Épisode 18: L'ironie de la prophétie

Episode 18 : L’ironie de la prophétie

Les prophètes ont toujours tort d’avoir raison.
(Boris Vian)

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :
Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous à l’épisode 1.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même par l’intermédiaire de Julian Sark, ancien camarade d’Halcyon avec qui elle entretient une relation amoureuse.

Arvin Sloane a été gracié et a fondé Omnifam, une association humanitaire, à Zurich (Suisse). Il assure que lorsqu’il a réuni Il Dire, machine rassemblant 47 objets de Rambaldi, celle-ci n’a imprimé qu’un seul mot sur un parchemin : paix.

Will travaille comme analyste à la CIA et dirige maintenant une équipe composée de Cecilia Hagan, Francisco Gomez et Al Miller.

Dixon est à la tête de la division de la CIA.

Marshall est engagé dans une relation sérieuse avec Carrie, informaticienne à la NSA qui attend un enfant de lui.

Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant. Sa mère, Olivia, travaille également pour le Covenant.

Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

Ksenia Petrovitch est sous couverture au Covenant pour le compte du gouvernement russe, comme elle l’était déjà à l’époque d’Halcyon. Elle sait maintenant que les deux sœurs sont infiltrées.

En mars, Elisha et Sydney ont volé le Miroir de Rambaldi à Tallinn, pour le compte du Covenant. Avant de le leur remettre, elles ont déchiffré le message qu’il comportait avec l’aide de Sark et de Petrovitch – il s’agissait de trois listes de chiffres.

La division de la CIA à Los Angeles a subi une attaque de la part d’un commando dirigé par Sandro Lorinza, qui après s’être enfui de prison à Milan, cherchait à faire évader son bras-droit. Tout le personnel est maîtrisé, sauf Will et Marshall qui sauvent la situation avec du gaz hilarant, juste après la découverte par Lorinza de la trahison de son précieux bras-droit, qui a été placé dans le programme de protection des témoins…

* Générique *

Bureaux de la CIA à Los Angeles. 23 mars 2005.

        Cecilia Hagan entraîna Will vers le centre de l’open-space. L’analyste eut tout juste le temps de voir Marshall arrivant avec Weiss, et sa subordonnée rejoignant avec ce dernier la foule du personnel… réuni là pour les applaudir.

Terriblement gêné, Tippin jeta un coup d’œil au génie des gadgets à ses côtés, rouge comme une tomate. Dixon quitta le premier rang pour se diriger vers eux sans cesser d’applaudir.

«  Ce n’était vraiment pas nécessaire, bafouilla l’analyste, ce à quoi Marshall adhéra en hochant frénétiquement la tête, seul mouvement qu’il semblait encore en mesure d’effectuer.

- Nous vous devons tous une belle chandelle… et une belle leçon d’humilité, sourit le directeur. Cet étage est plein d’agents de terrains surentraînés, et pourtant, si Lorinza est de retour en prison à l’heure qu’il est, c’est grâce à votre courage et votre ingéniosité. Croyez-moi, ce sera dûment noté dans vos dossiers.

- J’ai entendu dire que Lorinza allait être détenu aux Etats-Unis ? interrogea Will, tentant de détourner l’attention de sa personne.

- Effectivement. Les autorités italiennes étaient suffisamment embarrassées pour nous le confier sans trop faire de vagues… d’autant qu’il leur semble sans doute préférable que nous gérions ce phénomène-là, plutôt qu’eux ! Il a été transféré à Camp Harris aussitôt après que les forces d’intervention l’ont appréhendé. Leur lieutenant vous remercie d’ailleurs pour l’avoir rendu aussi facile de caractère : apparemment, votre gaz soporifique a fait effet pendant une grande partie du trajet.

Les employés de l’étage s’étant dispersés et remis au travail, Marshall retrouva ses couleurs normales.

- C’est bon à savoir, dit-il en notant quelque chose à la va-vite dans la paume de sa main, réfléchissant sans doute déjà à son prochain gadget.

- On sait ce qu’il espérait accomplir en venant ici ?

- Apparemment, il recherchait son bras-droit, un certain Adriano Bastelli. Pas de chance, Bastelli a passé un accord à peine une semaine après son arrestation : il nous informe sur les fournisseurs et clients de Lorinza, en échange de l’arrêt des poursuites et d’une nouvelle vie…

- Vous vouliez me voir, monsieur ? demanda Lauren Reed en les rejoignant.

- Allons dans mon bureau. »

Restaurant à sushis, Los Angeles. 30 mars 2005.

        « Je ne vois pas en quoi ma grossesse implique que nous devions soudain nous marier, c’est tout, fit Carrie d’un ton blessé.

- Je ne veux pas t’épouser parce que tu es enceinte, mais parce que je t’aime, répliqua doucement Marshall, se demandant comment on pouvait blesser quelqu’un en lui disant qu’on voulait passer sa vie à ses côtés. Peut-être que j’avais besoin d’un petit… coup de pouce, je ne sais pas si tu as remarqué mais j’ai un peu de, euh, mal, à euh, exprimer mes sentiments de façon… éloquente. Mais entre le bébé et le fait de frôler la mort…

- Tu compares mon bébé à une expérience de mort imminente ?

- Mais non, soupira Marshall sous le regard goguenard des clients japonais, dont il espérait qu’ils ne comprenaient rien. Et c’est notre bébé, je te signale.

- On peut être amoureux et élever un enfant sans être liés par un bout de papier officiel, non ?

- Je te parle d’union spirituelle et tu réponds paperasse ? »

Appartement d’Elisha et Sydney, Rome, 30 mars 2005.

        Sydney s’apprêtait à sortir, équipée d’un jogging, de baskets et écouteurs aux oreilles. Elle ouvrit la porte et tomba nez à nez avec Julian, la main suspendue à quelques centimètres de la sonnette.

« Vous avez déchiffré le message ? s’enquit-elle aussitôt.

- Je vais très bien, et toi ? Content de te voir, railla le mercenaire.

- Hey, soyez sages, les réprimanda Elisha avant de s’avancer pour embrasser son compagnon. Tu veux une tasse de thé ?

Une fois installé sur le canapé, le breuvage chaud entre les mains, face à une Sydney sur les nerfs, il se décida à expliquer :

- Les chiffres du Miroir correspondent à des coordonnées géographiques avec latitude, longitude et altitude, suivies de dates du calendrier julien en vigueur à l’époque de Rambaldi(1). Ksenia et moi les avons transposées dans le calendrier grégorien. Les deux premières séries concernent Los Angeles le 25 mai 2003 et Moscou le 5 mars 2004.

- Attends une minute. Le 25 mai, c’est le jour où je me suis battue avec Allison avant de me faire enlever par le Covenant, énonça Sydney comme sans y croire. Le jour de ma mort officielle.

- Et le 5 mars, commença Ely…

- … c’est la date de ton évasion, compléta Sark. J’avais fait le rapprochement.

- Et la troisième série de chiffres ? s’enquit Sydney pour rompre le silence inconfortable qui s’installait à chaque fois que ce bon vieux Rambaldi prouvait sa perspicacité.

- C’est une date à venir, le 18 mai de cette année, quelque part à Hong-Kong. Je l’ai déjà communiquée à Jack et il l’a bloquée sur son agenda.

- Tiens, c’est ce qui manque dans cet appart, souffla Ely en caressant pensivement May. Un agenda. »

Banlieue de Los Angeles, 30 mars 2005.

        « Alors Dixon t’a chargé de revoir la sécurité du bâtiment ?

- Disons qu’il m’a demandé d’écrire un rapport sur la prise d’otages, ce que Lindsay m’aurait sans doute ordonné de toute façon, mais en étudiant plus spécifiquement les failles de la sécurité que Lorinza a exploitées, et en proposant de meilleures solutions, rectifia Lauren en tendant un verre de vin à Vaughn.

- On dirait bien une promotion, sourit-il. Informelle, mais une promotion quand même.

Son épouse haussa les épaules.

- Dixon te confie de plus en plus de responsabilités, insista Michael. Ce n’est pas rien pour un agent du NSC au sein de la CIA.

- C’est surtout politiquement très habile : cette manœuvre empêchera Lindsay d’exploiter cette attaque à ses propres fins.

- Et quel était son objectif quand il t’a envoyé parler à Sloane ?

Nouveau haussement d’épaules.

- Pourquoi est-ce si difficile pour toi d’admettre que c’est un homme intelligent qui reconnaît tes compétences et te fait confiance ? interrogea Vaughn.

- Ma modestie pathologique, » tenta de plaisanter Lauren avant d’embrasser son mari.

Une technique d’évitement apprise des années plus tôt, lorsque sa mère l’avait fait entrer au Covenant. Oui, mais pour éviter quoi ? Michael avait raison, et elle le savait. Dixon lui faisait confiance. Ce qui était une bonne chose, non ? Ou peut-être pas. Tant que ses supérieurs ne faisaient que l’utiliser, comme son père l’avait toujours fait d’une certaine manière, elle n’avait aucun scrupule à les trahir. Mais à la division, on la respectait et on croyait en elle. C’était une situation nouvelle… Et maintenant ?

Rome, appartement d’Elisha et Sydney, 16 avril 2005.

        Le générique du film défilait sur l’écran. Julian glissa son bras jusqu’à la télécommande pour éteindre la télévision sans déranger Elisha, à moitié assoupie la tête sur son épaule.

« J’ai pas mal réfléchi, tu sais, souffla cette dernière, la voix teintée de sommeil. Ces dates que Rambaldi a gravées sur son Miroir il y a plus de cinq-cents ans… Bien sûr, des milliers de choses importantes aux yeux de quelqu’un ont dû avoir lieu ces jours-là dans le monde, et sans doute des dizaines aux coordonnées précisées – c’est comme prédire qu’il va y avoir un tremblement de terre quelque part sur la planète dans les vingt-quatre heures, il y a de fortes chances que cela arrive de toute façon ! Mais… ces dates nous concernent, moi et Sydney… Entre ça et cette fameuse Prophétie de l’Elue et du Passager… j’ai de plus en plus de mal à trouver des explications logiques, Julian. Et ça me fout la trouille.

- Je sais, répondit-il simplement. Je ne suis pas non plus ravi de l’intérêt qu’il te porte. S’il n’était pas six pieds sous terre depuis belle lurette, je serais même un peu jaloux, plaisanta-t-il, réussissant à arracher un sourire à sa compagne.

- C’est à se demander ce qui va bien pouvoir se passer à Hong-Kong.

- Tu es sûre de vouloir y aller ? interrogea-t-il sans parvenir à masquer totalement son inquiétude.

- J’ai besoin d’en avoir le cœur net. Et puis, j’aurai Syd et athair pour me couvrir.

- Fais bien attention à toi, c’est tout. »

Un mois plus tard...

Bureaux de la CIA à Los Angeles. 17 mai 2005.

        « Raison de votre visite ?

- J’ai rendez-vous avec le directeur Dixon.

L’employé de la sécurité posté devant les ascenseurs, un colosse noir, vérifia le planning avant de demander :

- Vos papiers, s’il vous plaît.

Le garde scanna la carte d’identité en question avec son téléphone, puis la plaça dans un petit coffre-fort s’ouvrant avec code à dix chiffres et empreintes digitales.

- On vous la rendra tout à l’heure.

- Je vous accompagne, annonça une jeune femme blonde, elle aussi en uniforme, en plaquant la paume de sa main contre un écran à gauche de l’ascenseur, ce qui déclencha l’ouverture des portes.

Un autre visiteur arriva au pas de course en faisant signe de retenir l’ascenseur.

- Prenez le suivant, lui intima la garde avant d’appliquer une seconde fois sa main sur un écran, ce qui lui donna accès à la sélection des étages.

L’ascenseur se mit en mouvement. Il s’arrêta au dixième étage, mais les portes ne s’ouvrirent pas avant qu’elle ait à nouveau scanné ses empreintes palmaires puis entré un code en expliquant :

- C’est pour éviter que le garde soit assommé dans la cabine.

- Et pour la trappe ? s’enquit le visiteur en levant les yeux vers le plafond.

- Scanneur d’empreintes et un autre code à entrer. »

Rome, Italie, 16 mai 2005.

« Merci encore, signora Cazzola.

- C’est bien normal, entre voisines ! Et puis May et moi nous entendons bien, pas vrai ma belle ?

May ronronna sous sa caresse, avant de voir Elisha et Sydney sortir leurs valises. Là, elle se jeta devant la porte d’entrée d’un air désespéré, miaulant comme elle ne l’avait plus fait depuis Venise. Clode s’accroupit à côté d’elle et tenta de la rassurer :

- Qu’y a-t-il, Mayfair ? Moi non plus je n’ai pas envie de te quitter, mais nous serons bientôt de retour !

La petite chatte ne s’éloigna du passage que contrainte et forcée, et continuait à miauler lorsqu’elles refermèrent la porte derrière elles.

- Etrange, souffla Sydney. Elle ne nous avait jamais fait un tel cirque... »

Bureaux de la CIA à Los Angeles. 17 mai 2005.

        Hagan triturait un stylo depuis plusieurs minutes, assise à son bureau près de celui de Will, semblant hésiter à prendre la parole depuis le départ de Gomez et Miller pour la machine à café. « Que pensez-vous, euh, de la… différence d’âge ? s’enquit-elle finalement, gênée.

- Elle dépend de la durée séparant deux dates de naissance, énonça Will, ayant le plus grand mal à garder son sérieux. Mais vous aviez peut-être un domaine précis en tête ?

La jeune analyste ouvrit la bouche pour répondre, avant de comprendre que son supérieur se moquait d’elle.

- C’est si évident que ça ? s’inquiéta-t-elle, tentant de ne pas laisser voir exactement à quoi elle faisait référence.

- Pour moi, oui, mais il faut dire que je vous ai vus lovés l’un contre l’autre après l’attaque, répliqua Tippin pour lever toute ambiguïté. Vous allez bien ensemble, ajouta-t-il.

- Oui, mais… presque quinze ans d’écart, et entre collègues de travail, surtout vu la politique de l’Agence…

- Bah, j’ai des raisons de penser que Dixon ne va pas l’appliquer de façon stricte, souffla l’analyste en chef avec un sourire énigmatique.

- Mais ça vous est déjà arrivé, à vous ?

- Je doute que vous vouliez prendre ma vie amoureuse pour exemple… commença-t-il avant de soupirer devant le regard insistant de la jeune femme. Il y a trois ou quatre ans, je suis sorti avec une stagiaire de mon journal.

- Comment ça a tourné ?

- Mal, mais cela n’avait rien à voir avec l’âge. J’étais amoureux de quelqu’un d’autre.

Will ne savait pas vraiment pourquoi il avait prononcé cette dernière phrase : c’était à peine s’il se l’était jamais avoué à lui-même…

- Je ne crois pas que ce soit le cas de l’agent Simmons, sourit-il après un instant de silence. Vous devriez lui laisser sa chance. »

Will se figea alors à la vue d’une alerte venant d’apparaître sur son ordinateur, provenant du programme de surveillance Echelon. Une alerte ? Non, deux. Dix. Cinquante…

Avec un mot en commun : Rambaldi.

Hong Kong, aéroport international de Chep Lap Tok. 17 mai 2005, 8h.

        « Hey, souffla Elisha en grimpant dans le taxi rouge(2) au volant duquel Jack les attendait à la sortie de l’aéroport. C’est bon de te revoir, ajouta-t-elle en se glissant vers la droite pour laisser une place à Sydney, qui venait d’installer leurs valises dans le coffre.

- Comment s’est passé le voyage ? s’enquit l’agent de la CIA en actionnant son clignotant avant de s’engager dans le flot ininterrompu de voitures en direction du pont Kap Shui Mun reliant l’île de Lantau, où se situait l’aéroport, à la zone urbaine de Hong-Kong.

- Bien, répondit Sydney. Grâce à l’insistance d’Ely, on était en classe affaires, et je ne sais même plus pourquoi j’envisageais de faire un trajet aussi long(3) en éco…

- Je crois que c’était une question de discrétion, lui rappela sa sœur. Mais… sortir de l’avion en capilotade(4) alors que l’apocalypse pourrait avoir lieu demain ? Je passe mon tour.

- Le Covenant s’est-il montré en ville ? s’enquit son aînée auprès de leur père.

- Pas encore. Votre mère a eu vent d’une mission prévue demain. Apparemment, Julian est meilleur en calcul que Cole.

Les deux sœurs échangèrent un regard.

- Je rêve ou il vient de l’appeler Julian ? murmura Sydney en ouvrant de grands yeux, ce à quoi sa cadette répondit par un haussement d’épaules.

- Tu veux dire qu’ils se sont plantés dans la conversion de la date dans le calendrier grégorien ? s’étonna Elisha, s’efforçant de garder son sérieux. Ça ne leur ressemble pas…

- C’est un calcul assez complexe, les deux calendriers s’éloignent de plus en plus l’un de l’autre et les secondes intercalaires ajoutées dans le calendrier UTC ne facilitent pas les choses(5). Il suffit de quelques secondes d’écart pour le Covenant ait cru que la date correspondait au 19…

- Pour une fois qu’ils ont une longueur de retard, se réjouit Sydney, profitons-en.

- Par contre, j’ai repéré un agent du K-D, reprit Jack.

- Je n’ai jamais vu une organisation terroriste prolonger autant son agonie, soupira sa fille aînée. Ivankov et Kessar sont morts(6), Anna est morte, leurs derniers chefs ont de la chance quand ils survivent six mois, mais ces espèces de parasites continuent de s’accrocher à la vie !

- Une idée de ce qu’ils viennent faire ici ? interrogea Ely. Je ne crois pas aux coïncidences, mais comment ont-ils pu obtenir l’info ?

- Le miroir a pu passer entre de nombreuses mains au fil des siècles, répondit Jack. Qui sait, ils attendent peut-être cette date depuis des années.

- Bon, alors quel est le plan ? »

Bureaux de la CIA, 17 mai 2005.

        Les portes de l’ascenseur s’ouvrirent sur Marcus Dixon et Lauren Reed.

« Bienvenue, Directeur Lindsay. Merci d’avoir répondu à notre invitation.

- Je n’aurais manqué l’inauguration de votre nouveau système de sécurité pour rien au monde, répondit le visiteur de marque. Un début très prometteur, commenta-t-il, souriant à la garde avant que les portes de l’ascenseur ne se referment sur elle.

- Et ce n’est en effet que le début, confirma Dixon. Comme vous avez pu le constater, la première recommandation de l’agent Reed a été de renforcer l’accompagnement des visiteurs, quels qu’ils soient. A aucun moment ils ne seront laissés seuls, sauf pour aller aux toilettes, dont la sécurité a elle aussi été renforcée.

- De plus, reprit Lauren, M. Flinkman a développé son logiciel anti-boucles vidéo qui fonctionne déjà sur l’ensemble des postes de surveillance internes. Nous recommandons que les images soient également transmises en direct vers un poste de surveillance externe, et que de nouvelles caméras soient installées autour du bâtiment.

- Enfin, nous avons mis en place un système de verrouillage du bâtiment qui se déclenche à la moindre infraction aux protocoles de sécurité, avec diffusion d’un gaz soporifique et alerte donnée aux forces d’intervention. »

Hong Kong. 17 mai 2005, 10h.

        « Selon le GPS, c’est ici, annonça Sydney en levant les yeux de son récepteur. Enfin, plutôt là, précisa-t-elle en montrant le milieu du carrefour.

Elisha et Jack, derrière elle sur le trottoir, se regardèrent. C’étaient deux des rues les plus fréquentées de Hong-Kong et il paraissait suicidaire d’aller se planter au beau milieu de leur intersection.

- Tu es sûre de toi ? s’enquit Clode.

- Les coordonnées correspondent, répondit son aînée. Enfin, la longitude et la latitude. L’altitude n’est pas tout à fait exacte.

- Combien de différence ? questionna Jack.

- Apparemment, on est quelques mètres trop haut, énonça-t-elle en scrutant l’écran du récepteur GPS.

Son père et sa sœur balayèrent les alentours du regard et se figèrent au même instant.

- Bien sûr, souffla Elisha en désignant la bouche de métro à quelques centaines de mètres. Si la ligne suit l’avenue, cela pourrait correspondre.

- Ou alors les égouts, dit l’agent de la CIA, les yeux fixés sur les regards de chaussée placés à intervalles réguliers sur le trottoir.

- Je vote pour le métro, énonça Sydney. Il sera toujours temps d’aller prendre un bain d’eaux usées si les coordonnées ne coïncident pas.

- Motion soutenue.

- Adoptée. »

Bureaux de la CIA, 17 mai 2005.

        « Très bon travail, tout le monde, complimenta Lindsay. Directeur Dixon, pouvons-nous nous entretenir en privé pour discuter des détails ?

Marcus le fit entrer dans son bureau et en ferma la porte, sachant déjà à quoi s’attendre.

- C’est très impressionnant… énonça pensivement le directeur du NSC. Mais, comment dire, enfin, je suppose qu’elles sont aussi assez coûteuses. Le verrouillage du bâtiment est-il vraiment indispensable ? Ne pourrait-on pas se contenter de contrôles plus stricts ?

- Si je puis me permettre, monsieur, répondit Dixon, un commando a réussi à pénétrer dans cet immeuble et, selon vos propres mots, c’est absolument inadmissible. »

        Lauren sourit sous cape en voyant l’expression des deux hommes lorsqu’ils ressortirent du bureau : Marcus avait gagné cette joute politique haut la main. Et elle était ravie de l’y avoir aidé. Après tout, ce n’était pas comme si le Covenant avait particulièrement intérêt à booster la carrière de Lindsay…

Hong Kong. 17 mai.

        Après avoir fait le tour de la station de métro, les trois espions avaient déduit que les coordonnées du Miroir correspondaient à un point sur les voies, à distance plus ou moins égale entre deux stations. Elisha s’y rendit entre le passage de deux rames de métro, mais il n’y avait encore rien. Ne pouvant pas camper sur place, elle rejoignit son père et sa sœur aînée sur le quai après avoir installé une caméra dans le tunnel, et ils décidèrent d’attendre que quelque chose se passe ou que quelqu’un vienne.

Au bout d’une heure, il devint douloureusement évident qu’ils avaient oublié à quel point Elisha détestait attendre.

Au bout de deux, Jack mobilisait toute sa force de caractère pour ne pas réitérer sa menace malvenue de Moscou(7) tandis que Sydney fouillait dans son sac, espérant trouver du chatterton.

Ils furent donc extrêmement soulagés lorsqu’elle s’assoupit sur son siège pendant plusieurs heures. Le temps passait, les usagers du métro aussi. La jeune mercenaire retrouva sa concentration pendant les quelques minutes précédant et suivant minuit, mais toujours rien.

Puis environ cinq heures plus tard, un homme, vêtu d’un costume noir qui menaçait d’exploser sous la pression de ses muscles, émergea du couloir donnant sur le quai, bientôt suivi par quatre de ses clones dopés aux stéroïdes. Clode s’arrêta net dans son monologue anti-Rambaldi et tous trois se redressèrent sur leur siège.

- K-D, énonça simplement Jack.

- J’ignorais qu’ils prenaient en charge la reconversion des nageuses est-allemandes, ironisa Elisha.

Les armoires à glace, scannant les alentours comme des robots, les repérèrent et s’élancèrent vers eux d’un pas de rhinocéros.

- Non, on dirait plutôt les petits frères de Terminator, souffla Sydney avant d’esquiver le coup de tête de l’un d’eux.

Tout sarcasme disparut de leurs esprits, leurs réflexes de combat prenant le contrôle. Et il en fallait de rudement bons pour résister à ces machines de guerre certes un peu balourdes mais bel et bien efficaces.

Une rame de métro arriva. Vide. Les portes s’ouvrirent et Jack fut projeté à l’intérieur par les coups de ses deux assaillants, qui l’y suivirent. Clode les rejoignit pour venir en aide à son père, qui semblait en mauvaise posture, et fut suivie par un troisième gorille ; puis les portes se refermèrent et tandis que le métro commençait à accélérer, Elisha croisa le regard de Sydney, restée sur le quai en compagnie de deux armoires à glace.

Elle n’eut pas le temps de s’appesantir sur la situation, car le troisième gorille la projetait contre une vitre. Elle lui envoya ses deux pieds dans le ventre, ce qui sembla à peine le faire vaciller, puis elle s’accrocha à la barre verticale au milieu de la rame pour se donner plus d’élan et réitéra son coup, visant cette fois le visage. Le gorille s’aplatit au sol, et Elisha soupira de soulagement. Pas longtemps, car Jack était toujours dans une position difficile. Elle volait à son secours lorsqu’elle fut déstabilisée par la décélération du métro, qui arrivait en vue de la station suivante.

Des hommes armés descendaient au pas de course les escaliers situés au bout de la station. Lorsque le milieu de la rame, où elle se trouvait, arriva à quai, Clode parvint à discerner les trois lettres « NSC » et « CIA » sur certains de leurs gilets pare-balles. Elle aurait quelques dixièmes de seconde après l’ouverture des portes pour se précipiter vers l’autre sortie, l’escalier opposé. Une fenêtre d’opportunité étroite mais réelle. La voix d’Halcyon résonna dans ses oreilles, lui hurlant de courir sans se retourner.

Mais elle se retourna et vit Jack, toujours aux prises avec les hommes du K-D. En une seconde, elle vit défiler devant ses yeux les moments passés avec lui pendant les deux ans qui venaient de s’écouler. L’agent Bristow plaquant une simple feuille de papier sur la vitre de sa cellule, une feuille qui avait bouleversé tout son univers(8). Le ton excédé de Jack la réprimandant suite à un caprice, la première fois qu’il l’avait appelée Elisha(9). Son air déboussolé lorsqu’elle l’avait affublé du surnom d’athair en représailles(10). Sa réaction compréhensive lorsqu’elle avait annoncé qu’elle ne partirait plus en mission pour la CIA(11). La honte qu’elle avait ressentie à lui donner de faux espoirs concernant Sydney(12). La façon dont il l’avait laissée partir à Moscou, voulant lui donner le choix pour une fois dans sa vie(13)… Et puis la surprise de la jeune mercenaire en découvrant à Pyongyang qu’il avait gardé cette feuille de résultats ADN sur lui pendant plusieurs mois(14). La légère satisfaction mêlée à sa gêne et à son irritation lorsqu’elle avait eu vent des questions indiscrètes qu’il avait posées à Sark, dont il voulait connaître les intentions(15). La joie qu’elle avait ressentie à chaque rare occasion où ils s’étaient revus… Elle avait l’impression d’avoir plus vécu en une vingtaine de mois que pendant la vingtaine d’années précédente.

Clignant des yeux, Elisha vit les Américains se rapprocher, et reconnut parmi eux Robert Lindsay et Eric Weiss. Le métro s’arrêta. C’était le moment de fuir, mais elle était trop occupée à assommer l’un des assaillants de Jack pour éviter à ce dernier de se faire massacrer. Car elle venait de réaliser quelque chose : la voix d’Halcyon n’avait plus aucune influence sur elle.

Bureaux de la CIA, un jour plus tôt.

        Dixon accompagnait Lindsay hors de son bureau lorsqu’arriva Weiss, la mine grave. Il s’arrêta net en voyant le directeur du NSC, semblant vouloir prendre Marcus à part.

« Un problème, agent Weiss ? s’enquit Lindsay, s’étant aperçu de ce manège.

- Heu… hésita ce dernier avant que Dixon lui adresse un hochement de tête résigné. Tippin a repéré des conversations téléphoniques et électroniques contenant comme mots clés Rambaldi et Prophétie. Un nombre très élevé de conversations, dans un laps de temps très court.

- De quoi s’agit-il ?

- Des rumeurs sur un évènement important décrit par certains comme le Troisième Temps, devant avoir lieu très prochainement à Hong Kong.

- Ce ne sont pas que des rumeurs, intervint Will, arrivant de son bureau au pas de course avec deux téléphones en main. Mon équipe a creusé un peu et découvert des traces d’activité inhabituelle à Hong Kong. Le crime organisé local est en ébullition, des membres du K-D ont atterri sur place et il semble que le Covenant y ait prévu une intervention demain. J’attends des précisions de nos informateurs.

L’un des portables sonna et il décrocha, s’éloignant de quelques pas.

- J’ai mis Choi et Efremov devant un ordinateur, lui annonça Katya Derevko au bout du fil. Ils sont en train de se renseigner.

- Weiss, Simmons, disait Dixon, je vous envoie sur place avec une équipe. On vous briefera en vol.

- Le NSC vous prêtera main forte, décréta Lindsay.

A cet instant, Cecilia Hagan surgit depuis les bureaux des analystes, une photographie en main.

- Vous n’allez jamais croire qui apparaît sur une vidéo de surveillance de la ville de Hong Kong !

- En fait, je vais me joindre à votre équipe en personne, rectifia le directeur du NSC en lui prenant le cliché des mains.

Venant de raccrocher après avoir donné quelques indications à Katya, Will s’approcha pour voir ce qui captivait tant ses collègues.

- Je croyais qu’il était à Santa Barbara, soufflait une Hagan déconcertée à Simmons, qui avait récupéré la photo.

Lorsque Will parvint à l’apercevoir, il frémit en se demandant comment limiter les dégâts : elle représentait Jack Bristow… en compagnie d’Elisha Clode.

Hong Kong, 18 mai 2005.

        Les portes de la rame de métro s’ouvrirent et Ely fut projetée contre une paroi, un agent lui maintenant le bras derrière le dos. Elle ne se débattit pas, le laissa lui passer les menottes avec plus de brutalité que nécessaire. L’équipe d’intervention avait investi le wagon comme si Ben Laden(16) et la moitié d’Al Qaeda s’y trouvaient, mais la mercenaire fut rassurée en constatant que c’était Weiss qui se chargeait de son père, et qu’il le relevait avec précaution.

Une fois qu’ils eurent fait sortir les gorilles du K-D, les agents installèrent Bristow et Clode sur des strapontins.

« C’était stupide, énonça calmement Jack derrière son œil au beurre noir. Ta mère serait consternée.

- Et alors ? répliqua Elisha sur le même ton.

- Allez, on les embarque, » ordonna Lindsay depuis le quai.

Rome, Italie. 23h(17).

        Le petit appartement de la signora Cazzola était plongé dans un silence parfumé de lavande et de pommade pour les rhumatismes, ponctué par le tic-tac hypnotique d’une vieille horloge.

Sur le lit, une petite boule de poils tressaille, dévoile des oreilles et un museau pointus.

Puis pousse un hurlement, comme un sanglot.

« Cosa sta succedendo(18), ma jolie fleur de mai ? s’inquiéta la vieille femme étendue sous les couvertures, tentant de la rassurer par des caresses.

Si à cet instant la signora Cazzola avait chaussé ses lunettes et regardé les yeux écarquillés de sa jeune pensionnaire, elle aurait distingué de petites veines palpitantes. Des veines où l’écarlate a cédé la place au vert. Un vert émeraude.

Hong Kong.

La douleur. La première chose dont elle se souvenait avoir pris conscience, dans l’obscurité, c’était la douleur, une douleur diffuse tout d’abord. Puis plus précise, au moment où elle comprit que ses paupières étaient fermées. Elle tenta de les soulever tout en dressant l’inventaire des parties de son corps qui la faisaient souffrir.

Elle s’était battue ou avait été tabassée, aucun doute. Ses avant-bras, son ventre, ses jambes avaient pris des coups, et surtout, son crâne. C’était comme une gueule de bois, sans souvenir de beuverie. Sans souvenir de bagarre non plus, d’ailleurs. Ses lourdes, lourdes paupières finirent par papillonner. Elle vit ses cils se découper devant une nuit floue parsemées de lumières multicolores.

Que s’est-il passé ? se demanda-t-elle, laissant à ses yeux le temps de s’adapter. Et puis les souvenirs commencèrent à se dessiner. Oui, elle s’était battue, férocement. Dans son appartement, avec Fran. Ou plutôt le double maléfique de Fran. Son amie était morte, comprit-elle. Et Will aussi, sans doute. Mais que faisait-elle ici ? Et où était-elle, d’abord ?

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