Épisode 6: Vivre et laisser vivre

Quelques mots en russe figurent dans cet épisode. Ceux que lisent les personnages sont en cyrillique suivi de leur prononciation et de leur sens ; ceux qu’ils disent ou entendent sont retranscrits phonétiquement, et leur écriture russe est précisée dans une note. Je ne pense pas avoir fait d’erreur énorme, cela dit je débute en russe.

J’en profite aussi pour dire un grand merci à Internet et surtout à Wikipedia, qui me sont très utiles dans chaque épisode, et particulièrement dans celui-ci. Pouvoir se renseigner en un clic sur n’importe quelle ville du monde pour la décrire de façon pas trop caricaturale et erronée, est un miracle trop souvent sous-estimé.

Et comme toujours, merci à Gilles, mon fidèle beta-lecteur ;) !

Dans les épisodes précédents de Programme Halcyon:

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

On apprend quelques détails du passé d’Elisha : elle a grandi dans un orphelinat irlandais jusqu’à ses huit ans, quand Irina est venue la chercher et l’a placée dans le Programme Halcyon, où elle a côtoyé Julian Sark. Elle n’en garde pas de très bons souvenirs.

Jack réussit à convaincre Kendall d’utiliser Clode sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney.

Marshall a inventé une capsule de poison biodégradable qui se dissout en trente-six heures pour contrôler Elisha. On l’endort pour la lui injecter, ainsi elle ne sait pas où elle se trouve. Si on ne la lui enlève pas dans les trente-six heures, une dose létale de poison est libérée.

Pendant ce temps, Irina contacte Sark et lui demande de faire évader Clode ; mais pour une raison inconnue, elle ne veut pas que Sark lui dise qui l’a engagé pour l’aider.

Sark profite d’une mission pour contacter Clode et lui donne rendez-vous à Moscou, le 5 mars.

Sydney a fait croire au Covenant qu’ils avaient réussi à la conditionner et qu’elle est maintenant Julia Thorne. En réalité, elle travaille comme agent double pour Kendall.

Elle a simulé l’assassinat d’Andrean Lazarey, qui l’aide maintenant à chercher des objets de Rambaldi qu’ils veulent mettre à l’abri du Covenant.

A la suite d’une mission qui s’est mal passé, Elisha refuse de travailler à nouveau avec la capsule de poison. Kendall ayant besoin d’elle pour une mission, réfléchit à une autre solution pour la tenir en laisse.

Elisha demande à Jack de la rejoindre avec un brouilleur, et lui fait une révélation…

*
Générique
*

1er mars 2004. Cellule du niveau souterrain des bâtiments de la CIA.

       « Nous sommes en tête à tête pour soixante secondes, dit Jack en sortant un stylo de sa veste et en appuyant sur son extrémité.

- J’ai peut-être trouvé Sydney, énonça Elisha Clode.

Jack resta ébahi un instant, avant de reprendre conscience du peu de temps qu’ils avaient.

- Où ?

- Moscou. Un certain projet Chaos a attiré mon attention, je pense qu’il est lié au Covenant et à Rambaldi. Il s’agirait d’un programme d’entraînement.

- Mais tu penses que ça pourrait être un programme de réentraînement, de conditionnement ?

- C’est possible. Ce nom, Chaos, je l’ai repéré plusieurs fois au cours des dernières semaines, et c’est resté dans un coin de mon esprit. Et en étudiant les informations recueillies auprès de Choi, j’ai trouvé une autre mention à ce projet, en rapport avec un événement qui devrait se passer à Moscou dans les jours qui viennent.

- Quel genre d’événement ?

- Peut-être un rendez-vous ? Je n’en sais pas plus. Mais je crois que ça vaut la peine de vérifier.

- Tu veux y aller en personne, constata Jack.

- J’avoue que ma curiosité est piquée, répondit Elisha. Mais on ne peut pas parler à Kendall de la vraie raison…

- Ne t’inquiète pas pour ça, fit Jack, interrompu par le léger “Bip” du stylo, marquant la fin du temps imparti. J’ai déjà une idée. »

Etages supérieurs, bureau de Kendall.

      Kendall était au téléphone avec Devlin quand Jack frappa à la porte de son bureau. Il lui adressa un signe muet pour lui demander de patienter.

« Qu’y a-t-il ? demanda-t-il après avoir raccroché.

- Vous vous souvenez que j’avais soulevé l’éventualité qu’un nouveau programme d’entraînement, inspiré de Noël et d’Halcyon, soit actuellement en développement ?

- Vous suspectiez Derevko, pas vrai ? Je supposais que cette piste n’avait rien donné, puisque vous n’aviez plus abordé le sujet.

- C’était le cas, et j’avais laissé l’idée de côté, juste une rumeur sans fondement de plus. Mais les informations fournies par Choi Suk changent tout. Parmi les “ouï-dire” qu’il nous a transmis, il est fait mention d’un projet Chaos, nom que Clode avait repéré à plusieurs reprises dans les bases de données auxquelles on lui a donné accès, notamment les transcriptions d’Echelon. Cela pourrait correspondre.

- Et qui serait responsable de la mise en place de ce projet ?

- Ce n’est pas encore très clair, mais le Covenant est le principal suspect. Jusqu’ici, rien n’indique que Derevko soit impliquée.

- Que proposez-vous ?

- Dans les infos de Choi, est cité un événement important, peut-être un rendez-vous, qui aurait lieu à Moscou le 5 mars.

- C’est dans quatre jours, s’alarma Kendall.

- Je crois qu’il serait sage d’envoyer des agents sur place.

- Je suis d’accord avec vous, ne prenons pas de risques. Clode s’y rendra.

- Vous allez accepter son chantage ? demanda Jack, l’air peu enthousiaste.

- Elle nous a été très utile, et vous avez reconnu vous-même que c’était d’elle que venait le recoupement sans lequel nous n’aurions pas cette conversation.

- Très bien. Mais dans ce cas, j’aimerais l’accompagner moi-même.

- Accordé. C’est votre piste, après tout. »

2 mars 2004. Riyad, Arabie Saoudite.

      Sark tenait Irina au courant de l’avancée du plan d’évasion d’Elisha. Dans quelques jours, elle serait libre ou… Non, ne pas y penser. Elle serait libre, avec tout ce que cela impliquait pour Irina, avec toutes les complications que cela créerait, mais enfin, libre.

Rien de ce qu’elle aurait pu faire n’aurait changé quoi que ce soit ; alors Irina se concentrait sur la recherche de son autre fille. Recherche qui l’avait conduite jusqu’à Riyad, où un membre éminent du Covenant, MacKenas Cole, avait été aperçu la veille. C’était peut-être une fausse piste, tout comme toutes les autres qu’elle avait explorées jusque là ; elle ignorait même si le Covenant était réellement lié à la disparition de Sydney – quand on a vécu dans les complots pendant des dizaines d’années, on finit par voir des drôles de coïncidences partout.

Mais elle était là malgré tout, et avait garé sa voiture devant l’hôtel où était censé descendre Cole. Il sortit, le téléphone portable à l’oreille, et se dirigea vers le centre-ville en enfilant ses lunettes de soleil. Irina démarra et enclencha la première.

3 mars 2004. Los Angeles, salle de briefing des bureaux de la CIA.

      « Bon, euh… Je n’ai pas eu beaucoup de temps pour mettre au point quelque chose de valable, commença Marshall.

Kendall l’invita à continuer d’un coup d’œil impatient, mais le génie des gadgets mit encore quelques secondes à se ressaisir, déconcentré par la vision peu commune d’Elisha Clode en train de faire une cocotte en papier – ou une sorte d’origami, peut-être. Elle semblait n’accorder aucune espèce d’importance au briefing, et encore moins à ceux qui y assistaient, absorbée par son pliage.

- Oui, euh, alors… reprit Marshall, je me suis rabattu sur les bonnes vieilles techniques, et j’ai mis au point ceci.

Il saisit un petit écrin sur son bureau et l’ouvrit, exhibant ce qui ressemblait à une boucle d’oreille – un piercing. Le petit clou en métal était surmonté d’une pierre de quelques millimètres de diamètre, imitant un diamant.

- Pas tout à fait mon style, énonça Clode avant de se replonger dans son activité comme si elle n’avait jamais levé les yeux.

- C’est malheureux, railla Kendall. Marshall, continuez.

- Bon, donc comme Melle Clode l’a compris c’est un piercing, mais pas tout à fait un piercing habituel. En fait, je me suis inspiré des boucles d’oreilles que sa… euh, que Derevko a donné à Sydney, sa fille(1), se corrigea Marshall sous le regard mi-amusé, mi-barbé d’Elisha et celui de Jack, toujours aussi impassible. La petite… pierre, fausse, je l’avoue, est… un émetteur-récepteur, avec un micro pour… euh, enregistrer tout ce que Melle Clode dira et ce que d’autres pourraient lui dire. Les filtres sont assez performants, néanmoins je… conseillerais, de le placer sur son visage, pas trop loin de sa bouche. L’émetteur donne à ce petit bijou une fonction de traceur, et le récepteur, eh bien… Le petit… clou est rempli d’assez de C4 pour, enfin, disons qu’à votre place je ne donnerais à Monsieur Kendall aucune raison de déclencher l’explosion, et je n’essaierais surtout pas d’enlever le piercing sans… ce dispositif très pratique, conseilla-t-il en montrant un outil ressemblant à un arrache-agrafe high-tech.

- Je croyais qu’on s’était mis d’accord, pas d’explosifs dans mes accessoires ? protesta Elisha.

- Eh bien, euh, vous êtes toujours très intimidante et la dernière chose que je veuille faire est de vous mettre en rogne, mais lui, fit Marshall en montrant Kendall du menton, peut me virer, et c’est une chose que je préfèrerais ne pas avoir à expliquer à ma mère.

Clode s’autorisa un véritable sourire amusé et haussa les épaules, réaction la plus proche d’un « sans rancune » dans son éventail d’attitudes.

- Marshall, coupa Kendall, mettez lui ce foutu piercing, qu’on en finisse.

- Sur le nez, si ça ne vous dérange pas trop, intervint Elisha tout en continuant son origami.

- Je ne suis pas du tout un professionnel dans ce genre de choses, bégaya Marshall en chargeant chaque partie du piercing au C4 dans une pince pour percer les oreilles, et, enfin, franchement, je… Ça pourrait faire un peu mal.

- Ne vous inquiétez pas, souffla Elisha. J’y survivrai, et je vous promets que vous aussi.

Marshall plaça alors les extrémités de la pince du pistolet de part et d’autre de la narine droite de la terroriste, et voyant qu’elle continuait en aveugle son pliage, il se décida à appuyer. Les deux parties du piercing se réunirent sans que l’expression de Clode n’ait changé.

- Voilà, ce n’était pas si terrible, pas vrai ?

- Non, ce n’… s’interrompit Marshall, réalisant que la question était ironique.

- Souvenez-vous, intervint Kendall. Vous n’avez pas intérêt à faire un geste de travers, tous les agents ont l’autorisation de vous tirer dessus au moindre doute.

- Et moi qui croyais qu’ils avaient toujours eu le droit de me tirer dessus… »

Au même moment, Rome, Italie.

      Julia Thorne sortit de chez elle en tenue de sport, des écouteurs sur les oreilles, et traversa la rue au pas de course pour continuer son footing le long de l’église.

Au bout d’un quart d’heure de course, elle entra dans un petit magasin, puis dans son arrière-boutique en n’adressant qu’un bref signe de tête au propriétaire. Elle sortit par la porte de derrière, qui donnait sur une ruelle dans laquelle elle s’engagea. Après s’être arrêtée en faisant mine de rattacher son lacet pour vérifier que personne ne l’avait suivie, Sydney se dirigea vers la cabine téléphonique “désaffectée” qui se trouvait là.

Elle passa la carte de fidélité d’un commerce imaginaire sur le détecteur de la machine, dont le cadran s’alluma. Elle décrocha le téléphone et se retrouva aussitôt en ligne avec le poste d’accueil. Elle donna ses codes et on lui passa le bureau de Kendall. Le téléphone sonna plus longtemps que d’habitude, et finalement quelqu’un décrocha.

« Bonjour, Sydney, fit une voix bien connue – mais pas celle de son agent de liaison.

- Dixon ? Tu étais au courant ?

- J’étais là quand Kendall a reçu ton premier appel.

- Je suis contente de t’entendre. Où est Kendall ?

- En briefing, une mission importante. Cette ligne t’est réservée, alors je me suis permis de décrocher, au cas où tu aurais un problème urgent…

- Urgent, je ne sais pas. Mais il est probable que le Covenant se méfie de moi.

- Qu’est-ce qui s’est passé ?

- Je ne sais pas. Je ne crois pas avoir dit ou fait quoi que ce soit de suspect, mais ils veulent m’assigner un partenaire, pour m’aider dans mes missions, en tout cas c’est comme ça qu’ils l’ont présenté.

- Et tu penses que leur véritable intention est de te surveiller ?

- Possible. Dans tous les cas, ça va nous poser un problème. C’était déjà difficile de courir après des objets de Rambaldi aux quatre coins du monde sans qu’ils s’en aperçoivent, mais avec quelqu’un constamment sur mon dos, ça va tout bonnement devenir impossible.

- Tu sais qui est ce partenaire ?

- Non. En fait, je ne suis même pas sûre qu’eux-mêmes le sachent pour l’instant. Cole m’a annoncé ça en personne, comme s’il voulait voir ma réaction. Je ne me suis pas trahie, mais je ne pense pas non plus avoir dissipé tout soupçon… »

Los Angeles, salle de briefing.

      Clode avait terminé son origami, remarqua Jack pendant que Kendall faisait entrer Tippin et Weiss – qui assurerait leur couverture à Moscou – pour la partie suivante du briefing.

« Bon, commença-t-il, nous n’avons pas beaucoup d’informations sur cet “évènement” censé avoir lieu à Moscou, aussi faudra-t-il sans doute improviser une fois sur place. Mais Monsieur Tippin va déjà nous présenter nos derniers renseignements sur le Covenant, qui est probablement derrière ce mystérieux projet Chaos.

- Le Covenant est actif depuis un an environ, mais reste très énigmatique sur ses moyens comme sur ses revendications. Nous n’avons…

Et Jack se surprit, encore une fois, à rêvasser au lieu de suivre le briefing. Il connaissait déjà ces informations, bien sûr. Mais ce n’était pas la véritable raison de sa distraction. Non, la véritable raison, inavouable, c’était l’observation d’un petit bout de papier plié par une terroriste internationale. Par sa fille. Bout de papier qui naviguait à présent entre ses doigts, comme un crayon entre ceux d’un écolier qui s’ennuie.

Que représentait cet origami ? Il était trop loin pour bien le discerner. Quelque chose d’assez compliqué, peut-être un dragon, mais il était difficile d’être sûr, à cause du mouvement des mains d’Elisha, permanent bien qu’infime. Tippin continuait à analyser le fonctionnement du Covenant, et Jack ne pouvait se concentrer que sur elle. Ce qui n’était pas forcément une mauvaise idée : il aurait dû étudier son comportement pour déterminer si, ou plutôt quand, elle allait tenter de s’évader, et comment. Si cette affaire était une manipulation, ou moins naïvement, à quel point c’en était une.

Mais au lieu de ça, il tentait de deviner ce qu’elle avait pu créer en pliant une feuille de papier.

      Elisha était distraite. Depuis sa capture par Peretha(2), elle n’arrivait pas à se sortir de la tête souvenirs et nostalgie. Elle tiqua néanmoins quand Tippin prononça le mot “Chaos”, et se redressa imperceptiblement sur sa chaise.

- Nous n’avions pas entendu parler de ce projet Chaos avant que Choi Suk ne l’inclue dans sa déposition. Cela dit, en cherchant dans les fichiers d’Echelon – dont la liste d’alerte ne contenait pas ce mot – nous avons trouvé plusieurs références à ce projet pendant les derniers mois. Les communications contenant ce nom contiennent aussi d’autres termes habituellement utilisés par le Covenant, dont une référence au “prophète italien”, une façon de nommer Rambaldi, apparemment. Et l’une de ces communications corrobore les informations de Choi sur Moscou, avec une référence au 5 mars et à la Place Rouge.

Elisha retint un sourire et resta fixée sur son origami, pour ne pas se faire remarquer. La communication en question n’avait jamais existé : c’était Julian qui l’avait falsifiée. En effet, la clé USB qu’il lui avait remise à Bombay(3) ne contenait pas seulement un jour et un lieu de rendez-vous, mais aussi un programme caché qui était resté au milieu des fichiers de la CIA pendant tout ce temps, et qu’Elisha avait pu utiliser dès qu’on la laissait accéder à un ordinateur.

Les gardes d’Elisha venaient de faire une énième pause café, la laissant enfermée dans la salle informatique. Cela faisait longtemps que Kendall avait renoncé à réquisitionner Marshall à chaque fois qu’il faisait travailler Clode sur un ordinateur – trouvant sans doute que cela ne rentabilisait pas suffisamment les aptitudes de ses deux spécimens les plus prometteurs – aussi se contentait-on de vider la pièce de tous les ciseaux et autres trombones(4), et de verrouiller la porte. De moins en moins peur(5) !

Comme si quelques pare-feux et systèmes de sécurité allaient empêcher Elisha de naviguer où elle le souhaitait sur la toile… et le réseau des agences de renseignements américaines ! Le plus drôle, c’était que Kendall lui-même l’avait chargée d’étudier la déposition de Choi Suk. Elle y avait trouvé une mention à Moscou, et avait donc contacté Sark par l’intermédiaire de ce fameux programme. Une version “agent secret” de MSN, en quelque sorte…

Sark n’avait plus eu qu’à contrefaire une communication Echelon confirmant la version d’Elisha – le genre de choses qu’il pouvait faire en cinq minutes, les yeux fermés et en se battant avec trois moines shaolin, éducation Halcyon oblige… Il l’avait ensuite téléchargée sur le serveur de la CIA, toujours via le programme caché. Evidemment, télécharger ce genre de fichier prend un peu plus de temps que l’habituel album piraté sur internet…

La barre de téléchargement se traînait péniblement à 40% en indiquant des temps ridicules : 50 s, 2 min, 1 min 30, 40 s, 3 min… Le regard d’Elisha faisait des allers-retours entre l’écran et la porte, s’attendant à tout instant à voir surgir un garde… Ils avaient pris une pause café, pas une pause déjeuner, et le temps commençait à manquer. Puis… la bande rouge recula à 35 %.

« Non mais c’est une blague ? s’indigna Clode, assenant un coup de paume sur l’unité centrale, comme pour la rappeler à l’ordre. Puisque tu ne me laisses pas le choix… Les grands moyens ! »

Elisha se connecta alors sur l’ordinateur – qui ramait, bien entendu, ralenti par le téléchargement. Elle entra dans le régulateur du système de sécurité du bâtiment, et déclencha une alarme dans la partie adjacente à celle où elle se trouvait, avec pour consigne « Ralliement de tous les gardes ».

En retournant sur la fenêtre de téléchargement, elle s’extasia devant les jolis 50% rouges sur la barre grise. Et entendit des bruits de course dans le couloir, qui semblaient s’éloigner. Mais le truc de la fausse alarme ne ferait pas long feu… 60%…

La serrure électronique de la porte émit un petit “Bip”, la poignée se tourna, deux gardes entrèrent précipitamment… Pour trouver une Elisha Clode affalée sur son siège, les jambes croisées sur le bureau, intensément concentrée sur… une partie de Solitaire.

« Tu vois, dit l’un d’eux. C’était pas la peine de courir. »

Après leur avoir adressé un sourire nonchalant, Clode se retourna et s’accorda un soupir silencieux en fermant les yeux de soulagement. Le faux fichier était en place.

- Clode ? Clode ! l’appela Kendall de son ton le plus exaspéré. Ça vous embêterait d’oublier un instant votre cocotte en papier ?

Elisha réalisa alors qu’il était planté devant elle, le visage fermé, et que tous les participants au briefing la regardaient – même Tippin, ce qui devait vouloir dire qu’elle était perdue dans ses pensées depuis un moment.

- Désolée, prononça-t-elle, prenant l’air impassible. La chaleur me fait somnoler, j’ai dû m’habituer au froid glacial du niveau souterrain.

- C’est heureux, répondit Kendall. Cela vous sera utile à Moscou.

- Dites-moi que vous fournissez les parkas…

- J’ai l’air d’un vendeur de vêtements ? Bon, maintenant que vous êtes de retour parmi nous : vous et Jack partez dès ce soir, sur un vol commercial, et vous arriverez à Moscou le 4 au matin. L’équipe de soutien de l’agent Weiss sera déjà sur place. Pas d’actions de franc-tireur, on se contente d’attendre pour voir ce qui se passe, et on n’agit pas avant d’avoir fait un rapport.

- En trois ou quatre exemplaires, le rapport ?

- Vous pouvez vous rendormir », assena le directeur en saisissant le petit origami sur la table et en le fixant distraitement, avec une certaine forme d’étonnement – c’était une colombe.

4 mars 2004. Place Rouge, Moscou, Russie.

      « Oui, bien sûr, je serais ravi de goûter à nouveau à la cuisine de Lauren, fit Weiss, tenant son téléphone portable d’une main et couvrant de l’autre le micro de son “kit mains libre” relié aux bureaux de la CIA, tout en observant tour à tour les écrans de contrôle des caméras que son équipe avait passé la journée à disposer tout autour de la Place Rouge. Oui, d’accord, on se voit la semaine prochaine, reprit-il avant de raccrocher.

- C’était Vaughn ? demanda l’un de ses coéquipiers, qui partageait son tour de garde. Comment va-t-il, ces temps-ci ?

- Mieux, se contenta de dire Weiss avant de se concentrer sur les moniteurs. On a des interférences sur l’audio, essaie de régler ça. Jack ? Vous m’entendez ?

- Pas très bien, répondit la voix de l’agent, transmise en très mauvaise qualité.

- On vous reçoit 1/5, je répète, 1/5. Maudites ondes parasites… On essaie d’arranger ça. »

      Jack et Elisha marchaient côte à côte. La jeune fille avait fait valoir qu’ils couvriraient plus de terrain en se séparant, mais ni Kendall, ni Jack lui-même, n’avaient très envie de la laisser seule, piercing au C4 ou pas. Cela faisait des heures qu’ils arpentaient la Place Rouge.

« On se gèle, ici, rouspéta Clode en frissonnant.

- Un jour, quelqu’un finira par te tirer dessus par pure exaspération, répliqua Jack. Et si tu répètes encore une seule fois à quel point il fait froid, ce pourrait bien être moi.

Il regretta ces mots dans la seconde qui suivit, quand la jeune fille partit dans un éclat de rire acide.

- J’adore cette famille, ironisa-t-elle à voix basse. Quelle meilleure preuve d’affection que de tirer sur ses enfants ? … Irina et toi allez vraiment bien ensemble !

L’échange fut interrompu par la voix, légèrement moins grésillante qu’auparavant, de Weiss :

- Je crois que la réception est meilleure, vous m’entendez ?

- 4/5, répondit Jack, se reconcentrant sur la mission.

Mission qui, pour l’instant, n’avançait guère. Il n’y avait pas foule sur la Place Rouge, mais suffisamment de passants, promeneurs et touristes pour rendre difficile l’identification de personnes dont ils ne savaient rien…

- Oh, laissa échapper Elisha sous le coup de la surprise.

- Qu’y a-t-il ? demanda Weiss par radio, tandis que Jack posait la même question du regard.

- Ksenia Petrovitch(6), répondit Clode en indiquant du regard l’esplanade devant la grandiose Cathédrale Saint-Basile, à une cinquantaine de mètres d’eux, tout en se retournant pour éviter d’être reconnue.

- Ça ne peut pas être une coïncidence, fit Jack. Un homme la rejoint. Une idée sur son identité ?

- Jamais vu ce type, répondit Elisha après avoir jeté un coup d’œil. Photo, dit-elle en prenant la pose devant la Cathédrale pour permettre à Jack de photographier avec son téléphone portable Petrovitch et son compagnon sans paraître suspect. J’espère que Kendall me laissera accrocher cette photo dans ma cellule !

- Weiss, appela Jack, je vous envoie une photo, demandez à Marshall d’identifier l’homme qui accompagne Ksenia Petrovitch.

- Ils s’en vont, signala Clode. Ils montent en voiture.

- On les suit. »

Johannesburg, Afrique du Sud.

      De Riyad, Irina avait rallié Johannesburg, toujours en suivant Cole. Pendant quelques heures, elle avait perdu sa trace, à Rome ; puis avait retrouvé un de ses pseudos sur un vol commercial pour l’Afrique du Sud. Sans véritables preuves pour étayer ses soupçons, mais guidée par son instinct, elle restait persuadée qu’il avait quelque chose à voir avec les activités du Covenant en général, et la situation de Sydney en particulier.

Elle le suivait, à pied, dans la foule de Sandton, le centre des affaires. S’arrêtant à un passage piéton, il se retourna une fraction de seconde vers Irina, et la reconnut. Maintenant qu’elle était repérée, place à l’improvisation…

Irina se dirigea vers Cole d’un pas décidé.

« Le Monsieur(7) en personne, quelle surprise ! l’accueillit ce dernier.

- J’ai cru comprendre que votre organisation cherchait du personnel ? »

Immeuble de bureaux, Moscou, Russie.

      Elisha était recroquevillée sur le sol de la place passager de la voiture, pour éviter que Ksenia ne la reconnaisse. Jack lui tapota le dos quand cette dernière fut entrée dans l’immeuble. Elle se redressa, s’ébroua.

Le bâtiment était un de ces immeubles de bureaux flambants neufs, tout d’acier et de verre. Un énorme logo ostentatoire était accroché au sommet de l’immeuble : Прибы (Priby) (8). Le communisme est mort ? Vive le capitalisme !

« Agent Bristow ? appela Marshall par radio. J’ai identifié votre homme. Il s’appelle Arkadi Gorlanov, né à Odessa. S’est enrichi après la chute de l’URSS en créant une société dont il est aujourd’hui encore PDG : Priby.

- On est devant le siège social, signala Jack. Dans quoi cette société est-elle spécialisée ?

- La fabrication de produits chimiques, répondit Marshall. Surtout les basiques, mais quelques uns sont dangereux.

Elisha et Jack se regardèrent. Pas grand chose à voir avec un projet d’entraînement, à première vue.

- On devrait entrer, proposa Elisha. Tenter de savoir pourquoi ils se rencontrent.

- Mais vous vous connaissez. Elle risque de te repérer. Je vais y aller seul, tu ne bouges pas d’ici, dit-il en sortant de la voiture.

- Mais… commença-t-elle, alors qu’il avait déjà claqué la portière. Génial. Il m’ignore totalement, maintenant, vitupéra-t-elle, ne pouvant argumenter plus avant sans trahir la véritable raison de leur présence à Moscou. »

Pendant quelques minutes, rien ne se passa. A travers son oreillette, Elisha entendit une musique d’ascenseur ; Jack avait passé l’accueil. Puis à nouveau, plus rien. Après un bon quart d’heure, elle perçut des bruits de voix étouffés, comme à travers une porte ; il avait dû réussir à s’approcher du bureau de Gorlanov. Mais avant qu’Elisha ait pu comprendre quoi que ce soit à la conversation, un coup de feu retentit tout près, si près qu’elle eut l’impression que son tympan droit – celui de l’oreillette – allait exploser.

Puis une autre détonation, de plus loin ; Jack avait dû s’éloigner du tireur. Mais il ne pouvait pas riposter : son holster, ainsi que son arme, étaient restés sur le siège conducteur de la voiture, puisqu’il n’aurait pas pu passer le détecteur de métaux avec.

« Weiss, vous avez entendu ça ?

- Négatif. … enc… des inter…rences. Que s’est-… passé ?

- Je m’en occupe, déclara-t-elle.

- … Quoi ? Clode ? Qu’… que vous faites ? » s’époumona Weiss dans le micro, sans qu’Elisha s’en émeuve outre mesure.

Elle composa le numéro de Priby – inscrit sur une publicité suspendue devant l’immeuble – sur le téléphone portable de Jack, qu’il avait également laissé dans la voiture.

« Arkadi Gorlanov, pojalouïsta(9).

A son grand étonnement, la réceptionniste la mit en ligne aussitôt.

- Gorlanov. A kto gavarit (10) ?

- Dites à Petrovitch qu’Elisha Clode veut lui parler.

Un silence, puis la voix de Ksenia.

- Elisha ?

- D’après mes informations, l’un de mes hommes est en train de se faire tirer dessus dans l’immeuble où tu te trouves. Ce serait gentil de ta part de remédier à cette situation.

Des bruits de fond, l’ouverture d’une porte puis un coup de feu – le bureau devait être très bien isolé. Puis la voix de Petrovitch, et celle de Gorlanov, ordonnant au garde de cesser le feu.

- C’est bon. Maintenant, peux-tu m’expliquer ce qu’il fait là ? demanda Ksenia.

- Je voulais te parler. Notre entretien à la Paz a été écourté. J’ai appris que tu étais à Moscou, j’ai demandé à ce contact de se renseigner. Nous avons dû mal nous comprendre sur à quel point je voulais qu’il se renseigne…

- Je veux bien te croire, répondit Petrovitch après une hésitation. Laissez-le partir ! dit-elle à la cantonade, avant de reprendre, s’adressant à Elisha : De quoi voulais-tu me parler ?

- D’Ariyatne Peretha(11). Je ne pouvais rien te dire à la Paz, mais je le suspecte d’être un agent à la solde de la CIA. Je tenais juste à te prévenir, si tu comptes faire des affaires avec lui.

- Quelle étonnante abnégation de ta part ! Merci pour l’information, mais… Quel est l’intérêt pour toi ?

Elisha s’autorisa un petit rire cynique.

- Disons que je préfère que tu aies une dette envers moi, plutôt que le contraire…

- Je te reconnais bien là. Eh bien, si tu as besoin de moi… n’hésites pas ! »

      Quelques minutes plus tard, Jack sortait de l’immeuble, sain et sauf. Il entra dans la voiture, où l’attendait une Elisha Clode prenant ses aises, le dossier de son siège en arrière, les jambes étendues et les pieds sur le tableau de bord.

« C’était stupide, dit-elle, profitant de nouveaux parasites radio, Weiss lui ayant signalé qu’il ne les recevait que 2/5. Je sais que ça concerne Sydney, mais si tu ne me fais pas confiance, au moins sur le terrain, ça ne me facilite pas la tâche pour t’aider !

- Je sais, soupira-t-il. Mais ça valait le coup. J’ai ramené ceci.

Il sortit un dossier de sa veste.

- Il est déjà tard. Rentrons à la planque, continua-t-il. On étudiera ça là-bas. »

5 mars 2004, 00:30. Moscou, Russie, planque de la CIA.

      Ils avaient commencé à feuilleter le dossier, très dense, qui traitait manifestement de produits chimiques utilisables comme sérums de vérité et drogues de désorientation. Puis Elisha s’était couchée, laissant Jack seul. L’intervention de Julian – l’IEM – était prévue pour minuit. Elle laissa ce moment passer sans vraiment savoir pourquoi, installée dans une semi-somnolence.

Jack s’approcha silencieusement, puis s’assit sur le bord du lit d’Elisha, l’air inhabituellement apaisé.

« N’étais-tu pas censée faire le mur pour rejoindre ton copain ? demanda-t-il doucement.

L’esprit embrumé d’Elisha ne réagit pas tout de suite, le temps de mettre un sens sur ces mots, puis de s’en stupéfier. Puis elle laissa échapper un :

- Tu savais ?

- Je me doutais que tu tenterais quelque chose, libérée de la capsule de poison. Cette mission était l’occasion rêvée. Alors j’ai vérifié quelques petites choses, comme une certaine clé USB. Qui contenait, outre un charmant virus qui s’est autodétruit après utilisation, la date et l’heure d’un rendez-vous à Moscou, ainsi que quelques infos pour t’aider à nous y attirer…

- Je suis désolée, lâcha-t-elle avec une honnêteté qui n’avait rien de feinte. Mais Chaos est une vraie piste, tu sais, pour Syd. Seulement, pas ici…

- Et le piercing ?

- Neutralisé depuis une demi-heure.

- Pourquoi es-tu encore ici, alors ?

- Je crois que je vais lui poser un lapin.

- Tu ne devrais pas, dit-il très sérieusement.

Elisha fit les yeux ronds.

- Pardon ?

- Tu te souviens de notre conversation, dans l’avion, au retour de Bombay ? J’ai dit que je laisserais Sydney partir, si c’était sa décision. Et tu m’en as voulu, parce que tu n’aurais jamais ce choix.

- Ce n’est pas… commença Ely.

- Laisse-moi finir. A ce moment-là, vos deux situations me semblaient tout à fait différentes, pour ne pas dire opposées. Mais depuis, j’ai pris conscience qu’elles ne l’étaient pas autant que j’aurais voulu le croire. Tu n’as jamais… vraiment eu le choix. Aujourd’hui, je veux te le donner.

- Tu es sérieux ? demanda-t-elle, les larmes aux yeux. C’est stupide, reprit-elle quand il hocha la tête. Tu vas te faire virer, ou accuser de trahison, ou les deux.

- Je dirai qu’on s’est encore fait avoir par ton intelligence supérieure. Kendall et Devlin s’en remettront ; après tout, ils savaient que ça risquait d’arriver.

Elisha resta silencieuse un moment, songeuse, perdue.

- D’accord, finit-elle par dire. Mais je te promets de continuer à rechercher Syd.

- Ce n’est pas une condition sine qua non, répondit Jack. Je pensais ce que je t’ai dit l’autre jour : tu n’es pas qu’un moyen pour la retrouver(12).

- Je sais, fit-elle simplement. Je sais. »

Vingt minutes plus tard, dans un immeuble résidentiel de Moscou.

      Sark, installé dans un appartement qu’il utilisait habituellement comme planque, et qu’il avait fixé comme point de rendez-vous pour Ely, commençait à désespérer de la voir arriver. Elle et Bristow avaient été vus en ville dans la journée, il avait rempli sa part du plan, donc elle aurait dû agir ce soir. Elle avait sans doute eu un empêchement.

Tout tenait dans un petit oiseau en papier. Les séries télé faisaient des ravages(13), mais il devait avouer que l’idée de l’origami était excellente par sa simplicité. Ils avaient convenu de ce code lors de leur dernière conversation électronique, puisqu’Ely n’avait encore aucun moyen de savoir quel type de dispositif Flinkman allait inventer pour la garder en laisse.

Même les agences de renseignement devaient jeter leurs déchets ; ils réduisaient bien sûr les documents secrets en confettis, mais n’avaient pas pris la peine de réserver ce sort à un simple oiseau en papier. Or, Julian avait des contacts partout, même dans le service d’éboueurs de Los Angeles. Une colombe. Dispositif électronique quelconque, incluant un micro. S’il y avait eu un traceur actif, c’aurait été un chien ; un système uniquement explosif, un dragon.

Alors Sark s’était procuré le matériel pour émettre une impulsion électromagnétique, qui neutralise tout équipement électronique, dont le dispositif en question. Et il avait également créé des interférences radio pour que l’arrêt de la transmission ne soit pas trop repérable par la CIA. Peut-être que quelque chose avait cloché. Elle aurait déjà dû être là.

C’est à ce moment qu’on frappa à la porte. Il se précipita vers la poignée, et ouvrit pour trouver une Elisha Clode trempée jusqu’aux os et à l’air sensiblement moins indestructible qu’à son habitude.

« Il pleut des cordes, énonça-t-elle simplement.

- Entre vite, dit-il avait d’aller chercher un drap de bain, qu’il lui tendit, puis des vêtements secs.

Quelques minutes plus tard, Elisha était assise sur le canapé, emmitouflée dans une couverture et un bol de chocolat brûlant dans les mains.

- Que s’est-il passé ? s’enquit-il enfin. Bristow soupçonnait quelque chose ?

- Il a découvert qu’on avait rendez-vous, répondit-elle laconiquement.

- Comment as-tu fait pour t’enfuir ?

- Il m’a laissée partir.

Julian aurait éclaté de rire si elle n’avait eu l’air aussi dérouté.

- Pourquoi ferait-il une chose pareille ?

Ely sembla hésiter un instant. Il devinait quelles questions défilaient devant ses yeux : Combien révéler ? A quel point me découvrir ? Elle avait toujours cette expression avant de finalement le repousser loin d’elle et de ses secrets.

Et pourtant, cette fois-ci…

- On a appris quelque chose, répondit-elle en ravalant sa salive et en baissant les yeux. Disons que… nous partageons la moitié de notre ADN.

Sark faillit s’étouffer.

- Tu veux dire… ?

- Qu’Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

- Waouh, fit Julian, ça fait un choc.

- Alors imagine un peu l’effet que ça me fait…

- Et il t’a laissée partir.

- Oui. Il m’a même dit de partir. Je veux dire… On avait convenu que ça ne changeait rien, balbutia-t-elle. Mais de fait, ça change tout, de voir le passé comme ça, en remettant tout en question… J’ai essayé de m’en servir, pendant que lui se servait de moi pour chercher Sydney. Et au final… Je suis paumée, avoua-t-elle. Je ne comprends plus rien.

Pour qu’elle se laisse aller à une telle confession, il fallait vraiment qu’elle soit dans tous ses états.

- Tu as de l’alcool ? demanda-t-elle.

- Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée, protesta Sark.

- Moi non plus. Mais j’ai besoin d’un verre, fit-elle en se levant et en se dirigeant vers le seul meuble du salon.

- En bas à droite, indiqua Julian, résigné.

- Vin rouge, vin blanc, champagne… Dis-moi, toutes tes planques sont aussi bien équipées ? Que des grands crus, je parie. Oh, de la vodka ! Pile ce qu’il me faut.

Elle se versa un verre.

- Il doit y avoir du jus d’orange dans le frig… commença Sark avant de la voir siroter sa boisson pure. Je te préviens, je ne te tiendrai pas les cheveux si tu es malade.

- Tu sais, je lui ai promis de chercher Sydney, lança-t-elle sans tenir compte de sa dernière remarque.

- A Jack ? demanda-t-il pour être sûr d’avoir suivi le fil, et elle lui répondit en hochant la tête avant de boire une autre gorgée. Ça ne t’engage à rien.

- Je sais. Ce que je veux dire, c’est que… il ne m’a rien demandé, m’a dit de partir, et je lui ai promis. Et je crois que je vais le faire.

- Pourquoi ? s’étonna-t-il.

- Je n’aime pas avoir de dettes, répondit-elle évasivement.

S’ensuivit un long silence confortable, interrompu seulement par le clapotement des gouttes d’eau sur les fenêtres, et le tintement des glaçons dans le verre d’Elisha, qui finit par se lever pour se resservir.

- Ça me rappelle… souffla Sark.

- La forêt norvégienne, finit Ely en souriant doucement. Dix jours dans un froid polaire en attendant l’équipe d’extraction… C’est ce qui manque, ici. Un feu de cheminée.

Julian sourit à son tour, laissant le silence s’installer, puis reprit.

- Il faudra bien qu’on finisse par tourner cette page, tu ne crois pas ?

- Sans doute, réagit Clode, toujours debout, en buvant une gorgée de vodka. Je veux dire… On ne peut pas continuer à s’accrocher à… ce qu’il y a eu, ce qu’il aurait pu y avoir.

- Non…

Ils se regardèrent un moment.

- Non, répéta Elisha, les yeux dans le vague. »

Julian se leva, s’approcha d’elle rapidement, de peur qu’elle ne s’esquive. Il posa une main sur sa taille, et l’embrassa. Elle hésita tout d’abord, avant de répondre à son baiser et de passer les bras autour de son cou.

5 mars 2004, 04:45. Los Angeles, bureaux de la CIA.

      « Est-ce que vous pouvez m’expliquer comment c’est possible ??? s’exclama Kendall en gesticulant devant les agents Weiss et Bristow. Comment un tel fiasco a-t-il pu se produire ?

- On a eu des problèmes d’interférence radio toute la journée, justifia Weiss. Alors on a mis un moment avant de réaliser qu’on ne recevait rien du piercing de Clode, non pas à cause des parasites mais parce qu’il n’émettait plus. On a foncé à la planque aussitôt, mais tout ce qu’on y a trouvé, c’est l’agent Bristow étendu au sol.

Jack portait en effet un bandage sur le crâne, signe manifeste qu’on l’avait assommé sans prendre de pincettes.

- J’aurais dû me méfier plus, s’auto-flagella ce dernier. Je n’ai quitté Clode des yeux qu’une seconde, mais ça lui a suffi. En revanche, je crois qu’on peut affirmer qu’elle n’a pas agi seule : il lui a fallu un complice, ne serait-ce que pour déclencher cette impulsion électromagnétique.

- Parlons-en, de cette IEM ! Un black-out à Moscou, c’est juste ce qu’il faut pour arranger nos relations diplomatiques… J’ai reçu je ne sais combien d’appels de tous ceux qui se trouvent au-dessus de moi dans l’organigramme, et il n’est même pas cinq heures du matin! Et dites-moi, reprit Kendall, ne décolérant pas : cette piste, Moscou, ce ne serait qu’un leurre ?

- Honnêtement, je ne sais pas, reprit Jack. Le projet Chaos pourrait même ne pas exister. N’être qu’une rumeur colportée par Choi, et utilisée par Clode. Et dans tous les cas, de ce qu’on a appris à Moscou, même s’il existe, il n’a sans doute rien à voir avec le conditionnement d’enfants, puisque le dossier parle plutôt de produits chimiques et de sérums de vérité, ce qui ne veut pas dire que ça ne mérite pas notre attention. On mettra probablement un moment à démêler le vrai du faux… »

Quelques heures plus tard(14)… Un hôtel à Paris…

      Au réveil, Elisha mit un instant à se souvenir où elle était ; l’obscurité était encore quasi totale, et elle aurait tout aussi bien pu se trouver dans sa cellule à Los Angeles, ou dans la planque de Julian à Moscou. Mais non. Ils avaient changé d’endroit, de ville et de pays, grâce au jet d’un “ami” de Sark, ou de son commanditaire.

La place à côté d’elle dans le lit était vide, bien qu’il ne soit apparemment que quatre ou cinq heures du matin. La chambre était paisible, même les bruits de la rue s’étaient presque tus, on n’entendait qu’une sirène d’ambulance au loin, un moteur qui démarre…

Elisha se leva, se demandant où pouvait être passé Julian. Elle aperçut un rai de lumière provenant de la porte de la salle de bains, entrouverte ; se glissa jusque là et le vit, dos à la porte, son ordinateur portable sur ses genoux. Elle ne lut pas vraiment de façon consciente ce qu’il écrivait, malgré l’étrangeté de l’heure à laquelle il l’écrivait, et de l’endroit où il l’écrivait ; mais Halcyon avait bien travaillé, et Elisha pouvait lire sans se concentrer, à l’endroit et à l’envers, dans une vingtaine de langues…

Элиша. Son prénom, en cyrillique. Удача (oudatcha) – réussite. Здоровая (zdorovaya) – en bonne santé. В безопасности (f biezapasnosti) – en lieu sûr. Il était en train de signaler à son commanditaire que l’évasion s’était bien passée. A sa commanditaire.

« Dis-moi que tu connais quelqu’un d’autre à qui tu écris en russe, souffla-t-elle.

- Avoue que ça a du sens, répondit Julian après s’être tourné vers elle, ne se laissant pas déstabiliser bien longtemps par la surprise.

- Non, énonça-t-elle, plus pour elle-même que pour lui répondre.

- Irina… »

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Générique de fin
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