Épisode 19: Le monde change...

Voici venir les choses sérieuses... J’ai beaucoup réfléchi au cours de cette saison d’Halcyon à ce que je ferais de l’amnésie de Sydney et, plus largement, de la saison suivante, qui rattrape la saison 3 d’Alias. Et j’en ai beaucoup discuté avec mon cher beta-lecteur et petit frère. Il a fallu faire de nombreux choix et se résigner à faire souffrir un petit peu ces personnages que j’aime comme si je les avais créés. J’espère que l’univers que nous créons sera à votre goût !

Cet épisode a été écrit du seul point de vue de Sydney, ainsi que la majeure partie de l’épisode suivant que j’ai écrit en même temps. C’est un parti pris de ma part, pour mieux montrer ce qu’elle peut ressentir dans un monde si différent de ce qu’elle connaissait. Cela n’a pas été facile, surtout que depuis le début d’Halcyon j’ai rédigé tous les épisodes de façon très télévisuelle, avec des courtes séquences intercalées pour ménager des effets de suspense, mettre en parallèle les différents personnages… et faire passer les ellipses en douceur. J’espère donc que les transitions ne vous sembleront pas trop artificielles et que vous ne serez pas trop perdus grâce aux modifications apportées après lecture par mon père qui m’a fourni des commentaires extrêmement utiles. Dites-moi ça dans vos reviews !

Côté intrigue, pas mal de choses changent par rapport à celle d’Alias – d’abord à cause des développements différents de la saison 1 d’Halcyon, mais aussi parce que je ne vois pas l’intérêt de faire un simple remix de la saison 3 avec Elisha Clode en plus, et que j’ai des idées bien à moi sur les personnages et leur évolution – vous aurez d’ailleurs peut-être quelques surprises, que j’espère parvenir à faire couler de source. C’est peut-être finalement dans cet épisode 19 que les choses seront le plus calquées sur la structure et les dialogues de l’épisode 1 de la saison 3 d’Alias, avec des différences évidentes et de nombreux clins d’œil.

Et puis au fil du temps, j’ai pensé à une fin qui conclurait vraiment certaines intrigues, ayant été un peu frustrée par la saison 5 raccourcie de la série, comme beaucoup de fans j’imagine… Il s’agit notamment de ce cher Rambaldi auquel on ne semble pas pouvoir échapper – lorsque j’ai commencé à écrire cette fic, je n’imaginais pas lui accorder un tel rôle, tout comme il me paraissait n’être qu’un fil rouge secondaire quand j’ai commencé à regarder la série avec ma maman il y a déjà bien des années… Et puis en m’appropriant l’univers et les personnages, j’ai commencé à avoir envie d’en faire quelque chose, de ce scientifico-prophète. J’espère y arriver de façon satisfaisante, et que vous prendrez autant de plaisir à lire la suite de ces aventures que moi, j’en prends à les rêver.

Mais pour l’instant, place à l’épisode 19 !

Episode 19 : Le monde change…

Rien n’est permanent, sauf le changement.
(Héraclite d’Éphèse)

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :
Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous aux Dossiers top secrets.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même par l’intermédiaire de Julian Sark, ancien camarade d’Halcyon avec qui elle entretient une relation amoureuse.

Will travaille comme analyste à la CIA et dirige maintenant une équipe composée de Cecilia Hagan, Francisco Gomez et Al Miller.

Dixon est à la tête de la division de la CIA.

Marshall est engagé dans une relation sérieuse avec Carrie, informaticienne à la NSA, qui attend un enfant de lui.

Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant. Sa mère, Olivia, travaille également pour le Covenant, tandis que son père George est sénateur et ignore tout de ce que son épouse et sa fille font de leur temps libre.

Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

En mars, Elisha et Sydney ont volé le Miroir de Rambaldi à Tallinn, pour le compte du Covenant. Avant de le leur remettre, elles ont déchiffré le message qu’il comportait avec l’aide de Sark et de Petrovitch, taupe du KGB autrefois infiltrée à Halcyon et à présent au Covenant – il s’agissait de trois listes de chiffres, trois séries de coordonnées accompagnées de dates.
Les deux premières concernent les deux sœurs : la mort officielle de Sydney à Los Angeles et l’évasion d’Elisha à Moscou. La troisième indique les coordonnées de Hong-Kong et la date du 18 mai.

Jack, Sydney et Elisha se rendent donc sur place à la date en question. Des agents du K-Directorate sont aussi de la partie, et pendant le combat, Sydney est séparée de son père et de sa sœur. Ces derniers sont arrêtés par le NSC et la CIA, qui ont découvert le pot aux roses.

Sydney perd connaissance, et à son réveil elle n’a plus aucun souvenir des deux dernières années…

 * Générique *

         Une lumière rouge intermittente au-dessus d’elle. Un chat qui miaule au fond de l’impasse. La douleur qui se réveille, lorsqu’elle tente de se redresser. Vertige. Sydney retombe sur le trottoir, se lève à nouveau, plus prudemment, en prenant appui sur une benne à ordures. Elle reste immobile un instant, regarde autour d’elle puis commence à marcher en direction d’une avenue illuminée. Portant la main à sa tête pour vérifier qu’elle n’a rien, elle fouille sa mémoire. Mais rien à faire, elle ne se souvient pas comment elle a pu quitter son appartement après avoir tué le double de Fran. Tant de questions s’accumulent dans son esprit…

Arrivant sur l’avenue, entourée de passants tous plus pressés les uns que les autres, elle lit les panneaux et affiches en chinois, d’autres en anglais, voit les voitures qui circulent sur le côté gauche de la chaussée. Hong Kong.

Sentant sur elle des regards curieux, Sydney tente de reprendre une contenance et commence à marcher pour passer inaperçue, puis se dirige vers la première cabine téléphonique dans son champ de vision et compose le numéro d’exfiltration qu’elle a mémorisé dès son premier jour à la CIA.

« Dispatch, répond une voix de femme.

- Ici l’agent 230084, confirmation : miroir.

- Restez en ligne.

Sydney attendit à peine quelques secondes avant que ne résonne la voix de son supérieur :
- Ici Kendall.

- Je viens de me réveiller à Hong Kong. Je ne sais pas depuis quand je suis ici ni comment j’y suis arrivée…

Pas de réponse ; Sydney crut un instant que la communication avait été coupée.
- Allo ?

- Rendez-vous dans votre planque de Shwing Sho Way(1) aussi vite que possible, reprit Kendall, dont le ton toujours imperturbable laissait néanmoins filtrer un certain trouble. Vous vous souvenez comment y aller ?

- Bien sûr, le rassura Sydney, d’autant plus surprise que sa mémoire photographique n’était un secret pour personne.

- Je ferai en sorte qu’ils soient prêts à vous recevoir. 

- Reçu. »

Après avoir raccroché, Sydney regarda autour d’elle, se remit en marche, tourna à droite, traversa une rue, à la recherche de repères. Après quelques minutes, elle reconnut une enseigne lumineuse, puis un immeuble au loin, ce qui lui permit de s’orienter vers la planque.

Un quart d’heure plus tard, elle arrivait chez ses contacts, un couple de Chinois. Le mari la conduisit à travers un couloir.

« Est-ce qu’ils ont dit… commença-t-elle sans reconnaître sa propre voix, avant de toussoter. Est-ce qu’ils ont dit comment j’avais pu arriver ici ? Est-ce que…

- Vous devriez attendre que votre contact arrive, » l’interrompit le Chinois avant de déverrouiller une porte et de l’inviter à entrer d’un geste de la main.

Sydney s’assit dans un fauteuil tandis qu’il refermait la porte derrière elle. Un plateau repas était posé sur la table, mais les quelques centimètres qui l’en séparaient paraissaient infranchissables et ses paupières devenaient de plus en plus lourdes. L’esprit bouillonnant de questions, elle s’endormit.

Des lumières blanches, les cloches d’une église. Des visages flous, des miaulements, un bruit de moteur. « Sydney, attention ! »

L’espionne s’éveilla au cliquetis d’une clé dans la serrure de la porte, avec l’impression désagréable d’être en train d’oublier ce dont elle venait juste de rêver. Le temps que la porte s’ouvre, il n’en restait qu’une phrase sortie de son contexte, lancinante comme un mauvais pressentiment : « Certaines choses ont changé pendant ton absence(2). »

Sydney se leva et se tourna vers la porte, sur ses gardes. Will apparut. Elle le dévisagea et pensa un instant qu’elle était toujours endormie. Ou peut-être tout le reste n’avait-il été qu’un stupide cauchemar ? Voyant sa confusion, il prononça doucement :

« C’est bien moi. La CIA a pensé qu’il valait mieux t’envoyer quelqu’un dont tu pourrais vérifier l’identité, alors me voilà. On s’est embrassés en mangeant de la glace dans ta cuisine en 2001, débita-t-il avec un sourire(3).

- J’ai cru que tu étais mort ! s’exclama-t-elle en s’approchant de lui, incrédule.

- Moi aussi, pour tout te dire, répondit-il avant de la serrer dans ses bras. Je me suis inquiété, que s’est-il passé avec Jack et Clode ?

- Clode et mon père ?

- Oui, ils ont été mis au secret.

- Je ne comprends rien à ce que tu racontes. Et d’abord, comment ai-je atterri à Hong Kong ?

Will fronça les sourcils.
- Attends une minute… quelle est la dernière chose dont tu te souviennes avant ton réveil ?

- J’étais chez moi, avec Fran. J’écoutais mon répondeur, j’ai reçu ton message. J’ai essayé d’atteindre mon flingue, mais elle a compris que je savais. On s’est battues. Je l’ai tuée. Et je me suis réveillée ici.

Le visage de Will s’était assombri au fur et à mesure de son récit. Sydney eut la désagréable impression que quelque chose ne tournait pas rond. Ce qui fut confirmé par la façon dont il prononça son prénom :

- Syd…

- Quoi ? Tu verrais ta tête… Qu’y a-t-il de si terrible ?

- Ce soir-là… c’était il y a deux ans. Nous sommes le 19 mai 2005. Regarde, fit-il en soulevant son T-shirt pour lui montrer une cicatrice, sentant qu’elle avait besoin d’éléments concrets. Doren, le double de Fran, m’a poignardé et laissé pour mort, j’ai passé un mois à l’hôpital.  En 2003, il y a deux ans… Cette nuit-là, ton appartement a été détruit dans un incendie. On a pu me sortir de là, mais il ne restait rien de toi ni de Doren. Tu es présumée morte depuis.

- Mais… comment… ? » balbutia la jeune femme en chancelant avant de s’écrouler, laissant tout juste le temps à son ami de la rattraper par les épaules pour amortir le choc.

« Les choses ont changé… »
Un son de cloche, un bruit de moteur. Un chat qui miaule.
 « Tu veux des pancakes ? Sydney, attention ! » Une petite fille dans la neige.
« Ça me revient. Fran n’aime pas la glace au café(4). » Trois coups de feu.
Une voiture qui s’écrase dans un mur d’eau, l’habitacle qui se remplit.
« C’était il y a deux ans. » « Les choses ont changé pendant ton absence. »

Une lumière blanche, aveuglante. Puis l’obscurité. Elle rouvrit les yeux avec plus de précaution, battit des cils le temps qu’ils s’accoutument à la luminosité. Des murs blancs, un poste de télévision en hauteur, une perfusion dans son bras : elle était à l’hôpital.

Sydney se redressa dans le lit, sentant poindre une migraine.
« Fran n’aime pas la glace au café… Il y a deux ans… Présumée morte… »

Dixon entra dans la chambre et vint s’asseoir à son chevet.
« Tout va bien. Tu es à l’hôpital naval de Stafford, on s’occupe de toi. Tu as une petite commotion, mais tout ira bien.

- Will m’a dit que j’ai disparu pendant deux ans.

- C’est vrai, confirma Marcus.

- Où est mon père ? Et… ma mère, avez-vous eu de ses nouvelles depuis Mexico ? Pourquoi a-t-on cru que j’étais morte si Will a survécu à l’incendie ?

- Sydney… tenta de la calmer son ancien coéquipier.

- Et Fran ? Son double l’a tuée ? Avez-vous retrouvé son corps ?

- Je sais que tu as un million de questions, mais…

- Un million ? Si seulement je n’en avais qu’un million !

- Tu vas devoir faire preuve de patience. D’abord, il faut que les médecins t’examinent.

- De la patience ? On me dit que deux ans ont passé sans que j’en aie aucun souvenir, et personne n’a l’air de savoir où j’étais pendant tout ce temps. Et tu voudrais que je sois patiente ? Je mérite de savoir ce qui est arrivé à ceux que j’aime ! Où est Kendall ? Je veux des réponses.

- Ce n’est plus Kendall qui dirige notre division, répondit Dixon. C’est moi, depuis plus d’un an.

- Félicitations, souffla Sydney, prise au dépourvu. Je suis contente pour toi.

A cet instant, la porte de la chambre s’ouvrit sur Eric Weiss.

- Comment te sens-tu ? s’enquit l’agent.

- Ça va. Tu as bonne mine. Tu as perdu du poids ?

- Euh, oui, merci de le remarquer. J’ai fait une croix sur tout ce que j’aimais manger, mais j’ai fière allure. Directeur Dixon, on a quelque chose.

- Excuse-nous une minute, reprit Marcus avant d’accompagner Eric à l’extérieur de la pièce.

Les deux hommes restèrent devant la vitre de la porte. Weiss tendit un dossier à Dixon, et Sydney lut sur leurs lèvres une conversation difficile à comprendre hors de tout contexte :
« Selon nos infos, le Covenant pourrait essayer d’intercepter Kingsley pour obtenir la puce.
- Et on arrive pas à contacter Kingsley ?
- Non, silence radio. Mais nous venons d’obtenir l’adresse d’une base d’opération du Covenant en banlieue parisienne.
- Contactez la SNCF. Qu’ils arrêtent le train à la prochaine gare. Kingsley saura comment nous joindre.
- Compris.
- Et formez une équipe d’intervention. Je veux vider cette base du Covenant. »

- Je dois y retourner, dit le nouveau directeur en passant la tête par l’embrasure de la porte. Mais… écoute, c’est important, si quelqu’un pose la question, tu es réapparue à Singapour, pas à Hong Kong.

- Dixon, je veux voir mon père, énonça la jeune femme sans prendre le temps de s’interroger sur cette nouvelle bizarrerie – Singapour ou Hong Kong, quelle importance ?

L’expression sur le visage de son ancien coéquipier déplut fortement à Sydney, et plus encore son soulagement lorsqu’il fut sauvé par le gong :

- Je m’en occupe, lui dit en effet Will, arrivant un gobelet de café à la main.

Dixon partit avec Weiss tandis que Will s’approchait du chevet de son amie.
- Tu ne te souviens toujours de rien ? s’enquit l’ancien journaliste.

- Non, répondit Sydney. Donc Dixon est directeur maintenant. Mais toi, tu es toujours analyste… ? Autre chose que je dois savoir ?

La jeune femme n’apprécia pas du tout l’ombre qui passa sur le visage de Will.

- Le médecin dit qu’il vaudrait mieux y aller en douceur, énonça-t-il. Mais effectivement, pas mal de choses ont changé en deux ans, et je pense que tu préfèrerais être au courant.

Certaines choses ont changé pendant ton absence, entendit-elle résonner à ses oreilles sans comprendre.

- D’abord, reprit Will, eh bien, euh, Vaughn… mieux vaut que tu l’apprennes maintenant…Vaughn s’est marié. Il est prof à l’université. Sa femme est au NSC, elle travaille comme agent de liaison à la division.

La réaction instinctive de Sydney fut le déni – c’était impossible, deux ans, ce n’était rien pour un amour comme le leur. Mais que ce soit Will qui le lui annonce apportait une crédibilité certaine à l’information. Tu rumineras ça plus tard, s’exhorta-t-elle, pour l’instant tu as d’autres chats à fouetter.

- A Hong Kong, tu as dit quelque chose sur mon père. Et Dixon s’est figé quand j’ai parlé de lui.

- Il est en détention, expliqua Will. On l’a arrêté à Hong Kong avec Clode il y a deux jours.

A Hong Kong… Cela expliquait sans doute la requête saugrenue de Marcus à propos de Singapour…

- Bon sang, comment t’annoncer ça... ? continuait son ami.

C’est alors qu’une cinquantenaire aux cheveux courts et bruns fit irruption dans la chambre, interrompant une nouvelle fois le flot de révélations.
- Tippin, Dixon vous réclame, annonça-t-elle. On a besoin de vos compétences pour préparer une intervention.

- Mais je n’ai jamais eu le temps de… protesta l’analyste en désignant Sydney.

- Je m’en charge, coupa l’inconnue.

Will sembla peser le pour et le contre un instant.
- C’est ta tante, présenta-t-il simplement. Tu peux lui faire confiance, lâcha-t-il avant de sortir, les laissant seules.

- Vous êtes Yekaterina, souffla Sydney. J’ai lu votre dossier.

- Tout le monde m’appelle Katya, précisa la Russe. Je travaille comme agent de liaison du FSB à la CIA depuis presque un an.

- Alors, quelle est cette effroyable révélation ? »

Prison secrète de la CIA, Los Angeles. 21 mai 2005.

Face à une vitre en verre trempé, Sydney replaça nerveusement une mèche de cheveux derrière son oreille. Son père apparut de l’autre côté, vêtu d’une tenue de prisonnier kaki, le visage tuméfié et portant une barbe de quelques jours.

« On m’a dit que tu avais perdu la mémoire, commença Jack. Tu vas bien ?

- Ça ira, éluda-t-elle en haussant les épaules. Mais je ne comprends pas, tu es accusé de trahison ?

- Je n’ai jamais cru à ta mort, expliqua l’agent de la CIA. J’ai continué à te chercher après que tout le monde ait abandonné. A un moment donné, j’ai eu besoin d’aide, alors j’ai fait appel à Elisha qui était alors détenue à la division. J’ai intercédé en sa faveur pour qu’on l’envoie sur le terrain… et elle s’est évadée. La CIA ignorait que j’avais gardé le contact avec elle jusqu’à il y a quelques jours, lorsqu’ils nous ont repérés à Hong-Kong. Mais…comment as-tu obtenu de me voir ? Le directeur du NSC, Robert Lindsay… tu l’as rencontré ? Il m’a mis au secret.

- J’ai exploité mon avantage.

« Je crois que je sais où j’étais, » avait soufflé Sydney, après avoir fait mine de se réveiller en sursaut devant Weiss.

Ce dernier l’avait alors conduite jusqu’à l’immeuble de la CIA, d’où Lindsay et Dixon organisaient l’opération. La jeune femme s’étonna devant les changements opérés dans les protocoles de sécurité, et devant le nombre de visages inconnus.

« Weiss nous a dit que tu te souvenais de quelque chose, commença Dixon, qui semblait hésiter entre son rôle de directeur, et celui d’ancien coéquipier et ami de Sydney.

- Vous souvenez-vous comment vous êtes arrivée à Singapour ? demanda brusquement un homme presque chauve aux lèvres apparemment perpétuellement tordues dans un rictus méprisant.

- Syd, je te présente Robert Lindsay, le directeur du NSC, intervint Dixon, la regardant droit dans les yeux, craignant sans doute qu’elle ait déjà oublié sa remarque à propos d’une autre ville asiatique.

- Non, souffla-t-elle. Mais j’ai eu une vision claire du bâtiment où j’étais retenue prisonnière. Je sais qu’il se trouve à Paris, et je pourrais reconnaître… au moins trois de mes ravisseurs.

- Selon le rapport de l’agent Weiss, intervint Lindsay, vous vous rappelez également les avoir entendus parler et mentionner des noms… comme Kingsley ?

- Oui, répondit Sydney. Pour l’instant, c’est tout ce dont je me souviens.

- On dirait bien que ceux que nous recherchons sont aussi responsables de l’enlèvement de mademoiselle Bristow, dit le directeur du NSC avant d’expliquer : la nuit dernière, plusieurs passagers d’un train français ont été assassinés. Parmi les victimes, un de nos consultants, Scott Kingsley.

- Kingsley travaillait pour le Projet Blackhole, continua Dixon en tendant un dossier à Sydney. Il transportait une puce contenant un logiciel secret défense qui permet de réaliser le portrait robot de n’importe qui à partir de son ADN… et selon Marshall, on pourrait facilement en faire l’usage inverse pour obtenir un profil ADN approximatif. Entre les mauvaises mains…

- Cela pourrait être encore pire que la base de données génétique de Stuttgart, compléta Sydney. Je vois.

- Apparemment, le Projet Blackhole a envoyé le programme à Kingsley pour qu’il l’analyse plus en profondeur. Mais il a été intercepté par un groupe qui se fait appeler le Covenant. Nos dernières informations concernent l’adresse d’une de leurs bases, à Paris. Nous pensons que la puce s’y trouve et une équipe s’apprête à partir pour la récupérer.

- Cela vous rappelle quelque chose ? s’enquit Lindsay en désignant les plans de la base.

- Oui, mentit Sydney avec aplomb, tentant de ne pas regarder Dixon – que savait-il exactement ?

- Nous allons intervenir avec ou sans vous, reprit le directeur du NSC. Sans vous, nous serons aveugles. Vous pourriez remarquer des détails alors que nous passerions à côté.

- Personnellement, je suis d’avis que te renvoyer sur le terrain aussi vite serait une erreur, protesta Marcus – et Sydney se demanda se qui se cachait exactement derrière cette objection, et si l’alerte qu’elle décelait dans ses yeux était le fruit de son imagination.

- Eh bien, monsieur Dixon, vous devriez peut-être vous demander si vous tenez vraiment à appréhender ces tueurs…

- Ne remettez pas en question ma détermination ! l’interrompit Dixon. Ce que vous proposez est prématuré…

- Peut-être que si vous écoutiez ce que je propose… certainement pas de parachuter mademoiselle Bristow seule sur le terrain…

- Ecoutez, j’ai moi-même vécu un traumatisme. Un retour sur le terrain trop tôt est aussi catastrophique qu’une absence totale d’entraînement.

- Pardon, excusez-moi ! coupa Sydney en agitant les bras. Je suis juste devant vous. Je pense pouvoir vous être utile à Paris, ajouta-t-elle à l’intention de Lindsay. Mais je n’envisagerai même pas d’y aller si vous ne m’aidez pas auparavant. Je veux voir mon père… tout de suite !

- Que ce soit clair, mademoiselle Bristow… Je ne compte pas faire une seule faveur à votre père. Cela dit, on peut difficilement vous tenir rigueur d’être sa fille… et je ne suis pas sans cœur, comme vous le constaterez. Je vous autorise à lui rendre visite pour cette fois, et cette fois seulement.

- Merci, » lâcha l’espionne en faisant de son mieux pour dissimuler son mépris.

- Oui, on m’a dit que tu croyais avoir été détenue à Paris… commença Jack, les yeux plissés – il devait savoir quelque chose car de toute évidence, il n’y croyait pas une seconde.

Sydney choisit ce moment pour appuyer sur un bouton de sa montre.
- C’est un dispositif anti-mouchard de Marshall, Will me l’a donné. Nous avons quatre-vingt-dix secondes. Papa, je ne me souviens de rien du tout, j’ai lu sur les lèvres de Dixon et Weiss puis j’ai inventé cette histoire pour avoir un moyen de pression. Et maintenant, ils veulent m’envoyer en mission !

- Un moyen de pression, pour quoi faire ?

- Ils m’ont dit que tu étais au secret, mais il fallait absolument que je te voie, expliqua la jeune femme. Il n’y a pas de mots pour raconter ce que ça fait de se réveiller sur un monde si différent. Tout a changé, les amis qu’il me reste sont passés à autre chose, mon appartement a brûlé, je n’ai plus de travail, Vaughn est marié et tu es en prison…

- Michael Vaughn n’a jamais été à la hauteur, ma chérie. Mais à sa décharge, tempéra son père à la grande surprise de Sydney… Ils ont trouvé ton ADN dans les décombres ; le Covenant avait tout prévu. Ce sont eux qui t’ont enlevée. Tu dois t’en méfier. Ils sont extrêmement puissants et ont apparemment des projets pour toi.

Bien que brûlant d’en savoir plus, Sydney ne parvint qu’à balbutier :
- Je ne crois pas pouvoir m’en sortir sans toi.

- Ne dis pas de bêtises. Tu n’as pas vraiment le choix, de toute façon. Il faut que tu regagnes la confiance de la CIA, et qu’ils ne découvrent jamais que ce souvenir était un coup de bluff.

- Je vais tout faire pour te sortir de là, tu m’entends ?

- Ne fais rien de stupide, Sydney. Et si tu décides de le faire quand même… soupira-t-il après une pause, semblant conscient qu’il ne pourrait rien dire ou faire pour l’en dissuader… c’est Elisha qu’il faut aider. Tu ne t’en souviens peut-être pas, mais tu lui dois bien ça.

- C’est pourtant moi qui ai une commotion, protesta sa fille. Tu ne peux pas sérieusement…

Mais elle fut interrompue par l’insistant Biip, Biip, Biip de sa montre.

- Tu le sais probablement déjà, mais je t’aime, conclut son père.

- Je t’aime aussi. »

Les choses ont changé pendant ton absence…

Sydney sortit déboussolée de cette entrevue. Peut-être que tout au fond d’elle-même, elle avait espéré que son père balaierait ces bizarreries d’un revers de la main, en fournissant une explication valable ou une solution ou simplement en niant tout – s’il lui avait dit que ce n’était qu’un cauchemar dont elle n’allait pas tarder à se réveiller, ou que tous les autres étaient victime d’une hallucination collective, elle aurait été ravie de le croire sur parole.

Mais non. Ce n’était jamais si simple.

Elle décrocha son tout nouveau téléphone portable pour composer le numéro de l’une des quelques personnes à qui elle avait toujours pu et pourrait toujours faire confiance.

« Tippin, répondit-il de cette voix si professionnelle d’analyste de la CIA qui rappela à Sydney que lui aussi avait changé – elle n’avait pas manqué de remarquer sa consommation d’expresso, lui qui n’avait jamais bu que du cappuccino, et surtout, la bosse à sa cheville, caractéristique d’un holster et de son contenu. On lui avait fait tant de mal, tout ça parce qu’il était l’ami de Sydney Bristow. Et voilà qu’elle le mêlait encore à ses problèmes…

- Will, c’est Syd.

- Salut ! Comment ça s’est passé avec ton père ?

- Aussi bien que possible vues les circonstances… Dis-moi, pourrais-tu avoir accès à la vidéo de l’interrogatoire de Clode par Lindsay ?

- Je vais voir ce que je peux faire, répondit son ami sans poser de questions. Marshall pourra sans doute pirater discrètement le serveur du NSC. Je t’envoie la vidéo sur ton portable. »

En raccrochant, Sydney contempla pensivement l’appareil, tellement plus fin, tellement différent de ceux qu’elle connaissait deux ans auparavant. Et apparemment, on pouvait y recevoir des vidéos maintenant.

La jeune femme ferma les yeux un instant, se massant les tempes. Le garde avait accepté de la laisser se reposer un instant dans une salle jouxtant le parloir, et ce qui n’était censé être qu’un prétexte se transformait en tentation on ne peut plus réelle.

A la vibration de son téléphone dans sa poche, elle eut l’impression de se réveiller en sursaut sans avoir goûté au sommeil. Après avoir vérifié que la porte était fermée, elle brancha le kit mains libres, qu’elle avait gardé dans son sac avec la notice de l’appareil, mit en place les écouteurs puis ouvrit le fichier vidéo envoyé par Will.

Elisha Clode était seule dans la salle d’interrogatoire, menottée à la table devant laquelle elle était assise. Ses cheveux, qui avaient beaucoup poussé depuis qu’elle l’avait vue à Stockholm, dissimulaient en partie son visage. Son langage corporel indiquait une agitation inhabituelle de la part de la mercenaire sans peurs et sans reproches, mais elle revêtit vite un masque d’assurance lorsque la porte s’ouvrit sur Robert Lindsay.

« Bonsoir, mademoiselle Clode, commença ce dernier. Alors comme ça, vous êtes pour ainsi dire de la famille ? Vu le comportement étrange de Bristow, et le vôtre, j’ai chargé l’agent Reed d’enquêter de façon approfondie sur vos rapports... Très douée, très méticuleuse, cette jeune femme, et elle a tout déterré, depuis vos blagues à double sens jusqu’à vos raclements de gorge(5).

Le directeur du NSC continua avec des banalités sans intérêt, laissant Clode détourner la conversation comme elle savait si bien le faire. Sydney défila dix minutes de vidéo en avance rapide.

- Pour la vingtième fois, vociférait le bureaucrate en tapant du poing sur la table, que s’est-il vraiment passé à Moscou ?

- Pour la vingtième fois, répliqua son interlocutrice le plus calmement du monde, j’ai profité d’un moment d’inattention de Bristow pour l’assommer et me faire la belle.

- Cela ne sert à rien de le protéger, il a déjà de gros ennuis de toute façon… souffla Lindsay avant de faire une pause, s’adossant au fond de sa chaise. Entre votre attitude et la façon dont vous avez refusé de vous enfuir dans le métro, on pourrait croire que vous accordez autant d’importance aux liens du sang que Jack Bristow, railla-t-il.

- Cela vous amuse, pas vrai ? siffla Clode avec exaspération. Je ne le protège pas, je ne fais que vous dire la vérité.

- Vous voulez vraiment me faire croire que votre évasion sous la surveillance de Bristow n’a rien à voir avec la récente découverte de votre lien de parenté ?

- Vous voulez vraiment faire croire à qui que ce soit qu’un agent émérite de la CIA aurait laissé une terroriste s’échapper pour une histoire d’ADN ? Et que la terroriste en question, connue pour ses talents de coopération en captivité, irait jusqu’à mentir pour le protéger, pour les mêmes raisons ? Soyons sérieux, Bobby ! »

Sydney eut du mal à rester sur ses pieds. Qu’est-ce que c’était que ce cirque ? Quoi qu’elle en dise, Elisha Clode défendait Jack Bristow. Mais qu’est-ce que c’était que ce cirque ? Et à cet instant, elle eut la certitude qu’elle devait voir sa « sœur » en personne.

Le garde, sans doute au courant de sa situation, avait eu l’air compatissant, aussi décida-t-elle de tenter sa chance. Un coup de bluff évoquant une erreur dans les papiers l’autorisant à rendre visite à son père et à Elisha Clode, des yeux humides et un léger balbutiement à la pensée de devoir revenir plus tard alors qu’elle partait en mission bientôt… et elle se retrouva à nouveau au parloir.

De l’autre côté de la vitre, un garde entra en compagnie de Clode menottée. Sydney fut surprise de lui voir les traits tirés, et lorsqu’on la poussa sans ménagement sur le siège, elle aurait juré la voir tressaillir.

La terroriste la dévisagea un moment, semblant sonder son regard. Elle attendit que Sydney décroche le combiné pour faire de même de son côté.

« On m’a dit… murmura la détenue. Est-ce que tu as vraiment perdu la mémoire ?

Sydney se tendit, ressentant cette inquiétude forcément feinte comme une façon de la narguer. Car elle restait persuadée que Clode n’était peut-être pas étrangère à son état.

- Saurais-tu quelque chose à ce sujet ?

- Tu… tu crois que ton amnésie a été provoquée volontairement ? s’étonna la jeune femme. Non, reprit-elle sur un ton plus neutre en voyant Sydney se braquer, je n’ai aucune information à ce sujet. Est-ce qu’on t’a, euh, mise au courant de la… situation ?

- Will, Katya Derevko et mon père m’en ont parlé, oui.

- Tu as vu Jack ? réagit Clode, se redressant sur son siège. Il va bien ?

Sydney l’ignora et, n’y tenant plus, assena :
- Par je ne sais quel subterfuge, tu es parvenue à convaincre mon père que tu étais de notre côté, mais sache bien que ça ne prend pas avec moi.

La détenue respira profondément, semblant se faire violence pour ne pas se mettre en colère, ou relever l’adjectif possessif employé par Sydney, ou reposer sa question. Et dit à la place :
- Je comprends. Tout ça doit être très déstabilisant, tu te réveilles et des mois ont passé, tout a changé et, cerise sur le gâteau, tu découvres tes liens de famille avec une tueuse qui figure probablement tout en bas de la liste des gens à qui tu pourrais éventuellement faire confiance. Je suis désolée, j’ai juste… un peu de mal à savoir comment me comporter. Je travaille et cohabite avec toi depuis plus d’un an, même si ton dernier souvenir de moi doit être la satisfaction de m’avoir mise derrière les barreaux, après Stockholm.

Sydney n’en croyait pas ses oreilles. Ce n’était pas tant le culot somme toute habituel de la terroriste qui la laissait songeuse, mais plutôt cette façon de parler de ses sentiments, de ceux des autres – cette fille n’était-elle pas censée être une sociopathe, certes manipulatrice mais tout de même incapable de véritablement comprendre toute émotion ?

- Tu sais, mais tu n’y crois pas, continua la prisonnière. J’ai mis du temps à y croire, moi aussi, et plus encore à en accepter les implications.

Mais Sydney n’écoutait plus. Elle venait d’apercevoir une cicatrice horizontale sur le cou de son interlocutrice, au-dessus du col de sa tenue kaki.

« Cela laissera une cicatrice, » disait un inconnu qu’elle était censée connaître.

« Sydney, attention ! » hurlait Elisha en se jetant sur elle, frôlant la flèche qui lui était destinée.

- Syd, ça va ? s’inquiéta Clode, plaquant instinctivement sa main libre contre la vitre.

- Cette… cicatrice, balbutia l’espionne en reprenant ses esprits, tu te l’es faite  dans une sorte de tombeau piégé ?

- La Huaca de la Tierra, au Pérou, confirma la jeune femme avec une lueur d’espoir dans les yeux qui, Sydney le pressentait, ne pouvait qu’être authentique. Tu t’en souviens ?

- Pas vraiment, j’ai juste eu une sorte de flash, s’entendit répondre Sydney tandis que toutes ses certitudes s’effondraient.

Un ange passa, les laissant dans une sorte de silence confortable que Sydney n’aurait jamais cru pouvoir partager avec quelqu’un figurant parmi les individus les plus recherchés par la CIA – le genre de silence qu’elle avait pourtant pu partager avec sa mère.

- Sydney… intervint Clode, je ne sais pas ce qui va se passer maintenant… et je sais que tu n’as aucune raison de me faire de cadeaux. Mais est-ce que tu pourrais… On a un chat, à Rome, elle s’appelle May. Notre vieille voisine la garde, mais elle doit commencer à s’inquiéter. Pourrais-tu t’en occuper ? »

Un chat. Détail surréaliste d’une conversation surréaliste. Sydney tentait de mettre ses idées au clair, mais y revenait sans cesse – Elisha Clode s’inquiétait pour son chat. Leur chat, apparemment.

Et il allait falloir qu’elle sorte cette sociopathe de sa cellule.

Ah oui, et qu’elle prenne des nouvelles du chat.

* Générique *

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