour nous y préparer ; mais j’aimerais dès à présent vous confier la direction des opérations à ce sujet. Vous aurez toute autorité pour agir sur le terrain.

- Et les autres participants ?

- Eh bien, il nous faudra les neutraliser. »

11 mars, Pyongyang, Corée du Nord. 10h30.

     L’une des branches du conduit d’aération passait juste au-dessus du bureau d’Im Dong Hwui ; il suffit à Julia Thorne d’utiliser une fois de plus son tube de rouge à lèvres pour ouvrir la plaque en-dessous d’elles, par laquelle elles se glissèrent l’une après l’autre, atterrissant au milieu de la pièce.

Elisha vit alors Julia ouvrir un placard de la bibliothèque qui cachait un coffre-fort, et l’entendit étouffer un juron.

« Quoi ? s’inquiéta-t-elle.

- Ce n’est pas le modèle indiqué par Petrovitch. Je ne connais même pas ce type de coffre, ce doit être une commande spéciale à très haute sécurité…

- Tu veux dire que tu ne peux pas l’ouvrir ?

- Je veux dire qu’à part peut-être son concepteur, personne ne peut l’ouvrir sans le code.

C’est à cet instant précis qu’une clé fut tournée dans la serrure du bureau. Les deux intruses eurent le même réflexe et se plaquèrent chacune d’un côté de la porte juste avant qu’un homme entre. Clode lui passa un bras autour de la gorge et plaqua sa main sur sa bouche dès qu’il eut refermé la porte.

- Vous êtes Im Dong Hwui ? interrogea Julia Thorne, puis à son hochement de tête : Exactement celui qu’il nous faut. »

Sydney pesta intérieurement. Si cet homme n’était pas arrivé au mauvais moment, elles auraient dû improviser, certes, et la mission aurait peut-être échoué ; mais maintenant, il allait falloir lui extorquer l’information dont elles avaient besoin pour convaincre Clode, et donc le Covenant, de sa fiabilité. Pas moyen d’y couper.

« Le code, commença-t-elle sèchement en désignant le coffre-fort. Donnez-le-nous.

Devant l’absence de réaction du conservateur paniqué, que Clode avait lâché pour fermer la porte à clé, Julia Thorne s’approcha de lui et saisit une dague exposée sur le bureau d’ébène.

- Je ne poserai pas la question deux fois, menaça-t-elle, caressant la lame de son arme improvisée.

- C’est votre famille ? interrompit Elisha Clode, s’attirant un regard noir de la part de sa partenaire, en montrant une photographie encadrée qu’elle venait de prendre sur une étagère. Très jolie épouse. Quel âge a la petite dernière ? Trois ans, quatre ans ?

Im Dong Hwui pâlit instantanément, prouvant que la jeune terroriste avait bien visé.

- Vous voyez, je connais pas mal de gens prêts à sacrifier leurs êtres chers pour une cause, une idée, une valeur… Mais surtout beaucoup qui croient en être capables jusqu’à ce que le choix se présente. J’ai travaillé pour un homme que tous croyaient sans cœur, jusqu’à ce qu’il risque tout pour faire croire à la mort de sa femme, alors qu’on lui avait ordonné de la tuer. Cet homme avait tué d’innombrables personnes, dont beaucoup d’innocents, de ses mains ou par d’autres personnes interposées ; mais quand il s’est agi de sa femme… cela lui était tout bonnement impossible.

Sydney écoutait, tout aussi fascinée qu’horrifiée par l’angle d’attaque, fort pertinent, de sa partenaire. Et par l’évocation d’Arvin Sloane…

- Alors dites-moi, Dong Hwui, êtes-vous prêt à ce sacrifice ? Ce qui se trouve dans ce coffre est-il assez précieux, assez important pour se mesurer à la vie de votre femme et de vos enfants ? Réfléchissez vite.

Le conservateur sembla vaciller, hésiter, puis en se mordant la lèvre, il annonça :

- 10-05-2000. La date de naissance d’Yi Nok.

- Bientôt quatre ans, huh ? fit Clode en composant le code. Vous avez fait le bon choix, ajouta-t-elle lorsque le coffre s’ouvrit sur plusieurs liasses de papier et un coffret marqué du signe de Rambaldi, un cercle entouré de deux accents circonflexes.

Elle sortit le coffret, le posa sur le bureau et l’ouvrit ; il renfermait un sablier, soutenu par un support en bois exactement adapté à sa forme de symbole de l’infini. L’objet était en verre très fin et parfaitement transparent, enlacé par une armature en cuivre finement ciselé décrivant d’élégantes arabesques. Il était rempli d’une poudre métallisée très fine – probablement de l’argent.

Sydney tressaillit à ce dernier détail : la réplique que le Projet Blackhole avait fabriquée d’après d’anciens croquis, était remplie de sable. Un sable italien, venant de la région où Milo Rambaldi avait vécu et travaillé ; mais néanmoins, du sable. Aucun texte leur étant parvenu ne mentionnait un autre type de poudre… Il faudrait bien que cela fasse l’affaire, pourtant.

D’autorité, elle plaça le coffret refermé dans son sac – Clode n’en ayant pas, cela paraissait logique. Cette dernière était par ailleurs occupée à assommer et ligoter Im Dong Hwui.

- Je pars devant, annonça Julia en plaçant une chaise sous l’ouverture du conduit d’aération pour s’y hisser. On se retrouve à la cage d’ascenseur. »

Une fois dans le conduit d’aération, Sydney prit un virage qui ne menait pas du tout dans la bonne direction. Là, elle trouva un sac en plastique dans lequel était cachée la réplique du sablier ; elle la plaça dans le coffret à la place de l’original, qu’elle laissa dans le sac en plastique. Quelqu’un du Projet Blackhole passerait le chercher. Puis elle replaça le coffret dans son sac en bandoulière et reprit le chemin de la cage d’ascenseur ; elle y arriva une bonne minute avant Elisha Clode, et elles s’y engouffrèrent toutes les deux dès que l’ascenseur fut arrêté à l’étage adéquat.

11 mars, Pyongyang, Corée du Nord. 11h.

     Sydney observait distraitement la ville par la vitre côté passager, tandis que Clode conduisait la petite Hyundai et qu’une chanson américaine à la mode s’échappait des enceintes radio. Les deux jeunes femmes n’avaient pas échangé un mot depuis l’achèvement de leur mission, et cela convenait parfaitement à Sydney, qui prit néanmoins la parole, intriguée :

« Ce n’est pas le chemin de l’aéroport.

- Juste un petit arrêt à faire, répondit laconiquement sa partenaire. Ne t’inquiète pas, on a plusieurs heures d’avances et pas de bagages à enregistrer. »

La puce à l’oreille, Sydney tenta de trouver des points de repère et de deviner dans quelle direction elles se dirigeaient. Etait-ce une sorte de piège ? Clode aurait-elle compris pour l’échange de sabliers ? Malgré son mauvais pressentiment, elle décida de ne rien faire qui puisse mettre en péril sa couverture, si tant est qu’elle en ait encore une.

- On y est, souffla Elisha en se garant dans une rue déserte au milieu d’entrepôts, peuplée uniquement d’énormes poubelles et de chats errants, sans que Sydney sache si ces mots lui étaient destinés ou n’étaient qu’une pensée à voix haute. Il devrait arriver bientôt.

- Qui ? osa Sydney d’un ton aussi désinvolte et dur que possible.

- Si je te le dis maintenant, tu vas te méfier, commença Clode, avant de réaliser que c’en était déjà trop pour que sa compagne reste. Oh, flûte, c’est encore à moi d’annoncer que le Père Noël est un plutonien, soupira-t-elle. Bon, d’abord, je sais que tu n’es pas « Julia ».

- Qu’est-ce que tu racontes ? fit son interlocutrice d’un air perplexe plutôt convaincant.

- Je sais que tu m’as reconnue, et je sais que ta contre-mission incluait un échange d’artéfacts. Et pour le reste… tu n’as qu’à lui demander, fit-elle en désignant une ombre qui s’approchait depuis le coin de la rue. Qu’… ? s’étonna-t-elle en voyant une seconde ombre se profiler.

Clode sortit de la voiture, le visage fermé, et Sydney, qui ne comprenait toujours rien, reconnut alors les deux ombres. La première avait les épaules carrées et avait, une fois n’est pas coutume, troqué son sempiternel costume contre une tenue plutôt détendue ; la seconde, fine et musclée, féline, venait de replacer derrière son oreille une mèche de ses longs cheveux ondulés.

- Qu’est-ce que c’est que cette blague ? s’exclama Elisha, s’adressant à Jack Bristow en ignorant obstinément Irina Derevko, tandis que Sydney sortait de la voiture, encore estomaquée, et incertaine de ce qui se jouait là.

- Elle m’a contactée juste après toi, répondit l’agent de la CIA.

- Et tu as soudain décidé qu’elle était digne de confiance ?

- Je suis là, que tu le veuilles ou non, fit savoir Irina. Fais avec.

- Quelqu’un peut m’expliquer ? prononça Sydney, les yeux écarquillés.

Ce n’est qu’alors que ses parents semblèrent s’apercevoir de sa présence. Jack s’approcha lentement d’elle.

- Oh, Sydney, souffla-t-il en la serrant doucement dans ses bras. J’ai bien failli croire que je t’avais perdue…

Tandis qu’il l’étreignait, la jeune femme fixa son regard sur Irina, dont les yeux semblaient bien plus humides, et le sourire bien plus tremblant, qu’à la normale.

- Que s’est-il passé ? interrogea cette dernière en l’enlaçant à son tour, de façon légèrement maladroite.

- C’est une longue histoire, répondit Sydney, perdue.

- … que ce cher Kendall pourrait sans doute nous raconter, intervint Elisha Clode, dont Sydney avait oublié la présence et vers qui tous se tournèrent alors, le visage marqué de diverses variantes de la surprise et de l’incompréhension. Elle est infiltrée, prononça-t-elle alors comme une évidence qui explique tout.

- Comment… ? s’étonna la jeune espionne.

- Je te l’ai dit, j’ai compris que tu m’avais reconnue et que le conditionnement n’avait donc pas fonctionné. Nous avons suivi le même entraînement à quelques variantes près, et le protocole dans ce genre de situation est de simuler la soumission jusqu’à pouvoir s’éloigner et contacter son supérieur. Bon, personnellement je n’appliquerais pas la dernière partie du plan, mais il paraît je suis paranoïaque et allergique à l’autorité. Tu as donc joint Kendall, qui t’a convaincue de préserver ta couverture et de jouer la taupe au Covenant… Ca explique son peu de détermination pour découvrir ce qui t’était arrivé ! Et moi qui commençais à croire qu’il avait quelque chose contre toi…

- Il n’a pas pu me cacher une telle chose, balbutia Jack, incrédule et surtout en colère. Comment a-t-il osé ?

Sydney profita de ces quelques instants de silence consterné pour changer de sujet :

- Je peux savoir ce qu’elle fait là ?

- Oh, voici venir les choses sérieuses, commenta Clode, s’asseyant sur une benne et se mettant clairement en position de spectatrice de la conversation.

Elle semblait néanmoins appréhender ce qui allait suivre autant qu’elle s’y intéressait, ce qui intrigua Sydney plus encore.

Jack et Irina se concertèrent du regard, l’air tout aussi angoissé, et la jeune femme surprit une étincelle de colère retenue dans les yeux de son père. Ce fut finalement lui qui prit la parole.

- Certaines choses ont changé pendant ton absence. »

10 mars. Los Angeles, bureaux de la CIA. 19h.

     Dixon laissa sa tête tomber sur le dossier de son fauteuil, prenant son mal en patience pour écouter l’un des longs monologues de Robert Lindsay, directeur du NSC.

« Oui, monsieur. Oui, bien sûr. Cela dit… Devlin tient à ce que nous continuions à nous occuper des affaires courantes, même si tous nos agents gardent en tête l’importance de retrouver Clode rapidement. La bombe atomique d’Efremov, pour ne citer que cet exemple… Si, monsieur, c’est toujours d’actualité : l’échange avec le LTTE qui devait avoir lieu il y a une semaine a échoué, pour une raison inconnue. Bogdan Efremov veut toujours la vendre, et nous savons que plusieurs groupes seraient intéressés, dont Al-Qaïda et le K-Directorate. Le Covenant ne s’est pas encore manifesté, mais on ne peut exclure qu’… Oui, monsieur. Oui, nous vous tiendrons informé. »

Marcus raccrocha, levant les yeux au ciel. Tous les mêmes : demandant des résultats rapides et l’empêchant de faire son boulot en le harcelant continuellement… Il commençait à réaliser à quel point la tâche de Kendall avait été difficile, et le respectait d’autant plus. Tout en se demandant ce que lui, Marcus Dixon, faisait là… Il sourit en se remémorant la tentative d’encouragement maladroite de Marshall. Trois coups brefs frappés à la porte coupèrent le fil de ses pensées.

« Entrez !

- Vous auriez une minute ? interrogea Will Tippin en passant la tête par la porte.

- Bien sûr, venez vous asseoir, répondit Dixon, encore mal à l’aise avec sa nouvelle position, surtout avec quelqu’un qu’il connaissait depuis aussi longtemps – avant même qu’ils n’apprennent, chacun à sa façon mais tous les deux par l’épreuve, à quel point le monde était plein de mensonges…

Will obtempéra, tentant de se raisonner : non, Marcus ne pouvait pas voir ce qu’il lui cachait seulement en regardant à travers lui – même en sachant à quel point il avait toujours été nul pour cacher des choses, d’ailleurs Sydney s’était souvent moquée de son piètre talent de bluffeur au poker(7)Ne pas penser à Syd.

- C’est à propos de MacKenas Cole.

- Il travaille au Covenant ces derniers temps, non ? interrogea le directeur.

- On n’en a aucune preuve formelle, mais il semble bien, oui. Il a été vu à Riyad récemment, et d’après nos dernières informations, je pense que quelque chose d’important s’y trame.

- C’est-à-dire ?

- Il est resté là-bas un peu plus de deux jours, et a rencontré pendant ce laps de temps une dizaine de représentants officiels ou officieux de pays et organisations terroristes du Moyen-Orient qui s&r

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