Épisode 4: Retrouvailles

Dans les épisodes précédents de Programme Halcyon :

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

Elisha l’apprend aussi. Ils conviennent que cela ne change rien à la situation.

On apprend quelques détails du passé d’Elisha : elle a grandi dans un orphelinat irlandais jusqu’à ses huit ans, quand Irina est venue la chercher et l’a placée dans le Programme Halcyon. Elle n’en garde pas de très bons souvenirs.

Jack réussit à convaincre Kendall d’utiliser Clode sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney.

Marshall a inventé une capsule de poison biodégradable qui se dissout en trente-six heures pour contrôler Elisha. On l’endort pour la lui injecter, ainsi elle ne sait pas où elle se trouve. Si on ne la lui enlève pas dans les trente-six heures, une dose létale de poison est libérée.

Pendant ce temps, Irina contacte Sark et lui demande de faire évader Clode : selon elle, elle devrait bientôt sortir pour une mission, il suffit d’attendre. Seulement, pour une raison inconnue, elle ne veut pas que Sark lui dise qui l’a engagé pour l’aider.

Sark profite d’une mission pour contacter Clode. Elle lui parle de la capsule. Il lui donne une clé USB à donner à la CIA, contenant un virus. Comme prévu, Kendall demande l’aide d’Elisha, qui connaît bien ce genre de systèmes. Cela lui permet de recevoir un message de Sark, qui lui donne rendez-vous à Moscou, deux mois plus tard.

Sydney a fait croire au Covenant qu’ils avaient réussi à la conditionner et qu’elle est maintenant Julia Thorne. En réalité, elle travaille comme agent double pour Kendall.

Elle a simulé l’assassinat d’Andrean Lazarey, qui l’aide maintenant à chercher des objets de Rambaldi qu’ils veulent mettre à l’abri du Covenant.

*
Générique
*

16 février 2004. Dans un avion au-dessus du Pacifique…

         « Connais-tu un moyen de contacter ta mère ? lui avait demandé Jack de but en blanc.

L’appellation l’avait prise au dépourvu, mais tout autre nom lui aurait sans doute semblé hypocrite. Elisha dut faire un effort pour se souvenir du sens de la question. Elle aurait pu croire que c’était le but de Jack – la déstabiliser – si elle n’avait perçu l’urgence dans sa voix.

- J’ai toujours refusé de vous parler d’elle, je ne vais pas commencer maintenant.

- Je ne te demande pas de la trahir. Je veux juste communiquer avec elle. N’importe quel moyen à distance conviendra, petites annonces, internet…

Elisha le jaugea un instant, avant de décider de lui faire confiance.

18 février 2004, Los Angeles, dans une rue déserte.

- Il y a un forum. AudioByts.

Jack, assis dans sa voiture, son ordinateur portable sur les genoux, se connecta à AudioByts.

- Pour fixer un rendez-vous, mets d’abord une annonce dans le London Globe. Puis, le jour convenu, poste un message sur le forum… et attends qu’elle demande une discussion privée. Si elle le veut.

Il cliqua sur « Nouveau sujet » et commença à taper un message.

- Comment saura-t-elle que c’est moi ? Et moi, que c’est elle ?
- Elle change de pseudo tout le temps, alors utilise ton imagination. Si tu veux qu’elle sache que je t’en ai parlé volontairement, insère dans ton pseudo “182”.

Jack avait choisi comme pseudo « Mozart_182 ». Il se remémora sa petite annonce du London Globe :
« Milo cherche à joindre Laura sur le forum. Infos importantes sur S. »
Pourquoi faire compliqué quand on peut faire simple ? Irina comprendrait, il le savait ; mais toute personne ne cherchant pas de sens caché n’y verrait que du feu. Et si quelqu’un d’autre qu’Irina interceptait le message, il ne saurait sans doute pas de quel forum il s’agissait…

- Pour le code en vigueur, ça n’a rien de sorcier : une opération, c’est une sonate. L’objectif, l’œuvre. Le commanditaire, un chef d’orchestre. Et une fausse note… enfin, ça se comprend tout seul.

Jack finit de composer son message, puis le posta.
« Ai trouvé vidéo concernant le morceau dont nous avons parlé à Londres. »
Il n’y avait plus qu’à croiser les doigts pour qu’Irina daigne répondre.

- Je suppose que tu ne vas pas m’expliquer pourquoi ? avait demandé Ely, se faisant énigmatique en voyant Dixon revenir vers eux.
- Pas pour l’instant, avait répondu Jack alors que Dixon s’asseyait près d’eux. »

La réaction ne se fit pas attendre : quelques secondes plus tard, une fenêtre de discussion s’ouvrit. « Choopin2 demande une discussion privée. Acceptez-vous ? » Jack cliqua sur « Oui », retenant difficilement son impatience.

CHOOPIN2 : Sydney ?

MOZART_182 : Vivante. J’ai une vidéo d’elle, authentifiée.

CHOOPIN2 : Où ?

MOZART_182 : Moscou. Tuant un diplomate, Lazarey.

CHOOPIN2 : Mais elle ne t’a pas contactée.

MOZART_182 : Non. Toi ?

CHOOPIN2 : Non. Merci de me tenir au courant.

MOZART_182 : A vrai dire, j’aurais besoin de ton aide.

Irina ne répondit pas, attendant qu’il explicite sa demande.

MOZART_182 : Pourrais-tu te renseigner sur ce Lazarey ?

CHOOPIN2 : Pourquoi moi ?

MOZART_182 : La bio officielle ne donne rien, il faut une enquête plus approfondie. Mais Kendall refuse d’utiliser les ressources de la CIA pour continuer les recherches.

CHOOPIN2 : D’accord. Je me renseigne.

Irina resta “silencieuse” quelques secondes, et Jack était prêt à se déconnecter lorsqu’elle posta un nouveau message instantané.

CHOOPIN2 : Elisha t’a parlé de ce forum.

Et avant qu’il n’ait le temps de répondre, un troisième message apparut.

CHOOPIN2 : Elle sait.

MOZART_182 : Elle sait quoi ?

CHOOPIN2 : Ne joue pas à ça avec moi. Depuis quand es-tu au courant ?

MOZART_182 : Quelques mois. Base de données de Stuttgart.

CHOOPIN2 : Je suppose que ça devait arriver.

MOZART_182 : J’espère que ça ne dérange pas trop tes plans, répondit Jack avant de se déconnecter sur un coup de colère.

Il n’avait pas réfléchi aux conséquences, ne s’était pas demandé si Irina serait encore disposée à lui donner les informations qu’il voulait. Il n’avait écouté que cette colère qui grandissait en lui depuis qu’il avait appris la vérité…

Il respira un grand coup avant de refermer l’ordinateur portable et de mettre le contact : son avion pour Tanger, où avait été localisé Choi Suk, partait une heure plus tard.

Bureaux de la CIA.

        Quand Jack passa dans son bureau pour y récupérer des dossiers, il trouva Elisha assise dans son fauteuil, les pieds sur son bureau.

« Comment ça s’est passé ? demanda-t-elle, l’air de rien.

- Est-ce que les gardes prennent seulement la peine de fermer ta cellule à clé, ces temps-ci ?

- Ils viennent de m’implanter la capsule. Je me suis réveillée seule dans la salle d’op’ improvisée de Marshall. Je suppose que tout le monde est allé déjeuner en oubliant que j’étais là. Quand je te disais que je leur faisais de moins en moins peur… fit-elle d’un air désolé. Alors, comment ça s’est passé ? revint-elle à la charge.

- Quoi ?

- Le forum, Irina… articula-t-elle en haussant les épaules, exaspérée.

- Je lui ai demandé de se renseigner sur Lazarey.

- Est-ce qu’il va falloir t’arracher toutes les réponses ? Elle sait.

C’était moins une question qu’une observation.

- Que tu sais ? Oui.

- Et alors ?

- Que veux-tu que je te dise ? Je ne sais pas comment elle a réagi, nous étions sur un forum internet.

- Mais elle sait, reprit Elisha, songeuse, ne semblant plus consciente de sa présence dans la pièce.

C’est alors que Kendall passa la tête par la porte puis, voyant que sa prisonnière était là, entra dans le bureau.

- Clode ! Qu’est-ce que vous foutez là, on vous a cherché partout !

- Et l’alerte rouge n’est pas encore déclenchée ? De moins en moins peur, continua-t-elle à mi-voix, comprise de Jack seulement, qui se demanda si c’était là un regret ou un avertissement. »

Quelques heures plus tard. Tanger, Maroc.

        Elisha avait facilement localisé Choi Suk, à son retour du Sri Lanka – et après qu’on lui ait retiré sa capsule de poison biodégradable. Ensuite, il avait suffi à Marshall de réquisitionner un satellite pour le suivre à la trace. Enfin, il avait en fait fallu en réquisitionner trois, puisque Choi avait la bougeotte : d’Inde, il avait rallié la Lituanie, où il avait passé quelques heures avant de repartir pour Tanger. L’avion qui transportait Elisha, Dixon et Jack était d’ailleurs prêt à changer d’itinéraire en cours de route s’il le fallait…

Au début, ils avaient pensé que Choi était en cavale. Il avait pu apprendre d’une façon ou d’une autre qu’il était démasqué, et mettre les voiles. Mais il n’agissait pas du tout comme quelqu’un qui fuyait, et prenait peu de précautions pour cacher ses destinations. Elisha en déduisit qu’il était en mission pour le LTTE, probablement l’inspection de bases d’opérations – ou de leurs chefs – puisque Bangalore, Riga et Tanger avaient pour point commun d’héberger sans le savoir une cellule du LTTE…

Après l’atterrissage, les agents avaient loué une voiture – une Golf grise, ce qui semblait déjà représenter un gros effort. Puis ils avaient suivi les indications de Marshall, qui les avaient conduits à un bâtiment de la ville nouvelle. C’était un immeuble moderne qu’on aurait pu trouver dans n’importe quelle grande ville ; on était loin des quartiers traditionnels et de leurs bâtiments blancs au toit plat. Elisha profitait au maximum de la douce température, pourtant loin d’être caniculaire en ce mois de février : quinze degrés, peut-être.

Officiellement, cet immeuble était le siège social d’Hafa, une entreprise locale ; dix étages de bureaux. Mais selon les informations d’Elisha et de la CIA, il s’agissait d’une couverture, proche de celles de l’Alliance comme le Credit Dauphine ou la Jennings Aerospace… Sauf qu’ici, le LTTE ne se fatiguait pas à faire croire à ses employés qu’ils travaillaient pour le gouvernement ; la plupart travaillaient effectivement pour Hafa. Seule une trentaine de personnes connaissaient l’existence du LTTE, toutes étaient des terroristes entraînés, et toutes occupaient le dixième étage. Et Choi Suk était au milieu d’entre eux.

Evidemment, attendre qu’il ressorte aurait pu sembler plus raisonnable. Mais voilà, Marshall avait repéré par satellite les deux gorilles en costard qui suivaient Choi partout, sans compter un troisième qui lui servait de chauffeur. Or, Elisha était censée agir seule – du moins, le LTTE devait le croire ainsi que les autres observateurs non affiliés à la CIA – et les mettre hors-jeu puis prendre Choi vivant était de l’ordre de l’impossible. Lui mettre une balle dans la tête de loin aurait décidément été bien plus simple, mais Dixon s’y opposait fermement.

Mais Marshall avait aussi observé, et Jack et Elisha pouvaient maintenant le constater de leurs propres yeux depuis leur Golf garée de l’autre côté de la rue, que les trois armoires à glace susmentionnées n’entraient jamais avec Choi dans les bâtiments. Le chauffeur restait dans la voiture, devant l’entrée de l’immeuble ; et les deux autres culturistes se tenaient de part et d’autre de la porte d’entrée. Elisha devrait donc intervenir dans le bâtiment, ce qui la remplissait de joie…

Heureusement, elle avait pris le temps d’étudier les plans de l’étage en question, tout comme ceux de toutes les bases du LTTE – entre autres – dans le monde, avant sa capture, et avait bien sûr une mémoire photographique. C’était une petite cellule, et il n’y avait plus qu’à espérer qu’ils n’auraient pas ressenti le besoin de réaménager leurs locaux depuis dix mois.

« Quels sont les dispositifs de sécurité ? demanda Jack.

- Essentiellement des détecteurs de mouvement reliés à une alarme, répondit-elle. Quelques caméras. Ils se reposent beaucoup sur leurs gardes – la moitié de l’effectif. Il y en a un dans l’entrée, ainsi que des détecteurs de mouvement. Si je neutralise le premier et passe les seconds, je devrais pouvoir accéder au panneau électrique. Là, je suis sûre que Marshall nous improvisera un petit tour de magie pour me faire passer leur couloir de détecteurs de mouvement.

- Un couloir entier ?

- Oui. Une trentaine de mètres avec des détecteurs tout le long, à différentes hauteurs du sol. Il faudra les déconnecter, mais après ça c’est du gâteau. Juste des caméras dans les couloirs, et quelques gardes bien sûr, sinon ce ne serait pas drôle.

- Où sera Choi Suk ?

- Très probablement dans le bureau du commandant de la cellule, Khayat.

- Tu seras seule sur ce coup-là, prévint Jack après avoir vérifié que Dixon était toujours en reconnaissance dans le hall d’Hafa. On ne peut pas t’aider sans que le LTTE l’apprenne.

- Tu sais, ce n’est pas ma première mission.

- Sois prudente, c’est tout.

Elisha leva les yeux au ciel, refusant de répondre à ça. Elle n’en aurait pas eu le temps, de toute façon, puisque Dixon revenait déjà.

- Entrer ne devrait pas poser problème, commença-t-il en montant dans la voiture. Demandez à voir Mme Allaoui, elle reçoit sans rendez-vous au huitième étage. Elle viendra vous chercher – les clients ne peuvent pas prendre l’ascenseur sans un membre du personnel. Après, à vous de vous débrouiller pour rejoindre le dixième. »

Elisha descendit de voiture sans dire un mot, traversa la rue, et passa entre les deux gardes du corps de Choi pour entrer dans le bâtiment. 

Saint Petersbourg, Russie.

        Irina sortit de la rame de métro à Avtova, l’une des stations les plus somptueuses de la ligne 1, qui présente de nombreuses œuvres d’art. Elle s’attarda un instant sur les énormes colonnes dorées et finement ornées, les lustres suspendus aux plafonds décorés de moulures… puis elle la vit.

« Zdrastvouï1, petite sœur, lui dit Katya en se glissant à côté d’elle.

- Contente de te voir, répondit Irina en jetant un œil alentour pour vérifier que personne ne les surveillait.

- Tu m’as parlé d’un service ?

- J’aimerais que tu fasses jouer tes contacts à Moscou. J’ai besoin de renseignements sur un homme. Un diplomate qui s’appelle Lazarey, prononça-t-elle juste au moment où une nouvelle rame arrivait, évitant ainsi d’être entendue par qui que ce soit d’autre que sa sœur.

- Je te recontacte, lui souffla Katya en disparaissant dans la cohue des usagers du métro. »

Tanger, Maroc, siège social de l’entreprise Hafa.

        « Mademoiselle Rambaldi ? appela une femme d’une cinquantaine d’années vêtue d’un tailleur strict. Je suis Mme Allaoui, responsable des relations publiques, dit-elle en serrant la main d’Elisha, qui venait de se lever.

- Ravie de vous rencontrer, répondit la mercenaire avec un léger accent italien.

- Moi de même. Suivez-moi, je vous prie, nous serons plus à l’aise dans mon bureau, continua la responsable en se dirigeant vers l’ascenseur. Vous venez souvent à Tanger ? s’enquit-elle en appuyant sur le bouton du huitième étage.

- Pas récemment. » répondit Elisha en saisissant son interlocutrice par le cou et en y appliquant une brève pression, tout juste suffisante pour qu’elle s’écroule dans ses bras. Elle la déposa délicatement au sol – mieux valait éviter de mettre en colère l’agent Dixon pour rien – et l’appuya derrière la porte de l’ascenseur, de façon à ce qu’elle ne soit pas visible de l’extérieur.

Puis Elisha appuya sur le bouton du dixième étage. Aucune carte magnétique ou autre dispositif biométrique n’en interdisait l’accès, le LTTE faisant encore une fois confiance à ses gardes. C’était précisément pour éviter ces derniers qu’Elisha se mit sur la pointe des pieds, ouvrit la trappe du plafond de l’ascenseur, et se hissa sur le toit de celui-ci. En mouvement, c’était bien sûr un peu risqué, mais c’était comme le vélo : ça ne s’oubliait pas en quelques mois de captivité. Quoiqu’elle aurait sans doute été moins à l’aise sur un vélo…

Puis elle referma sommairement la trappe, et tenta de trouver son équilibre sans toucher les câbles de l’ascenseur. Quand l’ascenseur approcha du dernier étage, elle se fit toute petite, espérant que l’espace entre l’ascenseur et le plafond, réservé aux poulies et au moteur, ne soit pas trop réduit…

Le visage contre la trappe entrouverte, elle entendit le “Ding !” annonçant que la cabine était arrivée à destination ; puis des bruits de pas s’approchant, ceux d’un garde. Elle se força à compter cinq secondes, puis ouvrit doucement la trappe. Le garde était debout dans la cabine, les yeux rivés sur une Mme Allaoui inconsciente. Il esquissa un geste vers sa radio, accrochée à sa ceinture.

C’est alors qu’Elisha glissa de la trappe, silencieuse comme un félin, avant de réserver au garde le même sort qu’à la responsable des relations publiques. Un bras autour du cou, l’autre bloquant cette emprise ; il était plus grand et plus fort que Mme Allaoui, mais la rejoignit bientôt sur le sol – où il atterrit beaucoup moins doucement.

Elisha sortit de la cabine d’ascenseur, par la grande porte cette fois-ci. Comme elle l’avait prévu, il n’y avait pas de caméra de surveillance – de toute façon, s’il y en avait eu, l’alarme serait déjà donnée. Mais des détecteurs de mouvement, ça oui. Camouflés dans les murs, ils étaient tout juste détectables, et seulement parce qu’elle savait qu’ils étaient là. Elle en compta six, trois de chaque côté de la pièce, tous disposés à une trentaine de centimètres du sol. Sachant que chacun d’entre eux ne couvrait qu’une petite dizaine de centimètres, passer entre eux n’avait rien de sorcier. Il suffisait de ne pas traîner les pieds, enfin, disons de bien lever les genoux.

Elisha avança sans trop se presser, bien que chaque minute s’accompagne d’un plus grand risque de se faire repérer. Même dans l’urgence, se concentrer sur chaque tâche comme si elle représentait l’objectif à elle seule. Ne pas sauter les étapes, lui soufflait la voix d’Halcyon, qui était devenu comme un ami imaginaire – ou un ennemi, cela dépendait des jours. Et elle lui obéit : un pas après l’autre, l’esprit vide. Puis elle arriva à une ouverture, donnant sur le couloir des détecteurs de mouvement. Elle regarda autour d’elle, et aperçut le panneau électrique, exactement là où elle l’avait prévu. Elle avança en soulevant bien le pied pour éviter un premier détecteur, vérifia une dernière fois qu’aucun garde ou aucune caméra ne pouvait la détecter, puis ouvrit le panneau.

Los Angeles, bureau de Marshall dans les bâtiments de la CIA.

        « Allo ? fit Marshall en décrochant son téléphone.

- C’est Clode, répondit la voix au bout du fil, mettant comme à son habitude Marshall mal à l’aise sans rien faire de particulier. Je suis devant le panneau électrique de l’étage du LTTE.

- D’accord. Vous… pouvez me brancher dessus ?

- Déjà fait. Vous devriez recevoir le signal sur votre ordinateur.

- Ah… Euh, oui, pardon, c’est vrai, répondit-il en s’approchant de son écran.

- Marshall ?

- Oui ?

- Du calme. Je suis à quatre mille kilomètres de vous, je n’ai aucun don de télékinésie, alors arrêtez deux secondes d’avoir peur de moi, et concentrez-vous.

- Euh… D’accord. Bon, fit-il en fixant son ordinateur et en commençant à taper sur son clavier… Apparemment les détecteurs de mouvement ne sont pas indépendants, on ne peut les déconnecter qu’en même temps que le reste des systèmes de l’étage.

- Vous pouvez le faire ?

- Oui, mais pas plus de cinq secondes. C’est le temps que met le… générateur de secours pour… enfin, pour se déclencher, et si on coupe plus longtemps, ils vont suspecter quelque chose et… ce ne serait pas… très bon, pour vous.

- Cinq secondes pour trente mètres… Faisable, je suppose. Allez-y.

- D’accord. Attention, dans 3… 2… 1… Maintenant ! »

Région du Gran Chaco, Argentine.

        La vie de Julia Thorne devenait terriblement compliquée. Rien de bien nouveau pour Sydney : jouer les agents doubles, effectuer des missions pour le Covenant tout en servant les objectifs de la CIA, se faire passer pour une autre auprès de collègues – ce Simon Walker, de plus en plus entreprenant…

Elle était au milieu d’une forêt subtropicale avec Lazarey. Celui-ci s’était révélé très utile dans la recherche des objets de Rambaldi. Protéger ces objets du Covenant était leur objectif commun ; mais elle ne savait pas si la CIA serait efficace dans cette mission. Après tout, il y avait des ambitieux avides de pouvoir partout, et peut-être particulièrement dans de telles sphères ; et si eux aussi se mettaient à croire à la Prophétie ?

Comme au SD6, Sydney devait jongler entre des missions “officielles” accompagnées de contre-missions, et des missions clandestines dont le Covenant ne devait pas apprendre l’existence. Et elle mesurait maintenant à quel point l’aide de son père lui avait été précieuse, à l’époque du SD6, car sans personne pour la couvrir aux yeux de Cole et de Simon, il devenait très difficile de s’éclipser et de rejoindre Lazarey à l’autre bout du monde…

« Julia ! appela ce dernier par radio, la sortant de ses pensées.

Il était descendu dans un puits en pierre datant apparemment de l’époque inca, quelques minutes auparavant.

- Tout va bien ? s’enquit-elle.

- J’ai trouvé quelque chose. Je remonte. »

Tanger, Maroc, siège social de l’entreprise Hafa, dixième étage.

        « Maintenant ! »

5…

Elisha commença à courir, regrettant de n’avoir pas pu s’y entraîner depuis son arrestation. Faire des pompes ou des abdos en cellule, c’est bien gentil, mais ça ne suffit pas à maintenir toutes les performances physiques…

4…

Rythmant sa respiration, elle força encore un peu son accélération, bien que les muscles de ses jambes commencent déjà à se rappeler à son bon souvenir.

3…

Son esprit tentait de dériver vers des souvenirs heureux ou malheureux, ceux qui avaient compté. Mais elle ne pouvait pas se le permettre. Elle se força à fixer toutes ses forces sur la poussée de ses jambes, sur le bout du couloir.

2…1…

Elle souffla un grand coup et commença à décélérer. Elle était passée ! C’est alors qu’elle vit la pancarte posée juste devant elle : Sol glissant… Elle étouffa un juron, trop tard pour s’arrêter à temps, et se retrouva à patiner sur le carrelage avec ses escarpins… C’est alors qu’un garde apparut, tout aussi stupéfait qu’elle.

Elle réussit à orienter sa glissade vers lui, et se servit de lui pour amortir sa chute avant de l’utiliser comme punching-ball. Et elle resta assise par terre un instant, reprenant enfin son souffle.

Au même moment, à l’extérieur du bâtiment, dans une Golf grise…

        Jack et Dixon avaient été les témoins auditifs de toute la scène, mais n’avaient aucun moyen de savoir qui avait remporté le combat.

« Clode ? fit Jack. Clode, vous nous recevez ?

- Haut et clair, répondit-elle. Laissez-moi juste une seconde.

- Ça va ?

- Je viens de passer du sprint au krav-maga en passant par le patinage artistique. Laissez-moi souffler.

Le micro ne leur renvoya que le silence pour quelques secondes de plus.

- Je me dirige vers le bureau de Khayat, reprit enfin Elisha. »

Au dixième étage de l’immeuble.

        Après ce petit triathlon improvisé, éviter les caméras de surveillance n’était qu’une promenade de santé pour Elisha. Repérer le rythme auquel leur angle changeait, longer les murs en tenant compte de toutes les caméras – ici, pas plus de trois à la fois, autant dire du gâteau – et enfin, pénétrer dans le bureau au moment où elles avaient l’objectif tourné.

Khayat et Choi étaient au milieu d’une conversation animée, tous deux debout, lorsqu’Elisha se glissa dans la pièce. Après un instant en suspens, ils se jetèrent tous deux sur elle. Elle commença par tirer sur Choi la fléchette soporifique qui lui était réservée, avec le stylo-pistolet de Marshall – qui n’en contenait qu’une – avant de s’occuper de Khayat, qui ne semblait pas avoir très envie de la laisser emmener son collègue. Pas le temps de lui expliquer qu’ils travaillaient en fait pour les mêmes employeurs – enfin, pas vraiment, mais en théorie du moins.

Il tenta de l’attraper par le bras, mais elle fut plus rapide et se servit de l’élan de Khayat pour l’envoyer valser au sol. Elle n’avait pas le temps de faire dans le détail, aussi l’assomma-t-elle avec un presse-papier.

« J’ai Choi, signala Elisha en se souvenant qu’elle n’était pas vraiment seule sur cette mission. »

Puis elle le hissa sur son épaule, l’empêchant de tomber en s’agrippant à son bras, et se dirigea vers la porte, pliant sous son poids.

« Quand vous lui offrirez une nouvelle identité, pensez à inclure un bon nutritionniste. Il pèse son poids, l’animal. »

Elle sortit dans le couloir, regarda à droite et à gauche. Personne. L’alarme n’était pas encore donnée, mais cela ne saurait tarder. Elle pressa le pas comme elle pouvait, tout en tâchant d’éviter les caméras.

C’est quand Elisha atteignit le couloir des détecteurs de mouvement qu’elle entendit les gardes arriver. Des pas, des cris, « Elle a Choi ! », « Stop ! ». Puis des coups de feu. La tête et le torse de Choi étant sur le dos d’Elisha, il risquait de prendre une balle perdue… Elle zigzagua, tentant de passer entre les balles – elle était plutôt douée à ce jeu là, à l’époque d’Halcyon. Puis, enfin, elle arriva à l’ascenseur, resté bloqué par le corps du garde.

Elisha entra dans la cabine, jeta Choi au sol sans ménagement, puis appuya sur le bouton du rez-de-chaussée tout en s’efforçant de se mettre à couvert des balles, ainsi que son invité. Heureusement, les portes se refermèrent assez vite. C’est seulement à ce moment qu’elle s’aperçut que son bras droit saignait. Elle releva sa manche, et s’aperçut qu’elle avait reçu une balle, laquelle n’avait même pas daigné ressortir. L’adrénaline avait dû l’anesthésier.

« Super… laissa-t-elle échapper.

- Clode, quel est votre statut ? fit la voix de Dixon dans son oreillette.

- Une balle dans le bras et trois personnes inconscientes dans un ascenseur. Ai-je la permission d’emprunter le flingue du garde pour sortir du bâtiment ?

Il y eut un silence très court, pendant lequel Dixon et Jack devaient se concerter.

- OK, reprit Dixon, mais pas un seul coup de feu, compris ?

- Même pas en l’air ? railla Elisha en s’exécutant et en rechargeant Choi sur son dos. Vous feriez mieux d’être prêts à démarrer, j’arrive. »

Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur le hall d’accueil. En quelques secondes, la moitié des personnes présentes s’étaient figées sur les occupants de la cabine. Elisha pressa le pas vers la sortie, montrant clairement son revolver, ce qui parut décourager toute tentative héroïque d’interception.

Les gardes du corps de Choi, alarmés par les bruits de panique à l’intérieur, esquissaient un pas vers le hall quand Dixon les rejoignit et en assomma un par surprise ; l’autre se jeta sur lui, mais s’écroula quand Elisha lui fit un croche-pied… Elle et Dixon échangèrent un regard, puis entendirent le crissement des freins de la Golf, que Jack venait de garer au plus près de l’entrée. Ils se précipitèrent tous les deux vers la voiture, Dixon s’installant à l’avant et Elisha partageant la banquette arrière avec son ami inconscient. Jack démarra sur les chapeaux de roue avant même que les portières ne soient refermées.

Et Elisha respira, enfin.

20 février 2004. Brno, République Tchèque.

        Jack attendait sous la pluie, devant la cathédrale Saint-Pierre-et-Saint-Paul. Le froid commençait à traverser son imperméable, et il n’y avait vraiment rien à voir dans les rues sombres et humides de la ville endormie. Mais cela l’arrangeait, au fond : cette solitude lui permettait de se préparer au mieux à la rencontre qui allait suivre…

Puis une silhouette se glissa près de lui sans aucun bruit. Il ne l’aperçut qu’au dernier moment et, bien que s’y étant attendu, jura mentalement.

« Bonjour, Jack, prononça Irina. Je vois que tu as découvert à quel point Clode peut être utile quand elle est motivée. On l’a vue à Colombo il y a moins d’une semaine, à Tanger avant-hier…

- Elle sait se rendre indispensable, répliqua Jack sur le même ton détaché.

- J’ai cru comprendre qu’elle avait été blessée. Rien de sérieux ?

- On a extrait une balle de son bras. Elle survivra.

- Elle a l’air de bien s’en sortir.

- Plutôt bien, vu les circonstances. Même si elle n’aime pas plus sa cellule que toi, à l’époque.

- Je crois qu’elle doit l’apprécier beaucoup moins, répondit-elle en esquissant un sourire. Le climat n’est sans doute pas à son goût…

- C’est vrai qu’elle a négocié une couverture bien plus vite que tu ne l’avais fait, confirma Jack.

- Mes sources n’ont jamais pu maintenir leur surveillance sur elle pendant plus d’une vingtaine d’heures à la fois. Vous devez la contrôler avec un dispositif qui dépend du temps, je suppose.

- Qu’as-tu appris sur Lazarey ? demanda-t-il en ignorant sa question comme elle s’attendait certainement à ce qu’il le fasse.

- Pas grand-chose, malheureusement. Il était connu dans certains milieux s’intéressant à Milo Rambaldi, mais restait assez discret, si bien que je n’ai aucune idée de ses objectifs exacts. Je n’ai pu trouver aucun lien entre lui et Sydney, en tout cas.

- Tu es sûre de tout me dire ?

- Bien sûr, Jack, répondit-elle avec un zeste d’exaspération dans la voix. Je tiens autant que toi à retrouver notre fille.

- Ton souci de ta progéniture est vraiment touchant.

- J’ai toujours aimé mes enfants, Jack, quoi que tu en penses.

- Tu as de très intéressantes façons de le montrer.

- Ton passé de parent exemplaire n’est pas plus irréprochable. Tu as menti à Sydney pendant presque toute sa vie.

- Et toi, à Elisha. Mais je ne l’ai jamais vendue, moi.

- Dois-je te rappeler que je l’ai livrée à la CIA pour te sauver la vie ?

- J’apprécie, mais je doute qu’elle partage cette opinion. Je n’ai jamais tiré sur elle… Oh, pardon. C’est sur ton autre fille que tu as tiré, pas vrai ? Je ne l’ai jamais abandonnée, alors.

- Bon sang, Jack ! articula-t-elle, consternée. Tu crois peut-être que je voulais la laisser dans cet orphelinat ? Je te l’aurais laissée, si j’avais pu rester quelques mois de plus seulement. Mais je n’ai pas eu le temps.

- Tu m’as volée ma fille, martela-t-il.

- Notre fille, insista Irina, m’a été arrachée autant qu’à toi.

- Mais on te l’a rendue.

- A toi aussi, maintenant.

- Maintenant, c’est une sociopathe. Merci beaucoup !

- Ils me l’ont prise moins d’une semaine après sa naissance. Quand je l’ai retrouvée, elle était déjà terriblement endurcie et terriblement seule. Je ne l’ai pas brisée, Jack. Je l’ai entraînée à survivre.

- Tu as fait d’elle une criminelle. Notre fille est actuellement détenue par le gouvernement des Etats-Unis pour espionnage, terrorisme et meurtre.

- Et notre autre fille est actuellement portée disparue et présumée morte. Pourrait-on garder les récriminations pour une autre fois ? »

Los Angeles, niveaux souterrains des bâtiments de la CIA.

        Elisha s’ennuyait à mourir. Le médecin lui avait formellement déconseillé de faire de l’exercice, surtout sans son bras en écharpe – et ces idiots de gardes la lui avaient prise, sans doute de peur qu’elle ne se pende ou les étrangle avec… Bien sûr, elle ne l’avait pas écouté, et s’était dit que même en oubliant les pompes, elle pouvait bien faire quelques abdos. Mais après dix contractions, la douleur devint aiguë et quelques gouttes de sang apparurent sur son bandage. Et évidemment, c’était son bras droit qui avait pris, et elle ne pouvait donc pas dessiner – elle n’était ambidextre que pour l’écriture, et n’avait jamais réussi à dessiner correctement de la main gauche.

L’ennui… Elle aurait pourtant dû avoir appris à le supporter, depuis le temps. Mais il lui rappelait sans doute trop l’orphelinat. Et puis, à Halcyon, on ne leur laissait jamais une minute à eux, et si on avait pu les entraîner trente-six heures par jour, on l’aurait fait… Alors Elisha était devenue hyperactive, incapable de ne vraiment rien faire. Il fallait toujours qu’elle remue, qu’elle réfléchisse, qu’elle échafaude des plans ou se remémore des situations. Mais aujourd’hui, elle était si fatiguée…

C’est alors qu’elle entendit les grilles du couloir s’ouvrir ; quelqu’un entrait. Enfin, un peu d’animation ! Elisha attrapa un livre au hasard, pour ne pas avoir l’air aussi disponible qu’elle l’était réellement. Elle compta une dizaine de secondes avant de daigner lever les yeux, et elle vit Kendall, accompagné des agents Weiss et Dixon, debout devant la vitre.

« Que me vaut le plaisir ? demanda-t-elle.

- Choi collabore, annonça Kendall. Il nous a déjà donné des informations utiles sur la structure de son organisation, en échange du statut de transfuge.

- Ravie de le savoir, répondit Elisha. Le LTTE a marché, pour son “meurtre” ?

En effet, aussitôt la balle extraite de son bras, Elisha avait dû jouer son rôle de tueuse devant des caméras : faire avouer à un Choi Suk averti du simulacre – c’aurait pourtant été beaucoup plus drôle dans le cas contraire – et le “tuer” en direct.

- Apparemment, confirma Weiss. Ils vous ont viré l’argent, et les communications qu’on a pu intercepter confirment qu’ils y croient.

- Alors, à part me tenir au courant, vous vouliez quelque chose ?

- Parmi les informations que Choi nous a livrées, reprit Kendall, il y a la date de divers rendez-vous fixés entre des représentants des différentes cellules du LTTE ou avec des membres d’autres organisations. L’un d’eux a lieu aujourd’hui, à La Paz, entre Ariyatne Peretha et une personne que vous connaissez bien.

Il montra une photo de surveillance à Elisha, à travers la vitre. Le visage représenté, celui d’une femme d’une quarantaine d’années aux cheveux très blonds et aux yeux clairs, la fit sursauter imperceptiblement.

- Ksenia Petrovitch, articula-t-elle. Je la croyais morte.

- Elle faisait partie des instructeurs d’Halcyon, n’est-ce pas ? s’enquit Dixon.

- Pendant quelques temps. Techniques d’infiltration, mon cours préféré, railla Elisha, tentant de dissimuler sa gêne de parler d’Halcyon à quelqu’un d’autre que Jack. Puis ils nous ont dit qu’elle était morte.

- Manifestement, elle l’a fait croire à tout le monde, dit Kendall. Selon nos informations, elle s’est cachée sous différentes identités pendant les dix dernières années. Et elle décide soudain de sortir de son trou pour rencontrer Ariyatne Peretha en Colombie. La question, c’est : pourquoi.

- Qu’attendez-vous de moi ?

- Vous partez pour La Paz dans une heure. Votre mission est de déterminer les objectifs de ces deux-là, après on avisera. »

Brno, République Tchèque.

        Irina et Jack s’étaient réfugiés dans un petit restaurant ouvert toute la nuit, et s’étaient installés comme à leur habitude, au fond, à l’écart, à la table la plus discrète.

« Elle est en colère ?

- En colère contre toi ? demanda Jack, et Irina hocha doucement la tête. Je ne sais pas. Elle ne me parle pas de toi. Professionnellement, il semble que tu sois la seule personne envers qui elle montre une certaine loyauté. Mais pour ce qui est personnel, elle a décidé que ce n’étaient pas mes affaires.

- Elle a toujours été si secrète… Déjà avant Halcyon, je veux dire.

- Tu as peur de sa réaction, pas vrai ? C’est pour ça que tu ne lui as jamais rien dit, pour ça que tu m’as laissé le découvrir et le lui annoncer. Parce que tu as peur qu’elle ne soit pas aussi compréhensive que Sydney.

- Peut-être, admit-elle. Sydney a gardé le souvenir d’une mère idéalisée, qui l’aimait. Elisha… prononça-t-elle, sa voix vacillant un peu sur ce prénom. Elisha n’a aucun souvenir de ce genre pour l’influencer. Mais elle est pragmatique. Peut-être comprendra-t-elle que j’ai fait de mon mieux vu les circonstances. Mais…

- Mais tu ne sais pas ce qu’elle peut vraiment en penser.

- Je te l’ai dit, elle a toujours été très douée pour dissimuler ses émotions.

- Même à toi ?

- Oui. Même à moi. Depuis le jour où elle est entrée dans le programme, elle ne nous a montré que le visage qu’elle pensait que nous voulions voir. Ne crois pas t’être vraiment rapproché d’elle en quelques mois, sourit-elle avec regret. Même en douze ans, je ne l’ai pas pu.

- Elle parle de toi comme d’une mère.

- Non, dit-elle très vite, un éclair de remords apparaissant sur son visage. Tu aurais dû te rendre compte depuis longtemps que sa perception d’une telle chose est très approximative. Il y avait une vingtaine d’autres enfants dans ce programme. Je lui ai accordé autant d’attention que je l’ai pu, mais… Non, Jack, je n’ai jamais été une mère pour elle. Je n’ai jamais pu lui montrer qu’elle était…

- Spéciale ?

- Oui. Et pourtant, même sans tenir compte de mes sentiments pour elle… elle l’était. Elle s’est tout de suite distinguée, elle a fait partie des meilleurs dès le début.

- Tu es fière d’elle, réalisa Jack, abasourdi.

- Bien sûr. Et tu devrais, aussi. Elle est aussi douée que Sydney.

- Mais pas aussi intègre, répondit-il doucement. Sydney a un cœur, une conscience. Elle a des idéaux, elle ressent de l’empathie…

- Mais elle n’est pas parfaite non plus. Elle a passé bien trop de temps dans ce métier pour être parfaitement honnête. Elle a dû faire beaucoup de compromis avec la morale, souviens-toi, elle était prête à tuer Arvin de sang froid, il n’y a pas si longtemps. Et notre seule preuve qu’elle est en vie s’avère être aussi la preuve qu’elle a assassiné un diplomate.

Irina fit une pause, avala sa salive.

- Et puis, reprit-elle, Elisha n’est pas le monstre que tu décris. Considérant le type d’éducation et d’affection qu’elle a reçu, je la trouve plutôt équilibrée. Attends encore un peu avant de décider qu’elle n’a pas de cœur. Elle n’a que vingt-deux ans. Elle peut encore changer. Ne renonce pas tout de suite.

Jack était stupéfait de son changement soudain de comportement. Elle reprit avec une certaine douceur dans la voix.

- Peut-être qu’en tant que son père, tu aurais plus de chances de l’atteindre que moi. Son seul lien avec sa mère, pendant des années, a été l’idée qu’elle l’avait abandonnée. Et maintenant qu’elle connaît la vérité, qu’elle sait que je l’ai effectivement abandonnée pendant la moitié de sa vie, puis lui ai menti pendant la seconde moitié, je ne crois pas qu’une relation soit facile à construire.

Elle fit encore une pause, fixant distraitement son verre d’eau. Elle avait beaucoup parlé, et semblait chercher la meilleure façon de formuler la suite de son raisonnement. Jack ne put s’empêcher de se demander si elle était vraiment aussi troublée qu’elle en avait l’air.

- Je crois qu’elle n’a jamais vraiment pensé à son père. Pour elle, il – tu n’as jamais été responsable de quoi que ce soit dans l’histoire. Peut-être que tu es la seule personne à qui elle pourrait apprendre à faire confiance. Ne gâche pas cette chance.

Jack la fixait, paralysé par la surprise. Elle semblait tellement sincère… N’était-ce encore qu’une ruse pour atteindre un objectif pour l’instant indécelable ? Cela lui semblait-il crédible uniquement parce qu’il voulait y croire ? Il détestait devoir toujours soigneusement évaluer tout ce qui concernait Irina, car après avoir parlé avec elle, même ce qui lui semblait auparavant évident n’était plus acquis.

- Et j’aimerais la revoir, continua doucement Irina. Je suis sa mère et j’aimerais pouvoir être dans la même pièce qu’elle en sachant qu’elle le sait. Je veux la regarder et voir ma fille.

Jack hocha distraitement la tête. Il savait exactement ce qu’elle ressentait. C’était ce qui l’avait poussé à presser cette feuille de papier compromettante contre la vitre, des mois auparavant. Il ne réalisait que maintenant la raison de cette révélation. Cela ne lui suffisait pas de regarder Elisha en sachant qui elle était. Il avait voulu… Il avait eu besoin qu’elle lui rende ce regard.

- Un jour, répondit-il. Un jour, peut-être.

Irina lui adressa un sourire ironique et fatigué, qu’il ne connaissait que trop bien pour bien trop de raisons.

22 février 2004. Los Angeles, bureaux de la CIA.

        A son retour de République Tchèque, Jack apprit qu’Elisha avait été envoyée en mission en son absence, et qu’elle était déjà rentrée. Il descendit alors dans la salle d’observation du niveau souterrain, et constata qu’elle dormait encore – effet de l’anesthésie. Mais il remarqua aussi beaucoup plus de pansements et bandages que la simple extraction de la capsule de poison aurait dû nécessiter. En y regardant de plus près, elle avait aussi un hématome sur la pommette. Le reste de son visage était recouvert par la couverture, il ne pouvait donc pas voir l’étendue des dégâts.

« Je pensais bien vous trouver là, dit Dixon en entrant.

- Que s’est-il passé ? demanda Jack, l’air le plus détaché possible. Petrovitch ?

- Non, elle a cru à la couverture de Clode – une enquête pour vérifier que Choi était la seule taupe au LTTE. Elle semblait même plutôt contente de la revoir. Non, c’est Peretha qui a posé problème, une fois Petrovitch partie. Il semble qu’il n’ait pas été aussi convaincu que le reste du LTTE par la prestation cinématographique de Clode et Choi, et qu’il ait suspecté que les récents problèmes de son organisation avaient quelque chose à voir avec la réapparition sur le terrain d’une certaine jeune irlandaise… Il pensait qu’elle les avait trahis.

- Pensait ?

- Au passé. Il est maintenant convaincu du contraire, sourit Dixon. Je n’aime toujours pas travailler avec Clode, mais il faut avouer que c’est une sacrée baratineuse. Même quand les hommes de Peretha ont commencé à la tabasser, elle n’a jamais arrêté de parler. Elle m’a presque convaincu qu’elle était blanche comme neige dans cette histoire, et pourtant j’étais sur plusieurs des opérations contre le LTTE montées sur ses infos…

- Elle a réussi à les persuader qu’elle n’avait rien à voir avec leurs difficultés ?

- Elle est en vie, non ? répliqua Dixon. Vous savez, quelque chose m’a surpris, reprit-il après une courte pause. Avant que ça ne tourne mal, Clode a posé pas mal de questions étranges à Peretha, des choses qui ne concernaient pas notre mission, si bien que j’étais à deux doigts de croire qu’elle nous doublait sous notre nez… jusqu’à ce que je voie où ses questions menaient. Elle cherche toujours Sydney, pas vrai ?

- Qu’y a-t-il de si surprenant ? Je n’ai jamais caché que je continuais ma propre enquête.

- Je sais. Mais ce qui me semble bizarre, c’est que Clode vous aide. Qu’est-ce que ça peut lui apporter ?

- Je suppose qu’elle sait que m’être utile est le meilleur moyen de sortir de sa cellule.

- Non, fit Dixon. C’était peut-être le meilleur moyen, mais ça ne l’est plus. Kendall n’a plus besoin de vos recommandations pour l’utiliser sur le terrain, ce serait prêcher un converti. Je crois même que si vous conseilliez soudain de la garder enfermée, Kendall continuerait sans doute à l’envoyer en mission. Ce n’est plus vous que Clode a besoin de convaincre de son utilité. Alors la question, c’est : pourquoi le fait-elle ? »

Jack n’avait pas de réponse valable à cette question. Dixon avait raison : dans la situation “officielle”, Clode avait plus d’intérêt à satisfaire Kendall que Jack, d’autant plus que les deux n’étaient pas forcément conciliables. Et même en tenant compte de la situation “privée”, Jack n’était pas assez naïf pour croire qu’Elisha recherchait sa sœur par pure compassion. Elle la respectait en tant qu’agent, et cela bien avant d’apprendre la vérité sur leur lien de parenté ; mais il ne pensait vraiment pas qu’elle ait de quelconques sentiments fraternels à son égard. Alors pourquoi continuait-elle à chercher ?

Il était envisageable que Clode ait un objectif caché, qui nécessiterait la présence de Sydney. Mais après sa rencontre avec Irina, il doutait sérieusement qu’elle recherche leur fille aînée pour de mauvaises raisons, et leur cadette n’avait certainement pas eu le temps de trouver un autre employeur à qui elle accorderait une telle loyauté depuis sa prison… Quant à la possibilité qu’elle travaille à son compte, elle n’était guère plus probable : si Elisha créait un jour sa propre opération, il y avait fort à parier que cela n’aurait rien à voir avec Rambaldi, dont elle n’était pas plus amatrice que sa sœur.

Ce qui ne laissait qu’une alternative : soit elle recherchait Sydney pour rendre service à Irina… soit pour faire plaisir à Jack. Il ne savait pas vraiment ce qu’elle pensait de sa mère, pas plus que de lui ; mais c’était la solution la plus logique : elle cherchait à prouver sa valeur, à gagner la reconnaissance de l’un d’entre eux.

Une heure plus tard, dans la cellule.

        « J’arrête.

- Quoi ? demanda Jack, surpris, fixant la forme enveloppée dans sa couverture, ne laissant apercevoir que ses cheveux en désordre et la ligne de son front.

- Tu n’as pas lu la transcription des transmissions radio ? demanda Clode, ignorant sa question. Ils discutaient. Ces salauds ont eu besoin de débattre pour savoir s’ils allaient ou non me sortir de là. Pendant que j’affabulais des preuves de ma prétendue innocence et que je recevais des coups, je les entendais peser le pour et le contre.

Jack resta paralysé. Ce n’était pas tant le motif de sa colère qui l’étonnait ; il savait bien qu’Elisha n’était pas très populaire parmi les membres de l’équipe. C’était la façon dont elle l’exprimait. Sa voix. Elle semblait presque… atteinte, émotionnellement. Les mots d’Irina résonnaient dans son esprit : Attends encore un peu avant de décider qu’elle n’a pas de cœur…

- Je sais bien que je ne suis qu’un atout provisoire, reprit-elle. Mais je déteste dépendre de gens qui n’ont aucun intérêt à ce que je survive, à long terme. Si vous voulez que je sois efficace avec une équipe, il faut que je puisse lui faire confiance. Sinon, j’aime autant être seule, au moins je sais sur qui compter !

Elisha avait relevé la tête, et ses yeux furieux apparurent, ainsi que l’ecchymose sur sa pommette et une entaille à sa lèvre. Elle semblait à la fois déterminée et au bord de l’épuisement.

- Et il y a cette fichue capsule. M’en sortir seule, j’ai l’habitude. J’ai bien réussi à embobiner Peretha, au bout du compte. Mais à une heure près, c’était fichu. Je n’ai pas très envie de mourir, mais s’il le faut absolument, j’aimerais autant que ce soit à cause d’une erreur que j’ai moi-même commise, et pas parce qu’un responsable de la CIA ne pense pas qu’on puisse me faire confiance. Alors… J’arrête. Finies, les missions sur le terrain, les opérations pour la CIA. Pas tant que vous n’aurez pas trouvé un meilleur moyen de vous rassurer sur votre capacité à me garder en cage.

Elle enfouit à nouveau son visage dans la couverture, et Jack vit qu’elle resserrait ses bras autour de ses genoux.

- Et le bras, ça va mieux ? demanda-t-il simplement.

Elle tourna la tête vers lui, bien que toujours cachée par la couverture, et sembla le jauger. Ce n’était pas la réponse à laquelle elle s’était attendue.

- Un peu. Ce qu’il y a de bien quand on se fait tabasser, continua-t-elle sarcastiquement, c’est qu’on a mal partout de façon uniforme. Rien de mieux pour oublier d’éventuelles autres blessures, finit-elle, son ton s’adoucissant sur la fin de la phrase.

Jack savait qu’elle était surprise qu’il s’inquiète de sa santé, plutôt que de son refus de continuer les missions. Il aurait pu l’ignorer, laisser l’instant passer, un non-dit de plus ou de moins…

- Tu n’es pas qu’un moyen pour retrouver Sydney, dit-il néanmoins, presque sans le vouloir. Et je peux comprendre tes raisons, Elisha.

Le dernier mot avait été presque muet, tout juste soufflé, mais il savait qu’elle l’avait lu sur ses lèvres. Son visage émergea enfin des couvertures, et elle le regarda sans son masque d’indifférence et de morgue, pour une fois.

- Laisse-moi, je suis fatiguée, articula-t-elle finalement, brisant le contact autant que le silence. Dis à Kendall de trouver une autre solution. »

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Générique de fin
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