Épisode 3: Double jeu

Episode 3 : Double jeu

C'est de la confiance que naît la trahison.
(proverbe arabe)

Dans les épisodes précédents :

Episode 1 de Programme Halcyon : Famille d’espions (octobre à décembre 2003)

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

Elisha le devine aux questions inhabituelles de Jack. Ils conviennent que cela ne change rien à la situation.

Cependant Jack intervient pour qu’on lui permette d’aller sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney.

On apprend quelques détails du passé d’Elisha : elle a grandi dans un orphelinat irlandais jusqu’à ses huit ans, quand Irina est venue la chercher et l’a placée dans le Programme Halcyon. Elle n’en garde pas de très bons souvenirs.

Pendant ce temps, Irina contacte Sark et lui demande de faire évader Clode : selon elle, elle devrait bientôt sortir pour une mission, il suffit d’attendre. Seulement, pour une raison inconnue, elle ne veut pas que Sark lui dise qui l’a engagé pour l’aider.

Jack réussit à convaincre Kendall d’utiliser Clode, mais celui-ci le prévient : « Jack... Si vous en perdez une autre, Devlin ne va pas vous louper. »

Episode 2 de Programme Halcyon : Joyeux Noël ! (décembre 2003)

Elisha obtient un accès à un ordinateur pour vérifier des informations. Elle en profite pour envoyer un message codé, dans lequel elle dit qu’elle partira probablement bientôt en mission pour Bombay. Sark le reçoit.

Marshall a inventé une capsule de poison biodégradable qui se dissout en trente-six heures pour contrôler Elisha. On l’endort pour la lui injecter, ainsi elle ne sait pas où elle se trouve. Si on ne la lui enlève pas dans les trente-six heures, une dose létale de poison est libérée.

Elle part en mission en Inde avec Jack, pour récupérer dans un coffre un prototype d’arme et ses plans qu’elle avait volé avant son arrestation. Le but étant de le revendre pour son retour sur le terrain, pour montrer qu’elle n’était plus prisonnière à la CIA et pouvoir obtenir des informations.
Ils sont attaqués par un commando et doivent se séparer. Sark en profite pour contacter Clode. Elle lui parle de la capsule. Il lui donne une clé USB à placer avec les plans, sans avoir le temps de lui en dire plus.

Quand le garde veut remettre les menottes à Elisha avant l’atterrissage de leur avion à Los Angeles, elle résiste. « Elisha ! » soupire Jack, excédé. Et Elisha se laisse faire.

Marshall découvre un virus sur le réseau de la CIA. Kendall ordonne d’éteindre tous les ordinateurs et ils vont demander de l’aide à Elisha, qui connaît bien ce genre de systèmes.
C’est exactement ce que Sark avait prévu : la clé USB contenait ce virus.

Kendall reçoit un coup de fil de Sydney et la rencontre dans une planque en Toscane. Elle lui apprend que le Covenant l’a détenue pendant tout ce temps et croit avoir réussi à la conditionner.

* Générique *

3 janvier 2004. Dans une planque de la CIA en Toscane.

          Sydney continuait à raconter, bien que revivre ces évènements ne lui soit pas particulièrement agréable, et qu’elle aurait préféré que l’on réponde à ses questions.

« Après mes funérailles, il m’a emmenée à St Petersbourg, dans des locaux du Covenant. Ce docteur, c’était Oleg Matrijik. Apparemment il pensait qu’ils avaient besoin de moi. Alors il a voulu me laver le cerveau. Pendant des mois, il m’a privée de nourriture, de mes repères, il m’a torturée aux électrochocs... Ce n’est qu’une fois qu’il a été persuadé que j’étais brisée qu’il a commencé mon conditionnement, par hypnose.

Oleg se tient devant une Sydney amaigrie et aux traits tirés, assise en face d’un écran où sont projetées des images.

« Ton nom est Julia Thorne. Tu es née à Londres le 2 août 1973.

- Mon nom est Sydney Bristow, espère de salaud ! »

Oleg injecta quelque chose dans le bras de Sydney.

- Il me désorientait avec des narcotiques. Il me bombardait d’informations et d’images. Classique, mais toujours efficace.

Les images projetées devant Sydney se reflètent sur son visage.

- Julia, ton père s’appelait Kenneth Thorne. Toi, tu es Julia.

Des photos défilent, représentant l’anniversaire d’une petite fille, une famille heureuse...

- Tes frères, Daniel et Tom... L’école Latine... Tu as été l’unique survivante... Ta confirmation à l’église Old Souls...

Sydney a les yeux fixés sur les images, comme en transe. Les mots d’Oleg commencent à se mélanger.

-Tu as perdu ta famille dans un incendie... Tu as été l’unique survivante... Après ça, tu es devenue tueuse à gage... Tu étais sans pitié. Tes premières victimes ont été les hommes qui ont détruit ta famille... Tu es Julia...

5 janvier 2004, cellule souterraine des bureaux de la CIA à Los Angeles.

         C’avait été facile pour Elisha de « mettre hors-circuit » le virus de la clé USB. C’était comme si Sark l’avait conçu rien que pour elle. Ce qu’il avait fait, se souvint-elle en retenant un sourire. Elle s’était même offert même le luxe de traîner un peu, pour donner à Kendall l’impression qu’elle n’aurait pas tout à fait été capable de s’en occuper les yeux fermés…

Kendall qui, d’ailleurs, s’était volatilisé quelques jours on ne sait où, laissant Jack à la tête des opérations. Elisha aurait bien tenté d’en profiter pour obtenir quelques menus privilèges – on ne sait jamais, l’esprit de famille aurait pu lui apparaître par l’opération du Saint-Esprit – mais elle était trop préoccupée par le message que Sark lui avait laissé dans le programme de ce mignon virus. Un rendez-vous.

Un rendez-vous, deux mois plus tard, à Moscou. Deux mois à compter de ce jour, c’était le temps qui lui restait pour gagner la confiance de Jack Bristow, mettre en place un contexte favorable à une mission à Moscou, et accessoirement, trouver une solution pour ne pas mourir empoisonnée, rapport à la capsule de Marshall... Ça allait être serré !

Bon, évidemment, elle était très douée, mais il y a des limites à tout, et le récent passage d’Irina à Los Angeles, bien que n’ayant de toute évidence pas appris toutes les leçons nécessaires à la CIA, restait assez clair dans les mémoires pour ne pas faciliter la tâche d’Elisha. Les missions extérieures que Kendall lui confiait, de plus en plus nombreuses, ne lui laissaient de plus pas beaucoup de temps libre – elle en serait presque venue à regretter ses journées d’ennui mortel au niveau souterrain. Presque.

6 janvier 2004, un avion au-dessus de l’Atlantique.

         Après le succès de la mission de Bombay, et l’aide qu’Elisha avait apporté en mettant le virus hors d’état de nuire – bien qu’elle n’ait pu déterminer son origine – Kendall semblait s’être fait à l’idée de la faire travailler sur le terrain, et placer plus de confiance dans leur capacité à la contrôler. Jack se rendit compte qu’il avait – encore – pensé à elle en tant qu’Elisha ; cela lui arrivait de plus en plus souvent, et il ne savait qu’en penser. Il avait beau tenter de se convaincre que ce n’était qu’un prénom, le sien qui plus est, il sentait bien que cela illustrait son changement de perspective. Il espérait juste garder assez d’objectivité pour ne pas la laisser disparaître.

Bref, Kendall avait très vite approuvé une seconde mission, qui ne serait que la suite logique de la première, permettant à Clode de réapparaître dans certains cercles ; mais cela permettrait aussi à la CIA de rassembler des informations sur les cercles en question. La jeune femme avait, dans les quelques années précédant sa capture, acquis une réputation qui lui ouvrirait beaucoup de portes, imperméables à toute autre infiltration, même avec les moyens de la CIA et le talent d’agents comme Sydney.

« Et tout ça pour le prix du gîte, du couvert, et d’une petite opération chirurgicale de temps à autre ! plaisanta sèchement Clode.

- Je croyais que l’argent ne comptait pas, fit Jack.

- Eh bien, non. Mais tant qu’à me faire découper à chaque fois qu’on sort, une compensation ne serait pas malvenue.

- Comme compensation, que diriez-vous si on ne vous envoie pas à Camp Harris à votre retour ? grogna Kendall à travers le lien satellite.

- Vous vous rappelez que je collabore de mon plein gré, pas vrai ? »

Clode ne semblait pas attendre une réponse, et Kendall ne lui en fournit pas. Dans le silence qui suivit, Jack étudia la jeune fille, assise en face de lui dans l’avion. Elle ne bougeait pas d’un pouce, on aurait dit qu’elle méditait. La ressemblance avec Irina le frappa encore une fois, non pas dans les traits, mais dans l’attitude.

Une attitude qui, depuis l’incident des menottes, restait froide et distante. Elle semblait vouloir éviter tout rapprochement qui rappellerait ce moment gênant. La jeune femme avait reconstruit sa solide carapace, et Jack n’essaierait pas de lui faire baisser sa garde à nouveau, puisqu’il ne tenait pas plus qu’elle à créer de liens.

« Et pourquoi pas une autre couverture ? demanda soudain Clode. Si vous comptez me garder enfermée dans cette chambre froide, pourrais-je au moins obtenir une couverture de plus après cette mission ?

- Nous discuterons de ça plus tard, fut la seule réponse qu’elle obtint.

Résignée, Elisha replongea dans sa méditation. Jack continua à l’observer, se souvenant de la dernière fois qu’elle s’était plainte de sa cellule trop froide devant lui. Comme se souvenant tout à coup de ce même moment, Clode rouvrit les yeux. Son regard croisa le sien, sans l’écran défensif qui l’avait obscurci pendant les dernières semaines. Il n’y avait plus dans ses yeux dorés qu’une grande lassitude, qui la faisait soudain paraître beaucoup plus âgée. Ou beaucoup plus jeune. Dans un sourire fatigué, elle dit tout bas :

- Je veux juste une couverture, athair. Ça ne cache rien du tout. »

Quelques jours plus tôt, de retour en Toscane…

         « Ça a duré plus de six mois. A ce moment, Oleg a commencé à vraiment croire que sa thérapie marchait.

Sydney est assise à une table, les cheveux en queue de cheval. Elle écrit dans un carnet.
- Julia, appela Oleg.
Elle leva la tête, ferma le carnet. Oleg lui apporte un plateau.
- Oui ?
- Déjeuner.

- Quand il a pensé que j’étais prête, il m’a testée. Ils voulaient que je leur prouve que j’étais convertie.

Oleg se tenait devant un groupe d’hommes assis à une table.
- Laissez-moi vous présenter... Julia Thorne.

Sydney entra. Cole prit la parole :
- Bienvenue, Melle Thorne. Le travail que vous allez effectuer pour nous mérite une compensation financière.

- Bien entendu, répondit Sydney froidement.

Un homme est amené dans la pièce, attaché et bâillonné avec du ruban adhésif.
- Qui est cet homme, ce n’est pas important, continua Cole. Ce qui est important, c’est ce couteau sur la table. Prenez-le. Tuez cet homme sans importance.

Sydney obéit et saisit le couteau sur la table, puis se tourna vers le prisonnier, qui commença à la supplier.

- Non. Non, non ! S’il vous plait ! Ecoutez ! Non ! Ne faites pas ça !

Sydney enfonça le couteau dans sa poitrine et il se mit à hurler.

- Je ne sais même pas qui c’était. Je n’avais pas le choix. Il était condamné, de toute façon.

- Mais comment avez-vous pu résister au conditionnement ?

- Le programme auquel mon père m’a fait participer quand j’étais enfant...

- Le projet Noël ?

- Entre autres choses, on m’a entraînée à résister à une tentative de lavage de cerveau. Finalement, mon père n’avait peut-être pas tort... »

6 janvier 2004. Lisbonne, Portugal.

         « Je veux juste une couverture, athair. Ça ne cache rien du tout. »

Un seul mot placé au milieu de phrases toutes simples, et leur relation non-existante avait à nouveau montré le bout de son nez.

L’objectif calculé de Clode était de le déstabiliser, il le savait bien. Et il s’en voulait de l’avoir laissée réussir. Sur son visage, après qu’elle ait prononcé cette phrase, il avait lu une sorte de satisfaction enfantine : “Bien fait pour toi, tu n’avais qu’à pas m’appeler Elisha”. Et de fait, elle n’avait fait que lui rendre la monnaie de sa pièce.

Mais il y avait autre chose dans ce petit mot. Athair. Pas father ou otiets. Ce n’était pas de l’anglais, ni du russe, mais du gaélique irlandais. Le sens de ce mot représentait une forme d’acceptation du statut de Jack, mais le langage dans lequel elle l’avait choisi dénotait un certain refus de son statut, à elle. Elle était peut-être la fille de Jack et Irina, mais n’était ni une Bristow, ni une Derevko. Ce mot, c’était autant une déclaration d’individualité qu’une reconnaissance de sa parenté.

« Senhorita Clode, quelle agréable surprise ! Asseyez-vous, je vous en prie. »

Au crépitement de la voix dans son oreillette, Jack se reconcentra sur la mission. Clode était dans la place. Place qui, comme souvent dans leur métier, trop souvent au goût de Jack, s’avérait être un nightclub. En l’occurrence, celui d’Anselmo Gutteres, investisseur portugais qui avait des actions dans à peu près tout ce qui pouvait rapporter, y compris dans des activités douteuses – comme la revente de plans d’armes volés. Elle n’avait pas eu grand mal à accéder à sa loge VIP, ayant déjà fait des affaires juteuses avec lui.

« Je vous croyais pourtant hors du jeu, continua Gutteres.

- Personne ne peut me garder en cage bien longtemps.

L’excellent micro de Marshall, placé dans le collier d’Elisha, permettait une acoustique parfaite malgré la musique forte. Jack put donc profiter du ton rieur de la jeune femme, mi-cynique mi-prophétique à son oreille…

- J’en suis ravi. Ainsi que de votre venue, qui présage habituellement un investissement rentable. Auriez-vous déjà quelque chose à vendre ?

- Eh bien oui. Et j’ai tout de suite pensé à vous. Voici un petit aperçu, continua Clode en lui tendant un PDA.

- La modélisation d’un prototype ? Cette arme a l’air assez révolutionnaire.

- Vous pourrez en juger par vous-même, sur les plans et la version complète de la modélisation. Une fois la moitié de mes trois millions versés sur mon compte.

- Et si les plans ne sont pas aussi convaincants ?

- Eh bien, vous aurez économisé un million et demi. Et puis, vous ai-je jamais déçu ? Pour un retour dans l’arène, vous arnaquer n’aurait pas grand sens.

- C’est vrai. Je suppose qu’il est inutile de négocier, comme d’habitude… Je vire la somme immédiatement.

- Vous recevrez les plans dès demain, et si vous êtes satisfait, vous n’aurez plus qu’à payer la seconde moitié.

- C’est toujours un plaisir. »

Jack soupira à l’idée qu’il allait effectivement falloir livrer les plans à Gutteres, pour que Clode se refasse une place dans l’ “arène”, comme elle disait. Mais au moins, ils auraient une longueur d’avance sur lui, et rien ne les empêcherait, une fois la longue et coûteuse phase de développement terminée, de faire une descente chez lui…

De retour en Toscane, quelques jours plus tôt.

         « Je veux rentrer chez moi, assena Sydney. Je veux voir mon père.

- On ne peut pas le contacter. Il est sous couverture. Et actuellement, vous n’avez pas de "chez vous". Agent Bristow, que je sois bien clair. Si vous rentrez, vous mettrez en danger les vies de ceux que vous prétendez aimer.

- Vous essayez de me faire peur.

- Ecoutez-moi. Si le peu que nous savons sur le Covenant s’avère être vrai, ils sont potentiellement beaucoup plus dangereux que l’Alliance ne l’a jamais été. Il est impératif que vous continuiez à vous faire passer pour Julia Thorne.

- Si vous pensez que je vais retourner là-bas, vous êtes fou.

- Si vous ne le faites pas, ils s’en prendront à vous, à vos amis, votre famille, à Vaughn.

- Je dois le voir, prononça-t-elle sur un ton proche de la supplication.

- Sydney, vous avez disparu depuis neuf mois.

- Il m’aime. Neuf mois, ce n’est rien ! articula-t-elle avant de sortir en claquant la porte. »

7 janvier 2004, dans les bureaux de la CIA.

         « Vous… auriez un instant ?

Jack, concentré sur son ordinateur, n’avait pas entendu Marshall approcher. Il lui fit signe de s’asseoir, bien qu’il ait déjà une idée du motif de sa visite. Idée confirmée quand le technicien ferma la porte avant de s’installer.

- Je sais que ce ne sont pas vraiment mes affaires, commença Marshall. Mais je voulais juste une idée plus claire de qui est supposé savoir quoi, à l’heure actuelle. Parce que, la dernière fois que j’ai vérifié, vous aviez décidé de ne rien dire à personne à propos de… Clode. Mais Clode sait manifestement pour Clo… enfin, pour qui elle est. Et si elle continue à dire des trucs comme sur la dernière mission, alors Kendall va finir par comprendre. Et il va commencer avec ses “qui l’a su le premier ?” et “qui l’a dit à qui ?”, et quand ça reviendra finalement sur moi, j’aimerais savoir ce que je suis censé dire.

- A Kendall ? demanda Jack, pas certain d’avoir suivi le fil de sa pensée.

- Oui.

- Rien.

- A Kendall ?

- Oui. S’il demande quoi que ce soit sur Clode, dites-lui de s’adresser à moi.

- OK, d’accord, parce que je n’étais pas sûr de si je devais lui expliquer ou dire “Base de données ? Quelle base de données ?” ou peut-être juste…

- Dirigez-le simplement vers moi.

- D’accord. Je le dirige vers vous. Mais il ne va rien découvrir, pas vrai ? Je veux dire, Clode va arrêter de faire des choses comme de vous appeler “Papa” quand elle sait qu’on vous écoute, pas vrai ? Parce qu’il faut vraiment qu’elle arrête. Même si, continua-t-il, je suppose que “a-hir” ne ressemble pas à grand chose, quand on n’y fait pas attention. Peut-être un reniflement, ou une toux, ou quelque chose. Ce n’est pas comme si qui que ce soit d’autre s’attendait à ce qu’elle vous appelle “père” en irlandais… ou dans n’importe quel autre langage. Vous ne vous ressemblez même pas vraiment. Sauf quand vous faites cette tête. Oui, celle-ci – la tête “Marshall, arrêtez de parler maintenant.”

- Ça n’arrivera plus, j’en suis sûr, répondit Jack. Elle a obtenu ce qu’elle voulait. Vous vouliez autre chose ?

- Non, c’est tout… Enfin, sauf que… C’est juste que je croyais que vous aviez décidé de ne pas lui dire – à Clode. Je me demandais juste pourquoi vous aviez changé d’avis.

- Je n’ai pas changé d’avis. Elle avait déjà tiré ses propres conclusions avant que je ne les confirme.

- Mais, vous n’êtes pas inquiet à l’idée qu’elle essaie de s’en servir, d’une façon ou d’une autre.

- Elle le fait déjà, fit Jack en souriant tristement. Mais je crois qu’elle est bien consciente que nous sommes quittes dans ce domaine.

Marshall hocha lentement la tête, comprenant.

- Elle vous utilise pour sortir de sa cellule. Vous l’utilisez pour trouver Sydney. Vous savez, continua-t-il pensivement, il y a des jours où je suis vraiment ravi de n’être qu’un Flinkman. »

Au même moment, devant la maison de Vaughn.

         Sydney vit Vaughn sortir de la voiture. Et à cet instant, toutes les souffrances endurées pendant les neuf derniers mois, la privation sensorielle, l’hypnose, la peur et la honte, le sang de cet homme dont elle ne connaissait pas le nom, tout cela ne voulait plus rien dire, puisqu’elle pouvait enfin le voir, et bientôt lui parler, le toucher…

Mais alors elle arriva. Elle était blonde, plutôt jolie, habillée avec goût, souriante. Sydney la détesta dès le premier regard. Et plus encore quand ils s’embrassèrent. Elle crut mourir, pour de vrai cette fois. Mais ce n’est jamais aussi simple. Comme après avoir trouvé Dany mort dans la baignoire, comme après avoir compris que Will était sans doute mort et que Fran n’était pas Fran, comme à tous ces moments qui vous coupent la respiration et vous plantent une lame dans le cœur, qui vous donnent l’impression d’agoniser… elle s’étonna que le sang coule encore dans ses veines, et continua tant bien que mal à marcher.

Alors elle trouva une cabine téléphonique et joignit la dernière personne à qui elle avait envie de parler.

« Kendall à l’appareil.

- Je ferai tout ce que vous voudrez. »

15 février 2004, bureaux de la CIA.

         Pendant les dernières semaines, Kendall, de plus en plus convaincu de l’utilité de Clode et de moins en moins inquiet concernant leur capacité à le tenir en laisse, se mit à l’employer énormément. Mais, au désespoir de Jack, le contrôle de ces missions lui fut progressivement retiré. Clode devait concentrer ses talents sur des objectifs plus vitaux aux yeux du directeur, et celui-ci tenta également de rediriger l’attention de Jack.

Evidemment, il s’était attendu à ce genre de manœuvre, tôt ou tard. Il avait seulement espéré que ce serait plus tard. Le changement de priorités dans les missions de Clode ne faisait qu’illustrer l’idée grandissante dans l’Agence toute entière, que la croisade personnelle de Jack devenait de plus en plus désespérée. Près d’un an s’était écoulé depuis la disparition de Sydney, et personne – même pas Elisha Clode – n’avait pu trouver un seul indice qui la concernerait. Et après tout, son ADN avait été retrouvé sur un corps calciné. De l’opinion générale, qui n’était pas loin de devenir l’opinion officielle, Sydney Bristow était morte.

Et, même si Jack détestait ça, la plupart des agents qui avaient connu sa fille finissaient par en arriver aux mêmes conclusions. Y compris Vaughn, qui avait quitté la CIA des mois auparavant, et maintenant, Dixon.

« Ne me regardez pas comme ça, Jack. Ça fait tellement longtemps, sans aucun signe de vie… Ajoutez à ça l’incendie et l’ADN retrouvé… Peut-être que, pour une fois, il ne faut pas chercher midi à quatorze heures, peut-être qu’il n’y a ni machination ni complot.

- Vous n’avez pas à vous justifier. Pensez ce que vous voulez. Même si je dois être le dernier à y croire, je n’arrêterai pas de chercher Sydney avant d’avoir une preuve solide de ce qui lui est arrivé.

- Et s’il n’y en a pas ?

Jack resta silencieux et se concentra ostensiblement sur un dossier. Au bout de quelques minutes, Dixon finit par quitter le bureau, abandonnant tout espoir de le convaincre.

C’est alors qu’une silhouette à la longue chevelure dorée se glissa dans son champ de vision. Un sourire aux lèvres, Clode mima l’action de frapper à la porte, avant de se glisser sur la chaise que Dixon venait de libérer.

- Même ce bon vieux Marcus… commença-t-elle, secouant la tête, comme incrédule.

- Il n’est pas le seul. Ça fait longtemps que Kendall ne me laisse continuer mes recherches que pour avoir la paix, et Vaughn et Weiss ont accepté la version officielle depuis quelques temps déjà. Mais au fait, personne ne t’a appris qu’écouter aux portes n’était pas très poli ?

- Tu sais, on m’a élevée dans l’idée que ce type de comportement était au contraire très positif…

- Je suppose que Kendall t’envoie bientôt sur une autre mission, puisque tu rôdes dans les couloirs, reprit Jack sans relever sa remarque.

- Je ne rôde pas. En fait, je ne suis pas là. Si quelqu’un te demande, je suis actuellement enfermée au niveau 7, en train de lire des rapports barbants sur les activités récentes du LTTE au Sri Lanka. Mon surveillant fait une pause café prolongée. Je crois que je leur fais beaucoup moins peur qu’auparavant, ajouta-t-elle.

- Ta visite avait-elle un but, ou est-ce que tu t’ennuyais simplement à mourir ?

- Un peu des deux. Mais… Enfin, il y a quelque chose dont je voulais te parler. Je suis tombée sur une information qui pourrait, enfin, peut-être, je veux dire qu’il est possible que ce soit l’indice qu’on cherchait, sur Sydney.

Jack la regarda, étonné de son manque d’assurance, qui lui faisait penser à Marshall.

- Quel type d’information ?

- Une vidéo, où elle apparaît, saine et sauve. Mais ça ne va pas te plaire du tout.

- Comment l’as-tu obtenue ?

- Dans le cadre de mes missions pour Kendall, j’ai eu accès à du matériel de surveillance qui était auparavant en sommeil. Dont une caméra cachée dans le bureau d’un certain Lazarey.

- Andrean Lazarey, le diplomate russe qui a été assassiné il y a quelques jours ? C’est chez lui que Sydney a été filmée ?

- Oui, répondit Elisha, hésitante. J’aurais préféré pouvoir vérifier que le fichier est authentique, avant de t’en parler, mais je ne peux pas sans que Kendall le découvre…

- Montre-moi cette vidéo, articula Jack, se demandant ce qui pouvait mettre Clode dans un tel état.

Celle-ci soupira, puis passa de l’autre côté du bureau et se pencha par-dessus l’épaule de Jack pour taper un lien sur le clavier, puis elle recula, croisant les bras. Jack se concentra sur l’écran de l’ordinateur, alors que la vidéo commençait à défiler.

Andrean Lazarey se lève de son bureau pour saluer une femme aux cheveux blonds, dont le visage est hors-champ. Ils s'embrassent sur les joues, puis Lazarey ferme la porte derrière elle. La femme se retourne, regardant pour la première fois vers la caméra. Jack, bien que s’attendant à cette vision, retint sa respiration : c’est Sydney. Il sentit des larmes lui monter aux yeux, tant il commençait à se demander si sa foi inébranlable était fondée.

Lazarey passe à nouveau devant Sydney, qui saisit un couteau dans sa manche de manteau, tandis que son hôte a le dos tourné. Elle le saisit alors par le cou, et lui tranche la gorge. Jack sursaute, place sa main sur sa bouche. Pendant ce temps sur l’écran, Lazarey porte la sienne à sa gorge, et tombe au sol, du sang s’écoulant de sa blessure…

C’est seulement quelques minutes plus tard que Jack reprit pied et se souvint qu’Elisha était dans la pièce. Il ne comptait pas en laisser voir autant de ses émotions devant elle. De son côté, elle semblait tout aussi gênée, n’osant pas briser le silence.

- Personne d’autre n’a vu cette vidéo ?

- Je l’ai supprimée du serveur, il ne reste que cette copie.

- Bien. Tu en sais plus sur ce Lazarey ?

- Pas grand chose. Descendant d’une famille royale russe, les Romanov. Il semble s’être beaucoup intéressé à Rambaldi.

Elle resta silencieuse un instant.

- Comme je l’ai dit, je ne suis pas du tout sûre de l’authenticité de cette vidéo. Des tas de gens auraient pu la trafiquer pour des tas de raisons.

- Je sais. Je vais la faire analyser avant d’en tirer des conclusions, répondit Jack.

- Bon, je devrais retourner à mes rapports avant que quelqu’un s’aperçoive de mon absence et déclenche l’autodestruction…

- Elisha ? la rappela Jack, hésitant, alors qu’elle était sur le pas de la porte. Merci. » Elle ne marqua qu’une brève pause, sans se retourner, avant de quitter la pièce.

Quelque part en Russie.

         « Je vais essayer d’être la plus claire possible, M. Lazarey. Si vous ne faites pas exactement ce que je dis, à cette heure-ci demain, vous serez mort. »

C’était comme ça qu’elle s’était présentée. Julia. Si c’était son vrai nom – ce qui l’aurait surpris au plus haut point. Et il lui avait fait confiance. Il n’avait pas vraiment le choix. Il avait sans doute eu raison, puisqu’il était en vie – et, plus important, puisque le Covenant, tout comme le gouvernement russe, semblait croire à sa mort.

Une femme étonnante, cette Julia. Très douée. Mais ne semblant pas vraiment croire en Rambaldi. Mais, comme elle le lui avait dit, « Ce qui compte, ce n’est pas ce que je crois. Certaines personnes dangereuses y croient, et sont prêtes à tout pour obtenir les objets de ce maudit prophète, comme ce cube pour lequel vous deviez mourir. Ce qui compte, c’est de les arrêter. »

Colombo, Sri Lanka. 16 février 2004.

         Kendall avait chargé Jack et Dixon d’accompagner Elisha Clode au Sri Lanka, où elle devait rencontrer un membre du LTTE, qui voulait l’engager pour une opération dont la CIA ne savait encore rien – le but de la mission était justement de découvrir les objectifs de ce groupuscule qui venait juste de réapparaître.

« Quelles sont les nouvelles de Tokyo ? demanda une femme en s’asseyant sur le banc à côté d’Elisha, qui lisait le journal.

Encore une qui a trop regardé James Bond, pensa Dixon en faisant le point sur ses jumelles, qui lui permettaient d’observer la scène depuis le toit d’un immeuble voisin. Jack était posté dans le parc, pour pouvoir intervenir rapidement en cas de problème. Encore une fois, un gadget de Marshall leur permettait de suivre la conversation comme s’ils y étaient.

- Je ne sais pas, je lis toujours la section nationale en premier, répondit Clode sur un ton qui parut légèrement moqueur à l’oreille exercée de Dixon – mais n’avait-elle pas toujours ce ton ?

- Ravie de vous rencontrer, fit la responsable du LTTE sans regarder son interlocutrice.

C’était une femme d’une quarantaine d’années, de type asiatique, les cheveux ramenés dans un chignon strict, le visage sec, le regard noir et dur. Dixon en prit quelques clichés avec l’appareil photographique intégré à ses jumelles, qui furent transmis immédiatement au bureau de Marshall pour lancer une recherche dans les fichiers de la CIA.

- Dites m’en plus sur ce contrat, répliqua Clode.

- Il s’agit d’une mission délicate. Vous n’êtes pas sans savoir que mon organisation vient de prendre un nouveau départ, cela dit nous craignons d’être déjà infiltrés.

L’ironie de la situation n’échappa pas à Dixon. Le LTTE faisait entrer un loup dans sa bergerie… Pour en chasser un chien. Sauf que la bergerie est plutôt une meute de loups, rectifia-t-il avant de se reconcentrer sur le banc et ses deux occupantes.

- Combien de taupes ?

- Nous supposons qu’il n’y en a qu’une.

- Qu’attendez-vous de moi ?

- Que vous la démasquiez, discrètement. Voyez-vous, nous avons dû faire appel à la générosité d’investisseurs qui nous retireraient immédiatement leurs fonds, s’ils apprenaient que nous avons un espion dans nos rangs, pour des raisons assez évidentes. Nous sommes prêts à vous payer très cher pour que vous fassiez… disparaître ce problème.

- C’est dans mes cordes. Mais vous allez devoir nommer un prix…

- Disons trois millions, si le problème est réglé d’ici à la fin de la semaine.

- Ça ne devrait poser aucun problème, répondit Elisha Clode en s’autorisant un sourire sinistre, avant de quitter le banc et le parc. »

         Non, aucun problème, se répéta Elisha. Durant l’étude de ces passionnants rapports, la veille, elle avait en effet déjà compris qu’il y avait une taupe au LTTE, et découvert son nom. Rien de bien sorcier : le gouvernement chinois semblait beaucoup trop en avance sur les américains, dans la lutte contre le LTTE, et avait eu la mauvaise idée de rétribuer de façon très généreuse – mais pas assez sécurisée – un homme qui n’avait jamais fait partie de ses fonctionnaires, mais était par contre sur la liste des membres supposés du LTTE…

Rejoignant Bristow et Dixon, qui l’attendaient dans une voiture à distance raisonnable du parc, Elisha haussa encore une fois les sourcils devant le véhicule en question : les choix de la CIA en matière de voitures banalisées étaient… assez particuliers. Elle avait déjà vu les Golf et 4x4 noirs – autant coller un sticker “Je suis du gouvernement, et/ou un fou du volant” – mais aujourd’hui, c’était une vieille Fiat qui avait due être sacrément pistonnée pour passer le contrôle technique, et qu’on avait repeinte en… rose. Un rose pâle, certes, mais clinquant tout de même. Avec les deux agents chevronnés qui la regardaient approcher d’un air impatient, cela faisait un drôle de contraste. Elle fixa la scène un instant afin de la graver dans sa mémoire – il y a si peu d’occasions de s’amuser, dans les cellules secrètes de la CIA…

Récréation terminée… Elle monta à l’arrière de la Fiat et attendit qu’un de ses gardes-chiourmes brise le silence. Ce qu’aucun d’entre eux ne semblait décidé à faire. De guerre lasse, elle prit la parole :

« J’ai déjà le nom de la taupe, dit-elle, ce qui ne sembla surprendre personne. Bravo, Elisha, fit-elle d’une grosse voix imitant celle de Dixon. Tu es vraiment la meilleure.

L’intéressé lui envoya un regard courroucé dans le rétroviseur.

- Bon, je suis censée faire quoi ? Je remplis le contrat, ou on ment au LTTE ?

- Ben voyons, allez-y, tuez-le, répliqua Dixon. A votre avis ?

- Oh, pardon, j’avais oublié : la CIA n’a jamais fait tuer personne, pas vrai ?

- Temps mort, intervint Jack, d’une voix calme mais ferme.

- Moi je dis ça, je dis rien, reprit Elisha plus doucement. Si vous tenez à gaspiller l’argent du contribuable pour simuler la mort et sauver la vie d’un mercenaire coréen travaillant chez les sri-lankais à la solde des chinois… faites-vous plaisir ! Après tout, aucun de mes alias ne paie d’impôts aux Etats-Unis…

- Qui est ce coréen, exactement ? s’enquit Jack, ignorant ses sarcasmes comme il le faisait souvent.

- Choi Suk. Anciennement membre du K-Directorate. Il est suspecté par divers services secrets de faire partie du LTTE, et reçoit régulièrement de grosses sommes du gouvernement chinois.

- Bien. Je contacte Kendall pour organiser son extraction le plus tôt possible.

- C’est vous le chef, répondit Elisha en étendant ses jambes sur la banquette arrière.

- Et nous, on rentre à L.A.

- Quoi, déjà ? fit Elisha d’un air désolé. Et moi qui espérais profiter de la chaleur sri-lankaise encore un peu…

- Je vous rappelle qu’il y a 15 heures d’avion, répliqua Dixon, et une opération chirurgicale qui vous attend. »

Quelques heures plus tard, dans un avion au-dessus du Pacifique.

         Jack n’avait pas eu l’occasion de parler à Elisha depuis le début de la mission, Dixon ne les ayant pas quittés d’une semelle. Quand celui-ci s’éclipsa enfin pour aller aux toilettes, dans l’avion, l’agent Bristow dut retenir un soupir de soulagement, ce qui n’échappa pas à Elisha. Celle-ci se redressa sur son siège, attendant qu’il rompe le silence.

« Connais-tu un moyen de contacter ta mère ? »

* Générique de fin *

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