Épisode 5: Le calme avant la tempête

Dans les notes explicatives, sont signalées les références à des épisodes d’Alias (numéro de la saison et de l’épisode, et nom de l’épisode), qui ne m’appartiennent pas, et à ceux de Programme Halcyon, dont je suis l’auteur.

Dans les épisodes précédents de Programme Halcyon:

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.
Elisha l’apprend aussi. Ils conviennent que cela ne change rien à la situation.

On apprend quelques détails du passé d’Elisha : elle a grandi dans un orphelinat irlandais jusqu’à ses huit ans, quand Irina est venue la chercher et l’a placée dans le Programme Halcyon. Elle n’en garde pas de très bons souvenirs.

Jack réussit à convaincre Kendall d’utiliser Clode sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney.
Marshall a inventé une capsule de poison biodégradable qui se dissout en trente-six heures pour contrôler Elisha. On l’endort pour la lui injecter, ainsi elle ne sait pas où elle se trouve. Si on ne la lui enlève pas dans les trente-six heures, une dose létale de poison est libérée.

Pendant ce temps, Irina contacte Sark et lui demande de faire évader Clode ; mais pour une raison inconnue, elle ne veut pas que Sark lui dise qui l’a engagé pour l’aider.
Sark profite d’une mission pour contacter Clode et lui donne rendez-vous à Moscou, le 5 mars.

Sydney a fait croire au Covenant qu’ils avaient réussi à la conditionner et qu’elle est maintenant Julia Thorne. En réalité, elle travaille comme agent double pour Kendall.
Elle a simulé l’assassinat d’Andrean Lazarey, qui l’aide maintenant à chercher des objets de Rambaldi qu’ils veulent mettre à l’abri du Covenant. Elisha a trouvé une vidéo de cet ‘assassinat’ ; Jack et Irina sont aussi au courant.

Elisha simule quant à elle l’assassinat de Choi Suk, membre du LTTE, pour le compte de la CIA ; il accepte de collaborer.

Pendant une mission, Elisha est soupçonnée d’être un indic et se fait interroger. Les agents de la CIA qui l’accompagnent mettent du temps à se décider à intervenir, et la durée de vie de la capsule de poison arrive à expiration. Elle arrive à convaincre ses ravisseurs de son innocence, mais à son retour, elle refuse de repartir en mission avec la capsule.

*
Générique
*

29 février 2004. Quelque part sur un littoral...

        Irina avançait le long de la côte, bousculée par le vent chargé d’embruns. L’endroit n’avait guère changé depuis sa dernière visite. C’était sans doute pour cela qu’elle aimait cet endroit. Il était hors du temps, hors du monde. Juste les falaises et la mer, et l’herbe nue balayée par le vent.

Elle n’était pas venue depuis des années. Probablement parce que cela faisait très longtemps qu’elle n’avait pas ressenti une telle confusion. Ses retrouvailles avec Sydney n’avaient pas été faciles non plus, mais cela faisait partie d’un plan, et cela simplifiait les choses d’un point de vue rationnel, autant que cela les compliquait d’un point de vue… sentimental ? émotionnel ?

Mais aujourd’hui, il n’y avait pas de plan. C’était idiot, d’ailleurs ; ce n’était pas comme si elle avait cru envisageable qu’Elisha n’apprenne jamais la vérité. Elle était au moins aussi intelligente que sa sœur, et avait été entraînée très jeune à discerner les mensonges, les manipulations. Seulement… Irina avait espéré pouvoir reporter cette découverte encore un peu. Le plus possible. Et, bien qu’elle détestât se l’avouer, elle était prise au dépourvu.

Jack savait, aussi. Lui habituellement si flegmatique, si compartimenté, n’avait pas pu lui cacher sa colère. Légitime, se força-t-elle à reconnaître. Mais comment aurait-il pu comprendre ses raisons, à elle ? Il ne voulait pas de ses explications, de toute façon. On lui avait volé sa fille, c’était tout ce qu’il savait. Mais ne me l’a-t-on pas volée aussi ?

Et comme si ce mélange d’émotions n’était pas suffisant, il y avait une autre nouvelle douce-amère : Sydney était en vie, mais probablement conditionnée par une organisation. Irina soupçonnait le Covenant, dont l’activité n’avait fait que croître récemment, mais elle n’était sûre de rien. Elle prenait l’assassinat de Lazarey bien mieux que Jack : après tout, on ne savait encore rien des motivations possibles de leur fille aînée. Ni de la valeur matérielle ou humaine du diplomate russe. Mais le fait était que Sydney était en apparence libre de ses mouvements, et n’avait cherché à contacter aucun d’entre eux…

Et derrière la peur que sa fille ne soit plus elle-même, se glissait une idée peut-être plus cruelle encore : peut-être ne les avait-elle pas contactés, parce qu’elle ne le voulait pas ; peut-être avait-elle décidé de laisser derrière elle des liens douloureux, de couper des ponts en ruines. Après tout, ils lui avaient fait plus de mal que de bien, pendant les dernières années, et Irina n’avait jamais cru mériter une quelconque attention de sa part.

Tout cela s’entremêlait dans son esprit, et une seule conclusion en sortait nettement : elle n’avait jamais été une bonne mère. Elle n’avait même pas su préparer ses filles aux épreuves qui les attendaient, et moins encore les leur épargner. Et pour la première fois depuis très longtemps, Irina Derevko s’autorisa à replonger dans ses souvenirs…

Le joli minois de Sydney, tout d’abord. Se glissant hors de sa chambre pour lui faire un câlin et lui demander quand elle rentrerait, alors que Jack et elle s’apprêtaient à sortir. Alors qu’elle s’apprêtait à simuler sa mort et à disparaître de leurs vies à tous les deux. « Je t’aime Maman. » 1

Puis celui d’Elisha, un petit peu plus âgée, la première fois qu’Irina l’avait revue après qu’on la lui ait prise, quelques jours après l’accouchement. Elle était beaucoup moins souriante que sa sœur, mais avait le même regard curieux. Il avait fallu à l’ex-agent du KGB, à la terroriste endurcie qu’elle était, un énorme effort pour ne pas éclater de rire ou en sanglots, quand la mère supérieure l’avait faite entrer dans son bureau. « Est-ce que ça te plairait de partir d’ici ? », lui avait-elle demandé. Elisha n’avait pas prononcé un seul mot, se contentant de glisser sa petite main dans celle d’Irina… 2

Si elle s’était écoutée, Irina l’aurait emmenée très loin, loin de cet orphelinat irlandais, loin du KGB et de la CIA, loin du programme Halcyon naissant. Cette main dans la sienne lui aurait donné la force de se battre pour elle, pour leur construire une vie tranquille quelque part. Mais on lui avait appris à ne plus écouter son cœur, et de la même manière qu’elle était partie sans se retourner vers les carrosseries brisées et l’eau glacée un soir de 1981, elle conduisit Elisha à ses supérieurs et lui lâcha la main.

Sydney, encore. Des années plus tard, et sur papier glacé. Après la chute de l’URSS et la débâcle du KGB, Irina s’était accordé un luxe qui lui était auparavant proscrit : surveiller sa fille aînée de loin, recevoir de temps en temps une photo d’elle, prendre des nouvelles grâce à ses informateurs. Certains jours, cela lui donnait presque l’impression de faire partie de sa vie.

Ce cliché-là avait été pris à l’extérieur de l’université de Los Angeles, où Sydney étudiait. De loin, elle avait l’apparence de n’importe quelle jeune fille de son âge, peut-être un peu plus discrète et maligne que la moyenne. Mais Irina savait que depuis deux ans, sa fille avait rejoint le SD6. Elle savait qu’Arvin Sloane lui faisait croire qu’elle œuvrait pour sa patrie, tout comme elle-même avait cru un jour œuvrer pour le bien de la sienne, en entraînant des enfants à mentir et à tuer.

Elisha, à nouveau. Le regard dur, l’air concentré, dans les locaux de Halcyon. Se battant contre une autre élève, son amie Allison Doren, lors du cours de close-combat. Encaissant les coups et les rendant, dansant sur le tapis comme sur un plancher verni. Et à cet instant précis, Irina était fière d’elle. Etait-ce si monstrueux ?

Rome, Italie, domicile de Julia Thorne.

       Sydney était rentrée d’Argentine après avoir transmis la découverte de Lazarey au Projet Blackhole, et venait de recevoir ses ordres de Cole, qu’elle allait transmettre à Kendall. Elle esquissa un rictus ; la situation lui rappelait bien trop l’époque du SD6. A l’époque Sloane remplaçait Cole, et Vaughn remplaçait Kendall, mais Rambaldi restait une constante. A l’époque, elle était impatiente de se venger du premier, et de rencontrer le second. Et ne savait pas encore combien de mal pouvait être causé par les adeptes de Rambaldi. Les briefings étaient une torture car elle aurait voulu étrangler Sloane, mais ses rapports à la CIA lui permettaient au moins de se rapprocher de Vaughn, même s’ils ne pouvaient jamais montrer qu’ils se connaissaient en public, même si c’était terriblement compliqué.

Et aujourd’hui, qu’avait-elle ? Une mission. Détruire le Covenant. Mais malgré tout le mal qu’ils lui avaient fait, elle n’arrivait pas à être vraiment motivée. Tout ce qu’elle voulait, c’était une vie. Mais son bras était dans l’engrenage depuis bien longtemps… Elle était devenue Julia Thorne très facilement – ironique quand on sait ce qu’elle avait enduré pour résister au conditionnement qui avait plus ou moins le même but… A chaque fois qu’elle constatait à quel point c’était devenu facile pour elle de mentir à tous ceux qui l’entouraient, elle se faisait peur.

Après avoir perdu Fran, Will, Vaughn… Elle avait renoncé à tisser tout lien, puisque cela ne menait qu’à plus de souffrance. C’était le plus raisonnable à faire, pour se protéger mais aussi pour protéger les autres. Elle ne semait que destruction autour d’elle… Alors elle s’était fait un devoir de ne plus avoir personne, juste Kendall, le mince fil qui la retenait encore à la vie réelle… C’était mieux ainsi. Mais cela lui pesait, parfois. Et elle repensait à tous les moments qui avaient compté dans sa vie, quand elle en avait encore une…

« Je sais, lui dit Fran, je pleure pour un rien ! Oh, montre-la-moi encore. Oh, ma chérie, elle est magnifique !
- Je sais. Je vais me marier !
- Tu vas te marier ! » 3a

« Tu sais, il y a quelque chose que je voulais te dire… Je suis fier de toi.
- Quoi ? De moi ? s’étonna Sydney.
- Oui, répondit Dixon.
- Pourquoi ?
- Tu sais, j’ai travaillé avec beaucoup de gens. Toi, tu rends les choses… faciles. » 3b

« Tu voulais quelque chose ? demande Sydney à Will.
- Non, je suis juste passé… pour te saluer.
- Salut.
- Salut. » 3c

Alors que Sydney parle à Vaughn, en pleurs, sur un pont, son beeper sonne, et elle le jette à l’eau sur un coup de tête.
« Vous venez de jeter votre beeper dans le Pacifique, remarque Vaughn.
- Je sais, fait Syd en riant à travers ses pleurs.
- OK, écoutez-moi. Il y a quelque chose que vous devez savoir. La première fois que vous êtes entrée dans mon bureau, avec vos cheveux rouges, j’ai cru que vous étiez folle. Mais je vous ai regardée, j’ai lu votre déposition, j’ai vu… J’ai vu comment vous pensez, comment vous travaillez. Dans ce boulot, on voit la noirceur. On voit le pire que les gens puissent faire, et même si les missions changent, si les ennemis ont des noms différents, ce qui est important, c’est de ne surtout pas laisser la rage, et la rancœur, et le dégoût, vous assombrir. Quand vous touchez le fond, que vous déprimez, souvenez-vous que vous pouvez toujours… Enfin, vous savez. Vous avez mon numéro. »
Sydney pose sa main sur celle de Vaughn et la serre fort. 3d

Niveaux souterrains du bâtiment de la CIA à Los Angeles.

       Elisha savait qu’elle devait se reprendre. Elle commençait à déraper ; certaines choses commençaient à prendre à ses yeux une importance qu’elle n’aurait pas dû leur accorder. Comme Jack… C’était dingue, mais elle se mettait à penser à lui comme à athair, et elle ne pouvait vraiment pas se le permettre. Bien sûr, lui aussi semblait dire et ressentir des choses sans le vouloir, mais elle était censée s’en servir, pas l’imiter ! Son entraînement, son conditionnement lui criait de se ressaisir. Ne pas s’attacher…

Mais c’était peut-être le problème, au fond : elle ne faisait plus confiance à cette voix qui l’avait toujours accompagnée, qui lui avait sauvé la vie plus d’une fois. Ce lien de parenté qui était supposé ne rien changer, chamboulait toute sa vision de sa vie. Elle détestait être manipulée, et voilà qu’elle apprenait que chaque détail, depuis sa naissance, faisait partie d’un plan pour qu’elle devienne exactement ce qu’elle était aujourd’hui… Elle avait peut-être surestimé sa capacité à assimiler tout ça. A ne pas le prendre trop personnellement.

Encore une expression toute faite utilisée à tort et à travers, dans ce métier : ne pas prendre les choses personnellement. Comme si c’était possible ; comme si tout n’était pas personnel. Ce n’est pas parce que les objectifs de l’un n’ont rien de personnel contre toi, que tu n’es pas affecté personnellement… Elisha en avait assez d’accepter qu’on la malmène de tous côtés, avec toujours cette même fausse excuse : rien de personnel. Elle en avait assez d’encaisser, de riposter, toujours sur ce même mode froidement professionnel, comme si ça pouvait suffire.

Et en même temps, à chaque fois qu’elle s’était engagée personnellement – et les exemples se comptaient sur les doigts d’une main – elle s’était brûlé les ailes, inéluctablement. Avec Julian, surtout…

Quand elle avait intégré le programme, il était déjà là. Il faisait partie des premiers élèves recrutés, avec Allison, qui devint vite la meilleure amie et la plus grande rivale d’Elisha. Entre Julian et elle, il y avait moins de rivalité ; bien sûr, tous les élèves étaient mis en compétition, mais le flegme du jeune Sark et sa relative indifférence face aux exploits des autres, empêchaient tout véritable conflit. Ils se mesuraient l’un à l’autre, tout simplement ; c’était la relation la plus proche du fair-play qu’Elisha connaissait.

Et puis ils grandirent, et leur façon de voir l’autre changea peu à peu, insensiblement. Ils n’avaient rien vu venir. On ne les avait pas élevés pour ça. Mais il y a des choses qui s’imposent, tout simplement. Comme leur premier baiser, alors qu’il la conduisait à l’infirmerie pour une blessure dont elle avait tout oublié depuis…

La surveillance omniprésente, que ce soit par l’intermédiaire des instructeurs, des gardes ou des caméras, les forçait à la plus grande discrétion. Mais ils arrivaient quand même à grappiller des moments ensemble. Aucun d’entre eux ne savait ce qu’était l’amour ; mais Julian devinait plutôt bien. Elisha, quant à elle, se sentait coupable, sans doute parce qu’elle avait mieux assimilé le système de valeurs d’Halcyon, avec notamment, comme règle d’or “Ne pas s’attacher”. C’était lui qui, un jour, lui avait murmuré que, malgré tout ce qu’ils leur disaient, s’attacher pouvait les rendre plus forts.

Mais Elisha était un bon petit soldat, et son côté le plus romantique n’avait aucune chance face à des années de conditionnement, ajoutées à des années de solitude, à l’orphelinat. Elle repoussait sans cesse Julian, et un jour, elle le surprit en train d’embrasser Allison…

« Elisha, attends ! l’avait-il appelée quand elle s’était éloignée, avant de la saisir par le bras.
- On est dans le champ des caméras.
- Je m’en fous. Ecoute…
- Non, toi, écoute. Garde tes excuses, et fais ce que tu veux, continua-t-elle en évitant son regard. Ce n’est pas comme si ça avait jamais eu de l’importance.
- C’est ça le problème, Ely, la héla-t-il alors qu’elle lui tournait déjà le dos. C’est toi qui dis que ça n’a aucune importance ! »

Elisha ne voulait pleurer ni devant Julian, ni devant les caméras ; elle se força à rejoindre sa chambre et à fermer la porte avant de s’effondrer au sol et de fondre en sanglots. Elle se haïssait de ne pas être indifférente. Et cela ne fit que la renforcer dans l’idée que s’attacher ne pouvait que faire souffrir et rendre faible ; que Julian avait tort, qu’Halcyon avait raison.

Dans le même bâtiment, quelques étages plus haut.

       Jack commençait à appréhender tous les moments d’inaction et de solitude qui contribuaient pourtant, peu de temps auparavant encore, à son équilibre. Il n’arrivait pas à se concentrer sur ses rapports et sur l’analyse des informations qui arrivaient en temps réel dans son bureau ; et son esprit vagabondait bien plus qu’il n’aurait osé l’admettre.

Depuis ses conversations avec Irina, il s’était aperçu qu’il était bien plus en colère qu’il ne l’avait cru ; et qu’il gérait les dernières révélations moins bien qu’il ne l’avait espéré. Les souvenirs l’assaillaient, revêtant un nouveau sens, une impression qu’il n’avait plus connue depuis la disparition de Laura – d’Irina. Et surtout, les visions d’un passé différent le hantaient, bien plus encore qu’après la découverte de Marshall.

Il voyait Sydney jouant avec un bébé, le jour de l’“enterrement” de Laura Bristow. Il les imaginait grandir ensemble. Sydney aurait sans doute aidé sa petite sœur à faire ses devoirs. Et peut-être les absences de Jack lui auraient-elles moins pesé ?

Il les imaginait discutant des heures, le soir, de livres et de garçons. Il imaginait la fierté de Sydney, le jour de la remise de diplôme de sa sœur. Peut-être même Sydney n’aurait-elle pas ressenti le besoin de rejoindre le SD6, si elle avait été moins seule, si elle avait eu une famille. Car il savait bien qu’il n’en avait pas été une, pour elle.

Quand son fiancé avait été assassiné par le SD6, il ne l’avait pas vue depuis plusieurs années. Quant à la dernière fois où ils avaient vraiment parlé, il n’arrivait même plus à s’en souvenir. Ce qu’il garderait toujours en mémoire, par contre, ce sont les regards que Sydney lui avait adressés quand elle l’avait revu : dans le parking souterrain où il l’avait secourue quand les gorilles de Sloane voulait la tuer, d’abord ; quand il lui avait annoncé que le SD6 faisait partie de l’Alliance, dont il était lui-même membre, ensuite ; au cimetière, enfin, sur la tombe de Danny, lorsqu’il lui avait révélé qu’il était un agent double au service de la CIA. Elle le regardait comme on regarde… un parfait étranger. Il avait veillé sur elle, pendant toutes ces années, il avait pris des nouvelles de loin, et ce n’était qu’en plongeant dans ces yeux-là qu’il avait réalisé que cela ne faisait pas de lui une partie de sa vie, à elle… 4

Sa colère contre Irina, qui ne lui avait jamais laissé une chance de connaître leur seconde fille, ne faisait au fond que lui rappeler quel mauvais père il avait été pour l’aînée. Peut-être était-ce utopiste d’imaginer que l’une ou l’autre de ses filles aurait pu avoir une vie “normale”, avec pour parents un agent de la CIA et un ex-agent du KGB reconvertie en terroriste. Mais c’était sa douce torture…

Même étage, un autre bureau…

       Marcus se sentait de plus en plus mal à l’aise avec Jack Bristow. Savoir ce qu’il savait et ne rien dire à cet homme déterminé à retrouver sa fille par tous les moyens – même relâcher Elisha Clode dans la nature – devenait vraiment difficile. Il n’avait jamais adoré le père de Sydney, et ne le respectait pas tous les jours ; mais sa quête désespérée forçait ce respect, ainsi que son empathie, lui aussi étant père. Lui mentir, puisqu’il s’agissait bien de mentir, le faisait se détester.

D’autant plus qu’il n’en voyait pas forcément l’utilité. Bien sûr, Kendall avait ses raisons, mais était-ce vraiment intelligent ? Même en oubliant les terribles représailles que Jack mettrait en œuvre si jamais il finissait par découvrir la vérité, et l’aspect humain de la situation, que Kendall n’était guère disposé à percevoir, il restait le gaspillage de moyens pour la recherche de Sydney, que Jack n’était pas près d’arrêter même si on lui en donnait l’ordre officiel. Et, pire, la possibilité qu’il finisse par la trouver, et grille sa couverture.

Mais on lui avait donné un ordre. Et Marcus Dixon obéissait aux ordres. Déjà à l’époque du SD6, c’était Sydney qui remettait en question les règles, pas lui. Il se souvenait encore de la question qu’elle lui avait posée, lors de la dernière mission avant l’assassinat de son fiancé Danny…

« Depuis combien de temps toi et Diane êtes marié ?
- Onze ans… non, douze ans.
- Tu l’aimes ?
- Bien sûr.
- Et tu ne lui as jamais rien dit ?
- Sur quoi ? avait-il demandé, comme s’il ne savait pas exactement où elle voulait en venir.
- Sur ce qu’on fait.
- Diane est mariée à un analyste financier qui adore son boulot.
- Et tu ne… tu n’as pas l’impression de la trahir ?
- S’il n’y avait qu’une seul règle à ne pas enfreindre, ce serait celle-là, avait-il simplement répondu.
- Peut-être que ça devient plus facile, avec le temps… » 5

Mais non, bien sûr, ça ne devenait pas plus facile. Ce que Dixon avait oublié de lui dire ce jour-là dans l’avion, c’est que ça le tuait tous les jours. Ce qu’il lui aurait dit aujourd’hui, c’est qu’il avait eu tort, que même si ces mensonges avaient effectivement protégé Diane, ils avaient failli briser leur couple, une fois le SD6 détruit ; et que le peu de temps où elle avait été au courant avant de mourir, avait été merveilleux. Mais voilà, Dixon faisait confiance aux règles et aux ordres, les intégrait à son système de valeurs personnel, et même si les contradictions venaient ensuite le hanter, il s’y tenait, toujours. Il savait aujourd’hui ce que Sydney avait pu ressentir, au SD6 ; et il savait qu’il serait probablement jugé aussi sévèrement qu’il l’avait jugée à l’époque.

« Dixon, tu dois savoir que tu as été mon pilier, pendant tout ce temps. Ton amitié était la seule chose qui m’a empêchée de devenir folle.
- Depuis combien de temps es-tu au courant ?
- Deux ans, avait-elle répondu, des larmes dans les yeux. J’ai voulu te le dire des milliers de fois, mais on m’a ordonné de ne pas le faire. La CIA n’avait aucun moyen de vérifier ce que je savais au fond de mon cœur – que tu n’envisagerais jamais de travailler pour un homme comme Arvin Sloane en connaissance de cause.
- Nous étions partenaires, avait répondu Dixon, la voix rude. Tu m’as menti, puis as choisi de me dire la vérité quand cela t’arrangeait. Je ne veux plus jamais te revoir, avait-il énoncé comme une sentence... » 6

Campus universitaire, bureau de Vaughn.

       Vaughn profitait de la pause déjeuner pour corriger quelques copies. Cela faisait maintenant quelques mois qu’il enseignait le français à l’université. Il avait repris le poste d’un prof partant à la retraite, et s’était assez vite habitué à ce nouvel emploi. Pas d’adrénaline, pas d’action, pas de danger. Mais ce n’était pas comme s’il avait jamais été accro à l’un ou l’autre de ces ingrédients. Ils n’étaient qu’une partie de l’équation. Et quand Sydney était morte, c’est l’équation toute entière qui s’était écroulée. Elle était la seule constante, en fin de compte.

Après l’incendie, après l’identification ADN formelle, après avoir jeté les cendres de celle qu’il aimait dans l’océan, il avait disparu aux yeux de tous. Il avait quitté le pays, avait beaucoup bougé sans jamais se poser, sans jamais donner de nouvelles. Même pas à Weiss, qui se faisait un sang d’encre. En fait, c’est simple, plus rien n’avait d’importance. Il n’avait plus goût à rien.

Alors, il avait commencé à parler à Sydney. Elle lui manquait tant, et en même temps, elle lui semblait tellement présente partout où il allait… Il lui posait des questions, et interprétait le silence selon ce qu’il savait d’elle. Et puis un jour, l’alcool aidant, elle commença à vraiment répondre. Il entendait sa voix répondre, en tout cas. Bien sûr, il était rarement assez saoul pour oublier qu’il délirait et discutait avec sa petite amie morte, mais il ne demandait que ça. Et très vite, se passer de ces conversations, et donc de l’alcool, devint inconcevable. 7

Et puis un jour, Weiss débarqua dans un de ses domiciles temporaires et le ramena à Los Angeles. Vaughn ne sut jamais comment il l’avait retrouvé ; ce qu’il savait, c’est que sans lui, il serait mort. Mort d’amour pour Sydney ; mort de tristesse. Il ne voulait pas d’aide, mais Eric la lui apporta quand même, de force quand il le fallait, et toujours avec le sourire, quoi qu’il dise ou fasse.

Michael Vaughn recommença à vivre et à fréquenter les vivants. Et rencontra Lauren. Il l’aimait. Pas comme il avait aimé Sydney – et l’aimait toujours, d’une certaine façon – mais il l’aimait. De façon plus adulte, se disait-il certains jours ; de façon moins passionnée, pensait-il parfois. Plus raisonnablement, en tout cas. Mais ça ne voulait pas dire qu’il regrettait quoi que ce soit. Il avait failli mourir d’un amour trop inconditionnel, et appréciait maintenant la douce routine d’une relation sans heurts.

Dans un restaurant quelque part, près d’une côte.

       Irina s’était réfugiée dans un petit bistrot d’une ville proche de “ses” falaises. Elle avait tenté de méditer là-bas, devant l’océan, mais son esprit continuait de dériver sur ses souvenirs. D’habitude, cet endroit suffisait à la calmer, à lui faire voir les choses plus clairement, plus objectivement – plus froidement, aussi. Mais aujourd’hui, rien ne semblait l’apaiser.

Ses deux filles occupaient toutes ses pensées. Pas de cette façon distraite qui l’avait suivie pendant vingt ans, à laquelle elle avait fini par s’habituer et qu’elle considérait presque comme un cadeau ; non, aujourd’hui, les souvenirs vrais ou faux, les émotions bien cachées l’obsédaient.

Tout d’abord, la première fois qu’elle avait revu Elisha après Halcyon. Irina avait en effet quitté le programme deux ans avant sa fin, pour se consacrer à ses recherches sur Rambaldi. Du moins, c’était la raison officielle, car ses vraies motivations étaient moins avouables : les élèves commençaient à sortir sur le terrain, et Irina n’avait plus la force de dissimuler son inquiétude toute particulière pour sa fille. Celle-ci avait reçu une balle pour la première fois quelques mois auparavant, alors qu’elle n’avait pas dix-sept ans, et ne pas pouvoir la serrer dans ses bras, ou simplement lui montrer que cela l’atteignait, avait été la pire des tortures. Comme elle ne pouvait plus rester objective, elle était partie et avait confié les enfants aux autres instructeurs, dont Alexander Khasinau.

Et elle n’avait retrouvé Elisha qu’en 2002, quelques mois après la fin du programme. Celle-ci travaillait alors avec Sark pour Khasinau, qui était lui-même à la solde d’Irina, ou plutôt du “Monsieur”. Elle n’aurait pas cru possible que sa fille ait l’air encore plus endurcie que la dernière fois qu’elle l’avait vue ; et pourtant… Et malgré cette carapace insensible, elle la trouva si belle… Encore une fois, elle aurait voulu la tenir dans ses bras, l’embrasser, et ne s’autorisa qu’un demi-sourire destiné à Sark autant qu’à elle. Ne pas faire de favoritisme…

Et de fil en aiguille, Irina repensa à la première fois qu’elle avait revu Sydney, depuis la mise en scène de sa mort. Sa fille aînée était alors ligotée sur une chaise, prisonnière de Khasinau à Taipei. Irina était restée dans l’ombre le temps de reprendre une contenance ; elle ne pouvait pas se permettre de pleurer devant Sydney, et encore moins sachant qu’Alexander les observait.
« Cela fait presque vingt ans que j’attends ce moment.
- Maman ? »
Puis elle lui avait tiré dessus. Uniquement pour lui permettre de s’échapper, et alors ? Elle n’avait pas hésité une seule seconde, elle avait juste levé son arme et appuyé sur la gâchette. 8

Et maintenant, elle se demandait ce qu’il se passerait si… quand elle reverrait Elisha. Comment avait-elle pris la nouvelle ? Jack avait été très vague. C’était une professionnelle, et elle comprendrait peut-être qu’Irina n’avait pas eu le choix. Mais la connaissant, elle serait sans doute en colère de toute façon. Que resterait-il alors du semblant de relation qu’elles avaient, auparavant ?

Salle de réunion de la CIA.

       Clode était assise entre deux gardes, attendant que les autres participants du briefing arrivent. Marshall était en avance lui aussi, et semblait le regretter amèrement, se tortillant sur son siège et tentant – en vain – de faire bonne contenance.

Elisha s’était bien remise de ses blessures, et ses nombreuses ecchymoses commençaient à tourner au rouge pâle, annonçant leur disparition prochaine. Quant à sa blessure par balle au bras, elle n’avait pas été trop aggravée par les coups des hommes de Peretha, et guérissait lentement.

Sa colère, à sa grande surprise, n’avait pas disparu aussi rapidement ; elle n’avait pas eu besoin de jouer la comédie à Jack. C’était peut-être heureux, puisqu’après les énormités qu’elle avait fait avaler au sri-lankais à La Paz, elle n’avait plus beaucoup de mensonges en réserve…

« Tu réapparais soudainement, et le LTTE rencontre plus de problèmes qu’il n’en avait jamais eu depuis sa naissance. Je ne crois pas aux coïncidences.
- Moi non plus, en temps normal, mais là, je suis bien placée pour savoir que c’en est une. Quel intérêt aurais-je à faire tomber le LTTE ?
- Difficile à dire. Soit nous te gênons d’une façon ou d’une autre, soit – et c’est mon hypothèse préférée – tu informes un gouvernement. Cela collerait avec mes renseignements. De toute façon, on va te faire parler.
- Je n’ai rien fait, Peretha ! »

1995. Programme Halcyon, non loin de Minsk, Biélorussie.

Pendant les cours théoriques, les enfants d’Halcyon semblaient presque normaux. Une classe un peu trop attentive et concentrée, peut-être. Un professeur qui n’écrit au tableau ni « Grammaire » ni « Arithmétique », mais… « Mensonge ».

« Si vous ne devez retenir qu’une chose, c’est celle-ci : pour bien mentir, il ne faut pas mentir. Il faut se convaincre soi-même de la véracité de ce qu’on dit. Ainsi on ne risque pas de prononcer des incohérences, ni de montrer des signes même imperceptibles d’anxiété. Inventez une version, et gravez-la dans votre esprit comme un véritable souvenir. »
                                                                               * * *
Les sri-lankais l’avaient d’abord frappée. Puis, devant le peu d’efficacité de la méthode, ils s’étaient rabattus sur la bonne vieille technique de la noyade. Elisha se forçait à garder le compte du nombre de fois où ils lui avaient plongé la tête dans la bassine, pour rester un tant soit peu reliée à la réalité. C’était la septième. Trente secondes seulement, mais ses poumons, déjà à l’agonie, semblaient prêts à exploser. Ils durent le sentir, car ils la remontèrent. “Etre convaincu de la véracité de sa version…”

« Je… vous jure, répéta-t-elle, prenant à peine le temps de respirer. Ce n’est pas… moi !
- Qui, alors ?
- Je l’ignore. J’étais… là… pour le… découvrir, répondit-elle, inspirant le plus d’air possible. Quelqu’un… travaillait avec Choi.
- Qui ?
- Je ne sais pas ! »

Elisha revint à la réalité, sursautant presque. Will Tippin s’était installé, le plus loin possible d’elle. Elle croisa son regard et baissa les yeux aussitôt, sans vraiment savoir pourquoi. Elle l’avait enlevé et fait interroger pour Irina. Et alors ? Il n’était pas le seul. Et ce n’était même pas comme si elle l’avait torturé elle-même. Et pourtant, elle avait… honte.

« Qu’est-ce que la circonférence ? Comment en avez-vous entendu parler ?
- Ecoutez, je… C’est un malentendu. Je ne sais pas ce qu’est la circonférence. On m’a dit ce nom mais je ne sais rien de plus. Je ne sais rien ! »
Alors Elisha était partie et l’avait laissé au bourreau.

« S’il savait quoi que ce soit sur la circonférence, il nous l’aurait dit, lui avait finalement assuré le chinois, plusieurs heures plus tard.
- C’était bien la peine de vous donner tout ce mal… Préparez-le pour l’échange, Sark va arriver. »

Quand les gardes l’avaient détaché, Tippin était parvenu à planter dans le cou de son tortionnaire une seringue de ce fameux liquide qui provoque une paralysie une fois sur cinq. Une fois les gardes et le journaliste sortis, Clode s’était autorisé un sourire en regardant le chinois paniquer. Ce Tippin avait un sacré sens de l’humour, même si elle se doutait qu’il lui aurait réservé le même sort, s’il l’avait pu… Il y avait si peu d’occasions de s’amuser, dans ce boulot. 9

Elisha sortit encore une fois de ses rêveries. Choi venait d’entrer, accompagné, lui, d’un seul garde. Si elle avait été de meilleure disposition, elle l’aurait peut-être pris comme un compliment, mais cela ne fit qu’empirer son humeur déjà exécrable. Elle se comprenait mal : pourquoi être tellement en colère ? Ce n’était pas l’idée ou le souvenir de la douleur qui lui faisaient un tel effet ; non, en bonne sociopathe, elle y était plutôt indifférente. La peur de mourir ne la concernait pas vraiment non plus, et surtout pas de façon rétrospective.

Elle détecta un regard réprobateur de Jack, qui avait vu à quel point Marshall était mal à l’aise, et y répondit par un air innocent – qui aurait pu être authentique si elle ne l’avait surfait, puisqu’elle n’avait pas même regardé le petit génie des gadgets. Elle adressa à ce dernier un sourire rassurant, qui lui fit renverser sa tasse de café. Et un autre regard d’avertissement d’athair

       A cet instant, Jack était plutôt heureux de n’avoir pas eu à élever cette enfant : il commençait à entrevoir que l’un d’eux deux n’y aurait probablement pas survécu…

« Je vois que tout le monde est là, fit Kendall en entrant en compagnie de Weiss. On va pouvoir commencer. Comme vous le savez tous, Monsieur Choi est ici en qualité d’informateur. Il nous a révélé que le LTTE avait pour ambition d’acheter une bombe atomique à cet homme, dit-il en affichant une photo sur l’écran géant. Bogdan Efremov, fils d’Anatoli Efremov, général russe mort en 1993. Apparemment, Anatoli s’était gardé une bombe A sous le coude, et l’a transmise à son fils, qui vient de la mettre en vente. Monsieur Tippin, qu’avez-vous appris sur les Efremov ? »

Jack ne fut pas très attentif à l’exposé de Will, distrait par le comportement inhabituel de celui-ci – causé, encore une fois, par Elisha Clode. Il avait aussi peur d’elle que Marshall, mais sa peur était mélangée à une colère immense. Et ayant vu de ses yeux l’état dans lequel Sark et elle l’avaient relâché, il pouvait difficilement l’en blâmer… Sa présence était un excellent rappel de ce dont sa fille était capable, songea-t-il avec amertume.

Un flash. Will sortant de la voiture, le soir de l’échange avec Sark, contre un parchemin de Rambaldi. En piteux état. S’approchant de Jack, semblant prêt à s’effondrer, puis lui tombant dans les bras…

Tippin fit très attention, pendant toute sa présentation, à ne pas croiser le regard de Clode – tactique que Marshall aurait bien fait d’appliquer. Mais ce qui surprenait Jack, dans une certaine mesure, c’était qu’Elisha faisait de même à l’égard de l’analyste. Il avait déjà remarqué sa difficulté à gérer la souffrance des autres – manque d’empathie provenant de son enfance sans affection. Mais jusque là, elle ne lui avait jamais semblé prendre conscience de sa responsabilité dans celle qu’elle pouvait causer…

« Clode, reprit le directeur, vous irez sur les lieux de l’échange avec Weiss. Nous…

- Non, interrompit Elisha, à la stupeur générale – sauf celle de Jack, qui s’y attendait.

- Je vous demande pardon ? s’étrangla le directeur.

- J’ai dit : non. Je n’irai nulle part.

- Il me semblait que c’était clair, mais je vais énoncer l’évidence : nous ne sommes pas dans une colonie de vacances. Les activités ne sont pas à la carte.

- Enonçons d’autres évidences, répliqua Elisha en se levant pour être à la même hauteur que son interlocuteur – les gardes s’avancèrent, puis se calmèrent sur un signe de Jack. Si je dois risquer ma vie pour vous, la moindre des choses est que vous me traitiez avec un minimum de respect. Je ne demande pas un salaire d’agent ni même votre confiance intégrale ; mais mon extraction d’une situation risquée et sans intérêt tactique ne devrait pas être sujet à débat, martela-t-elle.

- La situation de La Paz… commença Kendall.

- Et pourtant, c’est le cas, continua-t-elle en l’ignorant. Je pourrais faire avec, s’il n’y avait cette charmante capsule qui réduit mes éventualités. Alors non, je n’irai nulle part. J’analyserai autant d’infos que vous le voudrez, mais je ne pars pas en mission dans ces conditions, conclut-elle en se rasseyant.

Un silence étrange suivit ; Marshall, pour une fois, s’était figé ; Will avait risqué un regard stupéfait vers Clode ; les yeux de Weiss oscillaient entre elle et Kendall ; Choi semblait hautement intéressé par l’échange ; et les gardes ne savaient pas où se mettre.

- Bien, finit par répondre Kendall. Nous allons y réfléchir. »

Et à cet instant, Jack sut qu’Elisha avait atteint son objectif : elle avait trouvé sa solution pour contourner la capsule de poison.

Quelque part en Russie…

       Sark attendait. Et il détestait ça. La patience n’avait jamais été son point fort, on le lui avait souvent reproché à Halcyon. Mais il attendait, quand même. Parce que le rendez-vous qu’il avait donné à Ely approchait, et qu’il ignorait si elle pourrait être ponctuelle. A l’heure près, ou même au jour près. Elle devrait probablement se faire envoyer en mission ici, et la CIA ne serait peut-être pas très compréhensive sur ses contraintes horaires… De plus, elle n’aurait pas forcément la possibilité de confirmer ou annuler le rendez-vous.

Peut-être que ce qu’il détestait tant, dans l’attente, c’était ce besoin de l’esprit de combler le vide en invoquant des souvenirs, n’importe lesquels, heureux ou malheureux. Or, dans son cas, les seconds étaient nombreux et les premiers, remplis de nostalgie… Il se demanda si Elisha vivait la même chose, enfermée toute la journée.

C’était fou comme tout le ramenait à Elisha. Ou peut-être pas, sachant qu’ils avaient plus ou moins vécu exactement la même chose depuis presque quinze ans. Et sachant… comment ils l’avaient vécu.

D’aussi loin qu’il se souvienne, il avait toujours été amoureux d’elle, même s’il lui avait fallu du temps pour mettre des mots sur ses sentiments. Ils avaient très vite été très proches. Peut-être parce qu’ils étaient aussi doués l’un que l’autre, peut-être parce que ni l’un ni l’autre n’avait eu de foyer, ou encore parce qu’ils avaient tous les deux grandi en Irlande. Mais d’aussi loin qu’il se souvienne, elle avait toujours été hésitante, s’abandonnant à ses émotions puis le regrettant amèrement, lui laissant entrevoir qui elle était vraiment puis lui claquant la porte au nez. Il était sans doute celui qui la connaissait le plus dans le monde entier, et pourtant il était loin d’avoir résolu tous ses mystères… Puisqu’il était incapable de tourner la page, il supposait que cela faisait partie de ce qui l’attirait chez elle…

« Ce n’est pas comme si ça avait jamais eu de l’importance.
- C’est ça le problème, Ely. C’est toi qui dis que ça n’a aucune importance ! »

On aurait pu croire qu’après Halcyon, une fois sortis dans le monde réel et libérés des règles du programme, ils auraient trouvé un moyen de s’aimer simplement. Mais ils avaient été bien conditionnés. Ne pas s’attacher… Et même s’ils s’accordaient une confiance relative quand ils travaillaient ensemble, ils n’avaient jamais dépassé la relation intermittente.

Leur première grande mission, leur entrée dans le monde en quelque sorte, ils l’avaient faite ensemble. C’était à Hong-Kong, sous les ordres d’Alexander Khasinau, qui dirigeait Halcyon les dernières années. Ni Julian, ni Elisha ne savaient encore que Khasinau servait en fait Irina Derevko ; ils savaient simplement qu’il obéissait à un certain Monsieur.

Sark et Clode avaient fait entrer un commando dans l’immeuble de Tyno-Chem Engineering, couverture du quartier général du FTL. Il s’agissait d’une opération coordonnée avec Cole, qui avait attaqué le Credit Dauphine de Los Angeles – couverture du SD6. L’objectif des deux commandos était le même : voler un objet de Rambaldi. Mais dans le cas du FTL, leur mission était aussi de détruire l’organisation entière, en exécutant Quan Li, son chef, et en révélant la liste de ses agents.

Quan Li avait réussi courir hors de l’immeuble. Julian l’avait suivi. L’avait tué. Puis Elisha et les hommes du commando l’avaient rejoint dehors. Elle lui avait souri… 10 

Niveau souterrain de la CIA.

       Elisha avait obtenu ce qu’elle voulait. Quand Kendall disait qu’il allait réfléchir, cela signifiait qu’il avait le dos au mur. Il avait besoin d’elle, ou du moins en était-il persuadé. Elle avait toujours su se rendre indispensable…

Malgré ce succès, elle n’avait pas la tête au triomphe. Depuis qu’elle avait croisé le regard de Tippin, dans la salle de briefing, des images défilaient dans son esprit. Des visages. Des cris. Ceux qu’elle avait tués.

Après leur toute première mission pour le Monsieur, Elisha et Julian étaient allés à Moscou pour rencontrer le chef du K-D.
« La proposition est simple, avait dit Sark. Nous vous transférerons cent millions de dollars sur votre compte à la Cayman Shell, numéro A6112B. En échange, vous nous remettez le manuscrit de Rambaldi récemment acquis en Argentine, et toutes vos analyses sur son contenu.
- Nous savons tous les deux que le manuscrit n’a pas de prix, avait répliqué Ilyitch Ivankov ; par conséquent il n’est pas à vendre.
- Cette offre expire dans soixante secondes.
- C’est une blague ?
- Cinquante secondes.
- Dites à votre employeur que s’il me fait encore perdre mon temps de cette façon, nos retrouvailles ne seront pas aussi chaleureuses, avait assené Ivankov en faisant mine de s’en aller.
- Clode… avait simplement prononcé Sark, faisant un signe de tête vers elle – il ne l’appelait jamais Ely en mission, sa façon de compartimenter leur relation en quelque sorte.
Elisha avait sorti son arme et tiré deux fois sur Ivankov, puis sur l’un de ses gardes du corps, qui esquissait un geste vers son holster.
- Félicitations, Tavaritch Kessar, avait-elle ensuite dit, le sourire aux lèvres. Vous venez d’hériter de l’indestructible K-D.
- Vous avez aussi hérité de ce qui est maintenant, je l’espère, une décision très simple, avait poursuivi Sark. »

Le visage d’Ivankov se mêlait à ceux de tant d’autres… 11

Aéroport de Rome, Italie.

       C’était une autre mission à Moscou que Sydney se remémorait en embarquant dans son vol pour Madagascar ; et pour des raisons bien différentes.

Portant un uniforme militaire russe et une perruque noir corbeau, Sydney était entrée dans le bâtiment de la FAPSI, service de renseignements russe, pour voler une carte cachée dans un livre.

Après avoir été braquée par Sark, avoir déclenché l’alarme pour se débarrasser de lui, s’être battue contre lui, et avoir récupéré la carte pendant que lui et les gardes se tiraient dessus, elle avait dû appeler la CIA à l’aide. Appeler sa mère à l’aide.

« Où es-tu exactement ? lui avait transmis Vaughn.
- Un bureau au septième étage.
- Le bureau de qui ? lui avait-il demandé après une pause.
- Le Général Vitali Siminov.
- Y a-t-il une peinture abstraite derrière le bureau ? avait-il dit après avoir consulté Derevko.
- Oui, oui, oui !
- Derrière, il y a un bouton qui ouvre un passage secret. »
Et il y avait effectivement un passage, qui permit à Sydney de sortir sans encombre. C’était la première fois qu’elle avait vraiment fait confiance à sa mère. 12

Et encore maintenant, même en sachant comment l’histoire s’était finie, quel était le véritable plan d’Irina pendant tout ce temps, il lui arrivait de s’accrocher à ce sentiment, cette confiance naissante. Peut-être Irina était-elle la personne la plus fiable de son entourage, après tout : il suffisait de garder à l’esprit qu’elle avait toujours un plan.

Niveau souterrain de la CIA.

       Le seul moyen de chasser ces visages – ces visages qu’elle avait cru oublier et qui ne revenaient qu’avec plus de réalisme – c’était d’invoquer le souvenir de Julian. Quitte à ce qu’il l’obsède lui aussi…

Sark et Clode s’étaient introduits dans les bâtiments de la FAPSI à Moscou. Il devait trouver la carte, et elle le couvrir. Mais Sydney Bristow était arrivée la première.
« Quel que soit le prix qu’Arvin Sloane vous paie, ce n’est pas assez, avait dit Julian en braquant une arme sur elle.
- Qu’est-ce que tu fous ? avait protesté Elisha dans son oreillette. Tu crois que c’est le moment de draguer ? T’es pas son genre, de toute façon.
- Mignon, mais non merci, avait répondu Sydney.
- Je te l’avais d… commença Clode avant d’entendre l’alarme, déclenchée par Bristow, puis des bruits de combat. Julian, il faut que tu récupères la carte, maintenant !
Puis elle entendit des coups de feu, à coup sûr tirés par les gardes.
- Elle a la carte, transmit Sark par radio.

Elisha monta quatre-à-quatre les escaliers qui la séparaient du sixième étage, où se trouvait la bibliothèque. Elle vit Bristow qui montait vers le septième, poursuivie par des gardes, mais entendit aussi des bruits de lutte venant du sixième. Alors elle laissa Sydney filer et rejoignit Julian et les gardes, qu’ils réussirent à neutraliser à eux deux.
- Et Bristow ? s’enquit Sark.
- Elle a filé. Il y avait déjà des gardes partout, je n’ai pas pu la suivre, mentit Elisha. » 13

1er mars 2004. Couloirs de la CIA.

       En se dirigeant vers la cellule d’Elisha, qui avait demandé à le voir sans explication par l’intermédiaire de Marshall, Jack laissait encore une fois son esprit dériver.

Le regard de sa fille, en apprenant la vérité sur sa mère, en découvrant l’insoupçonnable. 14

Le même regard, à deux ans d’intervalle, à travers une vitre contre laquelle il av<

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