Épisode 17: Miroir aux alouettes

Episode 17 : Miroir aux alouettes

Les relations sont le miroir dans lequel on se découvre soi-même.
(Jiddu Krishnamurti)

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :
Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous à l’épisode 1. Vous pouvez aussi accéder aux Dossiers Top-Secrets de la CIA.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.
Elle a sauvé Andrean Lazarey, diplomate russe cherchant à protéger les travaux de Rambaldi, que Julia Thorne avait reçu l’ordre de tuer. Elle effectue parfois des missions clandestines avec lui.

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même par l’intermédiaire de Julian Sark, ancien camarade d’Halcyon avec qui elle entretient une relation amoureuse. Sark est le fils récemment retrouvé de Lazarey.

Dixon est à la tête de la division de la CIA. Il fréquente Hayden Chase, directrice d’une autre division.
Will travaille comme analyste à la CIA et dirige maintenant une équipe composée de la jeune Cecilia Hagan, du ronchon Al Miller et du désinvolte Francisco Gomez.
Marshall est engagé dans une relation sérieuse avec Carrie, informaticienne à la NSA. Weiss s’est attribué le rôle de coach amoureux auprès de lui.
Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant.
Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

Ksenia Petrovitch est sous couverture au Covenant pour le compte du gouvernement russe, comme elle l’était déjà à l’époque d’Halcyon. Elle sait maintenant que les deux sœurs sont infiltrées.

Le trafiquant Sandro Lorinza vient de s’évader de sa prison milanaise, où il était détenu depuis son arrestation fin 2003 grâce à des informations d’Elisha Clode, après avoir volé le matériel nécessaire à la fabrication d’armes biologiques.

* Générique *

« Joyeux anniversaire, joyeux anniversaire… » chante toute l’équipe de la CIA, affublée de chapeaux pointus, tandis que Cecilia Hagan apporte un énorme gâteau surmonté de bougies multicolores.

* * *

« Accroche-toi ! » crie Sydney avant de lancer la voiture dans un dérapage dont Elisha se demande s’il est vraiment contrôlé. Pas le temps de se poser de questions, elle tire quelques balles par la vitre passager.

* * *

Derrière un bureau, s’étend une flaque rouge sombre dans laquelle repose un jeune homme en uniforme de gardien. Une détonation sourde retentit et un second corps s’effondre, maculant de sang le mur contre lequel il tente de s’appuyer.

« Joyeux anniversaire Dixon… », entend-on résonner depuis l’open-space.

* * *

8 jours plus tôt.
Vista Hermosa Park, Los Angeles.
14 mars 2005.

          Après avoir traversé le parc en petites foulées, Julian s’arrêta pour faire des étirements près d’un banc où Jack Bristow lisait le Los Angeles Times – ouvert aux pages culturelles, le signe que tout allait bien.

« Cole s’intéresse à un miroir, commença le mercenaire, tournant le dos à son interlocuteur. Fabriqué par Rambaldi, comme de bien entendu. Il appartenait à un collectionneur estonien qui a passé l’arme à gauche il y a quelques semaines. Ses enfants ont vendu une grande partie de ses meubles à un antiquaire de Tallinn, Sven Järvi. Celui-ci a apparemment une petite idée de la valeur du Miroir, puisqu’il a passé une annonce sur Internet s’adressant à toute personne intéressée. C’est ainsi qu’il est apparu sur le radar du Covenant…

- Elisha et Sydney doivent-elles le voler ou l’acheter ?

- Le voler. Un acheteur mexicain a déjà enchéri à hauteur de deux cent mille dollars, et même si le Covenant pourrait se le permettre, Cole a peur d’attirer l’attention en proposant plus. Il ne faudrait pas que l’antiquaire comprenne que le Miroir n’a en fait pas de prix… La mission en elle-même devrait être relativement simple, un système d’alarme basique.

- Pourquoi avoir insisté pour qu’on se voie en personne ?

- Je voulais discuter de la contre-mission avec vous. J’ai peur que le Covenant commence à se méfier, après le fiasco de Venise(1), la remise en cause de la mort de Donovan(2), ajoutés à la fausse Lampe(3) et au faux Sablier(4) dont leur analyse ne pourra rien donner, et pour cause…

- Vous pensez qu’il faut leur donner le vrai miroir, résuma Bristow.

- Cela me paraît plus prudent, confirma le jeune homme avant de boire une gorgée d’eau de la gourde qu’il portait à la ceinture.

- Il faudra tout de même tenter de déchiffrer le message qu’il contient avant de le livrer au Covenant, pondéra Jack. Kendall est au courant pour la mission ?

- J’ai convaincu Sydney de ne pas lui en parler avant mon retour.

- Parfait, il n’a pas besoin d’en savoir quoi que ce soit. Je préfère ne pas parier sur ce qui est prioritaire à ses yeux : la sécurité de ses agents ou les travaux de Rambaldi.

L’agent de la CIA resta silencieux si longtemps que Sark s’apprêtait à partir lorsqu’il reprit la parole, du ton moins assuré qu’il employait toujours pour parler de ses filles :

- Comment vont Elisha et Sydney ?

- Plutôt bien, je crois, répondit Sark. Difficile de savoir, avec elles – elles ont de qui tenir… Leur relation est un peu plus apaisée ces derniers temps, selon moi. Je n’ai pas vu de vaisselle voler depuis au moins un mois.

Jack s’autorisa un léger sourire, tournant une page de son journal pour se donner une contenance.

- Et vous ? s’enquit-il soudain, prenant Julian au dépourvu.

- Reste-t-il une seule personne sur cette planète ignorant que je viens de me découvrir un père ?

- Irina m’en a touché un mot, rétorqua l’agent Bristow.

- Croyez bien que toute cette sollicitude me touche. J’ai… un peu discuté avec Lazarey. C’est encore très nouveau, étrange. Mais ça ira. Merci d’avoir demandé. »

Bureaux de la CIA.

          Cela faisait plus d’un mois que Sandro Lorinza s’était évadé de sa prison milanaise ; plus d’un mois que la CIA était à sa recherche. Mais le trafiquant était plutôt doué pour brouiller les pistes, et à chaque fois qu’ils retrouvaient sa trace, il se volatilisait avant qu’ils puissent intervenir.

Tippin avait mis à jour le profil du fugitif d’après les évènements survenus depuis son incarcération, sans toutefois parvenir à définir ses objectifs. Il ne semblait avoir pris contact avec aucun de ses vieux complices, surveillés par Miller, ni avec d’anciens codétenus, que Gomez suivait à la trace. Pour autant, s’il avait réellement voulu disparaître, il en aurait certainement été capable. La question était donc : qu’est-ce qui le retenait ?

« Patron, je crois que j’ai quelque chose, annonça Hagan, arrivant d’un pas rapide du bureau de Marshall.

Will grimaça en s’entendant appeler « patron », ce qui amusait toujours beaucoup la plus jeune analyste de son équipe.

- Voilà, vous savez que Marshall a soumis les visages obtenus à partir des vidéos de l’évasion à un logiciel de reconnaissance faciale. Cela n’avait rien donné jusqu’ici, en partie à cause de la mauvaise qualité des images et du professionnalisme de l’équipe de Lorinza, qui évitait les caméras. Mais Marshall a réussi à améliorer un peu la définition et a décidé de rechercher les correspondances, non seulement dans les fichiers de la CIA, du FBI et d’Interpol, mais dans tous les fichiers nationaux : casiers judiciaires mais aussi dossiers du personnel employé par les Etats, et même permis de conduire dans les pays où ils font l’objet d’un fichier centralisé.

- Je ne veux même pas savoir combien de lois il a enfreintes, soupira l’analyste en chef.

- Vous m’aviez bien dispensée de passer par les voies officielles(5), non ? sourit Cecilia d’un ton conspirateur. Et cela nous a permis de retrouver l’un de ses complices.

L’intérêt piqué, Will se redressa sur son siège tandis que sa collègue lui tendait une photographie en noir et blanc de piètre qualité, puis l’impression d’un dossier militaire.

- Frank Näher, second lieutenant dans l’armée de terre allemande jusqu’à en être renvoyé en 2002 pour comportement indigne d’un officier – vraisemblablement de petits trafics. Depuis, il est apparu sous différents alias comme mercenaire, en Afrique et en Amérique du Sud.

- Puis à Milan… compléta Tippin.

- Et maintenant, à Washington. Il est passé à la douane sous un faux nom il y a une semaine.

- On sait ce qu’il a fait ensuite ? s’inquiéta l’analyste. Et si Lorinza était avec lui ?

- Marshall est en train d’examiner les vidéos de surveillance de Dulles(6), mais plus de cinquante mille personnes y transitent chaque jour(7)

- Bon travail, continuez. »

Rome, Italie. 16 mars 2005.

          « May… Mayflower ! appelait Elisha en fouillant la pièce du regard, se penchant pour voir sous les meubles. Croquettes ! annonça-t-elle en remuant la gamelle dans ses mains.

A ce bruit, la petite chatte déboula, empressée, de la salle de bains – elle avait pris l’habitude de dormir dans le lavabo quand il faisait chaud, ce qui lui avait valu une bonne douche lorsque Sydney, mal réveillée, avait fait couler de l’eau sans la remarquer… Cette expérience désagréable l’avait poussée à s’installer plus volontiers sur le carrelage du sol, endroit moins risqué.

May avait bien grandi et pris du poil de la bête. Les deux sœurs n’avaient constaté aucune séquelle physique de son séjour dans le laboratoire d’Ouspenski(8), et si elle restait émotive et s’effrayait pour un rien, la jeune féline s’était plutôt bien adaptée à sa nouvelle vie et faisait preuve d’une grande affection envers ses deux sauveuses.

- Connexion en cours, annonça Syd, assise sur le canapé devant son ordinateur portable.

Clode la rejoignit tandis que May se jetait sur ses croquettes avec l’appétit de ceux qui ont longtemps été privés de tout. Sur l’écran, deux fenêtres de conférence vidéo étaient ouvertes ; la première affichait l’image de Jack Bristow et sur la seconde apparut bientôt Irina Derevko. Ces derniers avaient demandé aux deux sœurs de les contacter par ce biais, sans préciser pourquoi.

- J’ai été surprise par votre message, commença Sydney, exprimant également le sentiment de sa sœur. Tu as parlé à Sark, je croyais que tout était réglé pour la mission.

- Il ne s’agit pas de ça, répliqua l’agent de la CIA. C’est… plus délicat.

- Si vous comptez enfin faire prononcer le divorce, vous avez notre bénédiction, ironisa Elisha pour tenter d’effacer la gravité du ton de son père, reflétée dans les yeux de sa mère.

- Votre père et moi avons beaucoup réfléchi à ce qu’il convenait de faire, reprit Irina sans tenir compte cette dernière remarque.

- Et nous sommes arrivés à la conclusion qu’il valait mieux vous mettre au courant.

- Rambaldi parle dans ses écrits de l’Elue mais aussi de sa sœur, le Passager, expliqua la Russe. Toi, Elisha. L’une de ses prophéties annonce que l’Elue et le Passager combattront autour de ses travaux et qu’au moins l’une d’entre elles y laissera la vie.

- J’adore ce type, railla à nouveau Clode en caressant la jolie May qui venait de se lover sur ses genoux. Jamais à court d’idées tordues. Cela dit, très peu pour moi, je laisse ses foutus artéfacts à qui les voudra.

- En quoi cela devrait-il nous inquiéter ? s’enquit Sydney. Maman, je sais que tu crois à ces prophéties, mais Papa ? Qu’est-ce qui a changé ?

- Rien, prétendit Jack. Simplement… Rambaldi a eu raison quelques fois par le passé, et je préfère ne pas prendre de risques lorsqu’il s’agit de vos vies. Nous avons pensé que si vous étiez prévenues, vous pourriez éviter à coup sûr que cela arrive.

- Faites attention à vous, » conclut Irina.

Les deux fenêtres s’obscurcirent sur l’écran, laissant les sœurs seules dans un silence uniquement troublé par les ronronnements de May. Car quoi qu’elles en disent, et quoi qu’elles pensent de Rambaldi, une telle révélation prêtait tout de même à rumination.

Bureaux de la CIA à Los Angeles. 22 mars 2005. 10h.

          Marcus marchait dans les couloirs de la CIA, son téléphone portable à l’oreille. Vous avez un nouveau message.

« Salut, disait Hayden Chase sur le répondeur, je suis toujours à Washington et je risque d’y rester un moment. Cette audience n’en finit pas. J’aurais préféré te le dire en personne, mais… joyeux anniversaire ! »

Dixon, continuant son chemin un sourire aux lèvres, entendit un éclat de voix provenant de l’antre de Marshall, vers lequel il se dirigeait.

« Dans mes bras ! reprit une voix tonitruante, qui semblait bien être celle de l’agent Weiss.

Approchant de ce qui était maintenant l’unique objet d’attention du personnel de l’étage, le directeur vit que ce dernier donnait l’accolade à Marshall, le soulevant du sol.

- Que se passe-t-il ? s’enquit Dixon, debout dans l’embrasure de la porte, tandis que Weiss reposait le génie des gadgets sur ses pieds.

- Une nouvelle formidable, monsieur, répondit Eric Weiss. Dites-lui, Marshall !

- Je… euh, c’est-à-dire que je vais, bafouilla le technicien avant d’inspirer profondément… Je vais être papa. »

Tallinn, Estonie. 22 mars 2005. 20h(9).

          Les deux jeunes femmes avaient attendu le départ de l’antiquaire, après la nuit tombée, puis avaient crocheté une serrure et désactivé une alarme pour entrer dans son magasin d’antiquités par la porte de derrière.

Les tables de l’arrière-boutique étaient recouvertes d’objets anciens, pour certains en cours de réparation. D’autres étaient suspendus aux murs ou entreposés sur des étagères, formant une sorte de capharnaüm où l’on arrivait tout juste à déceler l’ordre qui devait y régner aux yeux de son propriétaire.

« Une idée de ce à quoi peut ressembler ce Miroir ? interrogea Clode en faisant la grimace.

- Probablement une surface réfléchissante, répliqua Sydney, contemplant la pièce avec tout autant de désespoir.

Sa sœur leva les yeux au ciel tout en commençant à soulever bibelots et chinoiseries à la recherche d’une « surface réfléchissante » ou du symbole de Rambaldi. Syd l’imita de l’autre côté de la pièce, dans un silence assez pesant. Ni l’une ni l’autre ne l’aurait avoué, mais la découverte de la Prophétie les préoccupait toutes deux, ce qui ternissait leurs habituelles chamailleries.

Trente minutes plus tard, elles avaient examiné chaque recoin de l’arrière-boutique et trouvé une demi-douzaine de miroirs, pour la plupart assez banals et ne correspondant en aucun cas avec la description faite sur le site d’enchères en ligne.

- Il faut se rendre à l’évidence : il n’est pas là, énonça Elisha. Est-ce que la vente aurait été avancée ?

- Cole surveille les communications de l’antiquaire, répondit Sydney. Et puis il n’avait qu’un petit attaché-case quand il est sorti, alors que le Miroir est censé mesurer plus d’un mètre sur un mètre vingt. Non, il a dû l’entreposer ailleurs. Peut-être pour le mettre à l’abri… Mais où ?

Clode balaya la pièce du regard, lisant quelques post-its qui traînaient par-ci par-là, avant de s’asseoir devant l’ordinateur posé sur un coin du bureau. L’écran s’illumina lorsqu’elle remua la souris.

- Sven, Sven, Sven… tança la jeune femme. Il ne faut jamais laisser son ordinateur en veille… Ce n’est pas bon pour la planète, ni pour la confidentialité…

Elle ouvrit l’historique de navigation.

- Google, eBay, les amis du camping(10)… Tiens, Eesti Ühispank(11), remarqua-t-elle. Mon estonien est quasi inexistant, mais pank, ce ne serait pas une banque ?

Elisha cliqua sur le lien, ce qui fit surgir dans une nouvelle fenêtre une page d’accueil en estonien. Elle repéra un petit Union Jack pour accéder à la version anglaise du site.

- Regarde, là, location de coffres, lui indiqua Sydney. Combien d’agences assurent ce service à Tallinn ?

- Cinq, sur onze en tout. Mais une seule dans l’arrondissement de Mustamäe(12). La logique voudrait qu’il l’ait entreposé non loin d’ici, non ?

Intriguée par l’absence de réponse de sa sœur, Ely se retourna et constata qu’elle était en train de crayonner sur un bloc-notes.

- Coffre 991, annonça-t-elle en brandissant la page sur laquelle ce numéro était resté imprimé. Järvi a effectivement bien des choses à apprendre… »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

          « Marshall, vous auriez du papier cadeau ? demanda Will en entrant au pas de course dans l’antre aux gadgets. J’ai complètement oublié d’emballer ceci, expliqua-t-il en montrant le roman qu’il comptait offrir à Dixon.

- Euh, attendez, il doit m’en rester quelque part par… là… fit-il en farfouillant sous divers tas de papiers et projets inachevés.

          Pendant ce temps, les agents Weiss et Simmons, chargés de distraire le directeur puis de le faire sortir de son bureau, frappaient à sa porte en se composant un air sérieux malgré leur humeur enfantine, et le reste du personnel de l’étage se cachait derrière les meubles de l’open-space.

          - Où sont les allumettes ? demandait Hagan en disposant les bougies sur le gigantesque gâteau au chocolat posé sur une table à roulettes dans le bureau de Jack, qui le leur avait prêté pour l’occasion.

- C’est Al qui les a, répondit Gomez.

- Mais non, c’est toi ! s’offusqua Miller.

- Trouvez-les vite ! cria la jeune femme, dont l’inhabituelle autorité surprit ses deux collègues, qui se précipitèrent vers l’open-space. Combien de bougies ? s’inquiéta-t-elle ensuite auprès de Bristow, qui observait impassible.

- Cinquante, répondit-il. Un peu d’aide ? proposa-t-il, et ce fut le tour de Cecilia d’être étonnée.

- Pas de refus, » répondit-elle, intimidée.

Des dizaines de serpentins volèrent alors dans l’open-space : les employés venaient de bondir de leur cachette à l’arrivée du directeur. Ils commencèrent à entonner « Joyeux anniversaire » au moment où Jack allumait la dernière bougie avec le briquet finalement déniché par Gomez. Hagan poussa la table à roulettes soutenant le gâteau, se frayant un passage sous les confettis parmi la foule de ses collègues, jusqu’à Dixon.

La Sorbonne, Paris, France.

          Irina approcha du portier et annonça :

«  Laure Devreaux. J’ai rendez-vous avec le Professeur André Lazzaro.

Elle portait un tailleur jupe gris tourterelle et des lunettes rectangulaires à montures noires et épaisses. Ses cheveux étaient relevés dans un chignon sur le côté gauche, avec des mèches frisés qui retombaient sur sa nuque. Un leurre, au fond, pour se cacher à elle-même la folie de sa démarche. Mais son attitude rationaliste par rapport à ses filles avait déjà fait suffisamment de dégâts.

Flash. Sydney, à travers la vitre de la cellule d’Irina – « Tu n’es pas ma mère. Ma mère s’appelait Laura Bristow. Laura Bristow est morte dans un accident de voiture il y a vingt-et-un ans(13). » Puis Elisha, en Afrique du Sud après presque un an de captivité dans cette même cellule – « Me faire évader après m’avoir fait enfermer ne te donne aucun droit(14). » Le ton glacial et le regard revolver de l’aînée. « Tu m’appelleras Agent Bristow. Il n’y aura ni anecdotes personnelles, ni condoléances, ni félicitations. » L’accent irlandais et les mâchoires serrées de la cadette. « Ne m’appelle pas Elisha. Tu ne l’as jamais fait, même quand j’étais enfant. »

Oui, il était peut-être temps de changer de tactique. Mais cela terrifiait l’espionne. Car glisser le doigt dans l’engrenage des émotions, c’était risquer de se laisser submerger. Elle avait besoin de conseils. D’un avis objectif.

- Professeur Lazzaro ? demanda-t-elle en passant la porte ouverte du bureau d’histoire des technologies.

Andrean Lazarey était assis, observant un circuit imprimé au microscope. Il leva les yeux, puis vint à sa rencontre. Lorsqu’elle serra la main qu’il lui tendait, il la fit basculer au sol d’un balayage avant de pointer sur elle un petit revolver qu’il portait caché à la ceinture. Bien que prise au dépourvu, elle eut le temps de dégainer son Smith & Wesson et ils restèrent un instant figés, se regardant dans le blanc des yeux.

- J’en déduis que vous savez qui je suis, souffla Irina, toujours étendue sur le dos.

- Irina Derevko. Anciennement KGB, membre du Programme Halcyon. Plus récemment complice d’Arvin Sloane.

- Et mère de l’Elue et du Passager, compléta-t-elle en posant son arme. C’est à ce titre que je veux vous parler.

- J’aurais dû m’en douter, la ressemblance est si frappante… murmura Lazarey, songeur, réunissant les pièces du puzzle. Julia et Elisha, continua-t-il en rangeant son revolver, bien que toujours sur ses gardes.

- Je suppose que vous connaissez la Prophétie qui les concerne.

- Un combat mortel autour des travaux de Rambaldi… Oui, j’en ai entendu parler. Votre question, en somme, c’est : faut-il apporter foi à cette Prophétie ?

Se relevant souplement, Irina acquiesça en silence.

- Je n’ai pas de réponse simple, reprit le Russe. J’ai vu de nombreuses prédictions de Rambaldi devenir réalité, mais il est difficile de savoir lesquelles se sont accomplies parce que certains y avaient cru…

- C’est précisément mon dilemme. Est-ce que je risque d’aggraver les choses en tenant compte de cette prophétie, ou est-ce au contraire ma seule chance d’éviter qu’elle ne se réalise ?

- Délicat problème. Comme le mythe d’Œdipe, en somme… Mon mentor, un homme très cultivé qui m’a tout appris sur Rambaldi et ses travaux, croyait aveuglément en ses prévisions, avec une ferveur que je qualifierais de religieuse. Même celle qui décrivait sa propre mort. Il était persuadé que nous n’étions que les instruments de l’Univers… Mon point de vue est un peu plus modéré… d’autant que le Prophète italien, comme l’appellent ses disciples, parlait souvent par symboles et par métaphores, ce qui facilite à la fois les incompréhensions et les interprétations multiples après coup. J’avoue préférer de loin Rambaldi l’inventeur à Milo l’astrologue. Longtemps, j’ai cru que ses créations apporteraient le progrès au monde… puis j’ai dû me résoudre à les cacher afin d’éviter qu’elles soient utilisées pour détruire.

L’interlocuteur d’Irina parut soudain très fatigué, tel un Don Quichotte se battant depuis trop longtemps contre des moulins toujours plus nombreux. Elle aurait voulu lui parler de Julian, mais ne s’en sentit pas le droit. Peut-être avait-il tout de même suivi son fil de pensée, car il dit :

- Je connais la difficulté de concilier l’intérêt de ses enfants avec une mission comme celles que nous nous sommes données. Et combien la tentation est forte de se plonger dans le second domaine pour échapper à nos échecs relatifs au premier. Mais je conserve l’espoir fou… qu’il n’est jamais trop tard. »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

          L’accueil des bureaux de la CIA fourmillait de monde et les téléphones des réceptionnistes se relayaient pour faire retentir ce qui semblait une sonnerie perpétuelle. Une petite femme rondelette dans l’une des files d’attente tentait de calmer les hurlements de son tout jeune enfant, deux policiers en uniforme discutaient en se dirigeant vers l’ascenseur, un homme roux marmonnait dans sa barbe en déambulant frénétiquement autour du sceau de la CIA dessiné au sol, et les agents de sécurité parlaient à leur manche de costume et réajustaient leurs oreillettes, tentant de surveiller tout ce peuple.

« Je peux vous aider ? demanda l’un d’entre eux aux agents de police.

- Notre supérieur nous a dit de monter directement au dixième étage. Quelqu’un du NSC veut nous parler, une certaine Lauren… Comment c’était, son nom ? s’enquit-il auprès de son collègue.

- Mademoiselle Reed, compléta aussitôt le garde. C’est bien au dixième. Ils sont en train de fêter un anniversaire, vous aurez sans doute droit à une part de gâteau, sourit-il.

Les portes de l’ascenseur se refermèrent sur les deux hommes, qui vissèrent chacun un silencieux à leur pistolet avant de dissimuler ce dernier à leur ceinture, derrière eux. Arrivés au dixième étage, ils firent quelques pas en direction du bureau des agents de sécurité de l’étage, placé en face de l’ascenseur. Une fois invisible depuis l’open-space, qui n’était séparé d’eux que par une paroi en verre dotée de portes coulissantes, l’un d’eux sortit son arme et tira sur le jeune homme assis face aux écrans de surveillance.

Il s’écroula derrière le bureau, bientôt entouré d’une flaque de sang croissante. Lorsque son collègue le rejoignit avec deux tasses de café, il subit le même sort dans une seconde déflagration étouffée. Tentant de s’appuyer au mur à sa droite, il s’écroula, y traçant une large souillure cramoisie.

L’un des deux hommes s’installa derrière les ordinateurs et commença à pianoter sur le clavier tandis que retentissait dans l’open-space le chant des employés de la CIA : « Joyeux anniversaire Dixon ! »

- La voie est libre, annonça le faux policier dans sa radio tandis que son collègue envoyait la cabine à l’étage supérieur. Je bloque l’ascenseur, ajouta-t-il en appuyant sur la touche Entrée, ce qui ouvrit également les portes métalliques. Mark va s’occuper des escaliers.

- OK, on arrive, répondit une voix dans un grésillement.

Quelques minutes plus tard, un homme en combinaison noire émergeait du conduit de l’ascenseur, bientôt suivi de cinq autres.

- Tout était conforme aux plans ? s’enquit le faux policier.

- Un peu plus d’eau que prévu dans les égouts, mais rien de dramatique, admit celui qui était de toute évidence le chef – Sandro Lorinza lui-même !

- L’issue de secours est bloquée, signala le dénommé Mark par radio.

- Personne ne t’a vu passer ?

- Ils sont trop obnubilés par le partage du gâteau, répondit-il. Je suis prêt.

- Nous aussi. Action dans trois, deux, un, maintenant ! »

Le commando d’un côté et Mark de l’autre firent soudain irruption dans l’open-space, armes dirigées sur les employés – et en priorité sur les agents de terrain, qui n’eurent pas le temps de réagir.

Tallinn, Estonie.

          Eesti Ühispank. Sur le petit bâtiment de trois étages entouré d’immeubles d’habitation anciens, les lettres bleu marine de l’enseigne se distinguaient à peine de leur fond blanc dans la pénombre de la rue mal éclairée, où un chat rose bonbon serait apparu gris. Sydney retint un sourire en repensant à la remarque qu’Elisha avait fait au tout début de leur collaboration, impliquant Jack et Dixon dans une Fiat rose(15). Mais aussitôt, elle revit le visage préoccupé de son père sur l’écran de son ordinateur, et ravala sa salive. Pas le moment de gamberger, se rappela-t-elle à l’ordre. La mission d’abord.

Un rideau métallique était abaissé devant la porte de l’agence, qui devait de toute façon comporter une alarme sophistiquée. Sydney et Elisha escaladèrent donc une gouttière puis jouèrent les funambules pour atteindre l’une des fenêtres du premier étage, dont l’alarme bien plus sommaire ne résista pas longtemps à la talentueuse Julia Thorne.

Elles atterrirent dans un étage de bureaux aux nombreux box séparés par des parois de carton-pâte. Il leur suffit ensuite de descendre les escaliers de secours sur deux étages – la salle des coffres se situant au sous-sol. Après un coup d’œil aux coffres, Elisha s’avança vers le numéro 991, large de plus d’un mètre.

« Tu permets ?

- Je t’en prie, répondit Sydney, que cette marque de politesse de la part de sa jeune sœur acheva de convaincre que quelque chose ne tournait décidément pas rond depuis cette fameuse conversation par webcam interposée avec leurs parents – pour preuve, l’absence totale de remarques sur le froid glacial régnant à Tallinn en avril, qui pétrifiait pourtant Sydney elle-même.

Celle-ci devait bien avouer son propre trouble – à cause de la Prophétie, certes, mais surtout de l’attitude de son père. Elle aurait juré qu’il n’avait pas tout dit sur les raisons de son inquiétude. Mais pourquoi aurait-il dissimulé des informations, ayant décidé de leur révéler la Prophétie pour les en protéger ? Pourquoi avait-elle la désagréable impression qu’il y « croyait » autant qu’Irina la mystique, lui dont la seule religion avait toujours été le patriotisme ? Quelque chose lui échappait.

Un bruit sec provenant de l’étage supérieur la sortit de sa rêverie. Elle échangea un regard avec Clode, qui venait d’ouvrir le coffre, puis dégaina son pistolet en approchant prudemment de la porte de la salle. Pendant ce temps, Elisha saisissait le Miroir, qui était protégé par un étui antichoc. Elle entrouvrit ce dernier pour s’assurer que l’artéfact s’y trouvait bel et bien, puis rejoignit Sydney.

- Tu entends quelque chose ? souffla-t-elle.

- Rien. Il va bien falloir qu’on remonte…

Après quelques secondes de silence supplémentaires, les deux jeunes femmes entamèrent la montée des escaliers. Mais alors qu’elles arrivaient au rez-de-chaussée, les deux sœurs virent un quinquagénaire chauve farfouiller dans des dossiers. Il avait rouvert le rideau métallique, ayant sans doute oublié quelque chose, et les aperçut à son tour. Malgré leur fuite rapide, elles n’avaient pas encore atteint le premier étage qu’il appelait déjà la police.

Elles descendirent la gouttière en catastrophe et rejoignirent leur berline de location. Une sirène résonnait, de plus en plus proche, et Sydney eut tout juste le temps de démarrer avant de voir apparaître dans son rétroviseur une voiture bleue et blanche avec Politsei inscrit sur son flanc.

L’espionne accéléra autant que l’exiguïté de la rue le lui permettait. Débouchant sur un axe plus large, elle profita d’un carrefour désert pour se lancer un dérapage à trois-cent-soixante degrés. « Accroche-toi ! » cria-t-elle à sa passagère. Elle faillit perdre le contrôle tant la vitesse était grande, et s’accrocha de toutes ses forces au volant tandis que Clode tirait dans les pneus de leur poursuivant. Elles faisaient une bonne équipe, se dit Sydney à cet instant. Pas besoin de mots, pas besoin de signes, tout coulait de source. A cause de leur conditionnement dès la tendre enfance, sans doute. Mais pas seulement.

La voiture finit par s’immobiliser, dans le sens où elle était avant le dérapage, et Sydney appuya sur le champignon.

- On l’a semé, » constata Elisha en se retournant vers la voiture de police, dont au moins l’un des pneus avant était crevé.

Une bonne équipe, sourit sa sœur aînée.

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

          « Oh ho, fit Marshall.

- Un problème ? s’enquit Will, levant les yeux de son paquet cadeau presque terminé.

- Je teste un logiciel résistant aux boucles vidéo, expliqua Marshall, figé devant son écran d’ordinateur où une fenêtre montrait l’accueil de l’étage, avec deux hommes étendus au sol, baignant dans leur sang.

- Cachez-vous, vite, souffla l’analyste en jetant un coup d’œil à l’extérieur du bureau.

Dans l’open-space, plusieurs hommes armés entouraient le personnel, assis au sol. Alors que certains d’entre eux s’éloignaient pour fouiller les bureaux et salles de conférence, l’agent Simmons, assis près de Lorinza, tenta de bondir sur lui et de lui arracher son arme, mais reçut un coup de crosse au visage. Cecilia Hagan, qui se trouvait non loin de lui, l’aida à se redresser et examina sa blessure.

- Ils arrivent ! » s’affola Marshall.

Will balaya la pièce du regard puis monta sur une table pour dévisser à la va-vite le panneau du conduit d’aération, puis aida un Marshall au bord de l’apoplexie à s’y hisser. Puis il l’y suivit et se tortilla pour remettre le panneau en place – de façon bancale mais, il l’espérait, assez convaincante pour ne pas être remarquée.

Son compagnon tourna la tête vers lui et Tippin mit son index devant sa bouche avant de lui faire signe d’avancer lentement.

          Après avoir confisqué armes et téléphones portables à leurs otages qu’ils avaient fait asseoir au sol, les hommes de main de Lorinza avaient fouillé toutes les pièces entourant l’open-space, puis bloqué les issues.

« Que voulez-vous, Lorinza ? l’interrogea Dixon. Vous savez que nous ne négocions pas avec les terroristes.

- Mais je n’attends rien de vous, sourit l’Italien en se dirigeant vers le bureau de Dixon en compagnie d’un homme sensiblement plus jeune et moins musclé que le reste du commando.

Ce dernier s’installa devant l’ordinateur du directeur et commença à pianoter sur le clavier.

- Combien de temps pour entrer dans la base de données ?

- Une dizaine de minutes environ, » répondit-il d’un accent texan, les yeux fixés sur l’écran, comme hypnotisé.

Tallinn, Estonie.

          Les deux jeunes femmes avaient abandonné leur voiture de location, dont la description devait circuler sur toutes les radios de police de la région, et étaient montées dans le trolleybus menant au centre-ville avant d’y voler une vieille camionnette pour sortir de Tallinn par la Via Baltica(16).

« Tout ça pour récupérer un objet dont on ne connaît pas la fonction et le livrer à une organisation terroriste, soupira Sydney d’un ton de grande fatigue. Pour préserver une couverture dont on ne connaît pas l’utilité.

- Je n’arrive pas à joindre athair, souffla alors Ely, l’air inquiet.

- Ksenia et Julian ? s’enquit Sydney.

- Ils nous attendent au point de rendez-vous. Mais n’ont pas de nouvelles de lui.

- Bizarre, commenta l’espionne, gagnée par l’appréhension de sa passagère. Tu devrais peut-être appeler Marshall, il en saura plus. »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

          Le téléphone portable de Marshall vibra dans sa poche, le faisant sursauter dans la salle de stockage où lui et Will venaient d’arriver par l’aération, loin de l’open-space.

« Ici Marshall Flinkman, chuchota-t-il.

- C’est Clode. Bristow ne répond pas à mes appels.

- Ça c’est parce que, euh, le bâtiment a été pris d’assaut, expliqua-t-il en la mettant sur haut-parleur.

- Quoi ? Vous allez bien ?

- Euh, je, enfin… balbutia-t-il, luttant difficilement contre une poussée de panique. Je peux pas être là, je vais avoir un bébé !

- Ah ? Félicitations, vous serez un papa super. Que se passe-t-il exactement ?

Sentant Elisha préoccupée et Marshall sur le point de craquer, Will prit les choses en main.

- Personne n’a été blessé pour l’instant, à ce que je sache. Votre père est avec les autres otages dans l’open-space.

- Tippin ? s’exclama la jeune femme, déconcertée.

- Will ? interrogea Sydney à l’arrière-plan sonore.

- Syd ? s’étonna l’analyste, ému au son de la voix de son amie.

- Oui à tous les deux, coupa Clode. Vous êtes en lieu sûr ? reprit-elle à l’intention de Will.

- Dans une salle de stockage, répondit ce dernier. Marshall et moi étions dans son bureau au moment de l’attaque et avons pu nous éclipser par les conduits d’aération, mais je crois que tous les autres étaient dans l’open-space.

- Une chance que des renforts arrivent ?

- Selon Marshall, ils ont tout brouillé : lignes téléphoniques, réseau GSM, connexions Internet. Son portable customisé fonctionne, mais toutes les communications sortantes sont renvoyées à un homme de Lorinza. Et de toute façon, une équipe d’intervention provoquerait un véritable massacre.

- Vous allez donc devoir vous débrouiller seuls, déclara la jeune femme.

- Je crains que vous ne nous surestimiez un tant soit peu…

- Mais non. Je ne vous demande pas de les battre en combat singulier, juste de vous montrer plus futés qu’eux. Ce qui ne devrait pas être si difficile, tous leurs Q.I. additionnés n’atteignant pas la somme des vôtres. Bon, qu’avez-vous à votre disposition ? Gaz lacrymo, fumigènes ?

- Rien de tout ça, soupira le génie des gadgets. Je suis coupé de mon bureau, nous n’avons que le contenu de ce cagibi.

- Bon, faisons l’inventaire, décida Will.

- Voilà une attitude productive, le félicita Clode.

- Un évier, du savon, un seau et une serpillère, deux balais, des mini-ventilateurs – tiens, ça aurait pu servir quand la clim’ était en panne – des cartons de stylos, des ramettes de papier, un lot de kits de premiers secours…

- Une seconde. Contiennent-ils des cryosacs(17) ? Vous savez, ces poches de froid instantanées que l’on applique sur les blessures.

- Euh… oui, confirma Marshall après avoir ouvert l’une des boîtes.

- Ces cryosacs fonctionnent grâce à une réaction endothermique déclenchée par le mélange de l’eau contenue dans un petit sac, avec le nitrate d’ammonium que renferme la poche l’englobant, lorsque l’on les comprime. Le nitrate d’ammonium, qui permet aussi d’obtenir de l’oxyde nitreux.

- Du gaz hilarant, réagit le génie des gadgets, dont le cerveau reprenait maintenant le dessus. Qui, à forte dose, est soporifique…

- Vous avez de quoi le produire ?

- Pour l’eau et la source de chaleur, pas de problème. Et on devrait bien trouver des récipients en verre pour remplacer le tube à essai, le cathéter… Oui, ça devrait aller.

- Et pour la diffusion ? s’enquit Tippin.

- L’aération, annonça la mercenaire. Le mieux serait de libérer le gaz le plus près possible de la zone visée, et un ventilateur pourrait améliorer la propagation. Bien sûr, il vous faudra des masques, ou à défaut un tissu épais sur le visage. Vous pensez y arriver ? s’enquit-elle en laissant percer plus d’inquiétude que prévu dans sa voix.

- On va très bien s’en sortir, pas vrai Marshall ? »

Liepupe, Lettonie.

          La vieille camionnette grise se gara sur un parking désert près de la petite ville de Liepupe, non loin de la voie rapide – leurs fausses cartes d’identité britanniques ayant suffi pour passer la frontière(18). Un van noir les attendait, les portes arrières ouvertes, Sark assis sur la plateforme, Petrovitch fumant une cigarette à quelques mètres de là.

« Ces trucs vont finir par te tuer, tu sais, la réprimanda Elisha.

- Ce serait le comble, sourit Ksenia. Survivre 20 ans dans ce métier, défiant toutes les lois de la probabilité… et succomber à un petit cylindre de nicotine et de carburant pour avions !

- Jack ne se joindra pas à nous ? s’enquit Julian après avoir embrassé Ely.

- Un petit problème à Los Angeles, répondit laconiquement Sydney, à qui Clode avait expliqué la situation pendant le trajet.

- J’ai cru comprendre que vous avez eu quelques complications à Tallinn ? demanda l’ancienne instructrice d’Halcyon.

- Rien d’insurmontable, fit Ely en haussant les épaules et en sortant le Miroir de son étui. Alors, comment déchiffre-t-on le message caché par notre prophète préféré ?

Ksenia prit précautionneusement l’artéfact en main et le déposa à l’envers sur la plateforme du van, d’où Sark s’était éloigné une trousse à outils en mains.

- Ce sont des vis à tête fendue.

Le jeune homme lui tendit un tournevis et elle détacha le cadre doré de la glace du Miroir. Tendant le cadre à Sydney, qui l’examina en détail, Ksenia sépara la plaque de verre de la couche métallique fine – probablement l’une des premières en amalgame étain-mercure(19). Elle donna le verre à Elisha et se concentra sur la plaque de métal.

Après quelques minutes d’observation minutieuse, les trois femmes durent reconnaître que chaque partie du Miroir n’avait rien de spécial.

- Peut-être faut-il le remonter différemment, suggéra Julian.

- Essayons, approuva Petrovitch en apposant l’autre côté de la couche métallique sur la plaque de verre.

Apparut alors une image comme gravée entre les deux plaques. Incrédules, les quatre compagnons s’approchèrent, puis renoncèrent à comprendre comment c’était seulement possible pour se focaliser sur le message.

Ce dernier était composé de trois listes de nombres :
33.985.-118.254.-1.2003.5.12
55.578.37.331.120.2004.2.21
22.131.113.880.-6.2005.5.5

- Un code ? se demanda Sydney.

- Ne vous en inquiétez pas, dit Ksenia en notant les chiffres tandis qu’Elisha et Julian revissaient le cadre du miroir après avoir retourné à nouveau la couche étain-mercure. Nous nous chargeons du code, occupez-vous de votre couverture au Covenant. Vous avez un avion à attraper à Riga, non ? »

Bureaux de la CIA à Los Angeles.

          Will et Marshall venaient de synthétiser l’oxyde nitreux dont ils avaient besoin, avec un appareillage peu orthodoxe qui n’avait pas empêché Marshall de balayer négligemment les craintes exprimées par Will – « le nitrate d’ammonium, ça explose, non ? »(20).

Puis ils pénétrèrent à nouveau dans les conduits d’aération et se séparèrent, chacun portant un petit ventilateur à piles et un bocal fermé contenant la moitié de leur production de gaz hilarant. Ils avaient en effet décidé d’optimiser la diffusion et leurs chances de succès en empruntant deux itinéraires différents qui les amèneraient jusqu’à des côtés opposés de l’open-space.

          « Ça y est, j’ai piraté la base de données, annonça le hacker.

Lorinza bondit de son siège et le rejoignit derrière le bureau.

- Trouvez-moi Bastelli, ordonna-t-il.

- Ce doit vraiment être un ami précieux pour que vous preniez de tels risques pour lui, remarqua le jeune Texan en tapant sur son clavier.

- Il s’agit simplement de loyauté, répondit Lorinza. Si la CIA dissimule le lieu de son incarcération, le pire est à craindre…

- Oh ho, souffla le pirate informatique.

- Qu’y a-t-il ?

- Voyez vous-même, dit-il en laissant sa place à son employeur.

Le dossier d’Adriano Bastelli comportait une mention aux Marshals et au programme de protection des témoins.

- C’est impossible ! Adriano ne m’aurait jamais trahi ! s’exclama Lorinza en frappant du poing sur le bureau.

Il regarda, éberlué, le Texan éclater de rire… avant de l’imiter et de s’écrouler au sol.

          Voyant que tout le monde s’était endormi, Will émergea souplement de son conduit d’aération, bientôt imité à l’autre bout de la pièce par Marshall, de façon bien plus retentissante.

Le génie des gadgets se releva et tenta de retrouver une contenance en époussetant son pantalon. Puis il rejoint l’analyste au milieu de l’open-space et contempla le résultat de leur travail : employés de la CIA et mercenaires de Lorinza, tous étendus au sol. Dixon, Jack Bristow, Lauren Reed, Weiss, Gomez, Miller, Katya Derevko…

- Ne sont-ils pas mignons ? s’attendrit-il sur Hagan et Simmons, l’une dans les bras de l’autre.

- Et si vous alliez prévenir la sécurité ? » sourit Will en commençant à ramasser les armes du commando.

Rome, 30 mars 2005.

          Assise dans un fauteuil, Syd lisait tandis qu’Ely, installée sur le canapé avec May perchée sur son épaule et ronronnant comme une locomotive, retournait des phrases dans son esprit, tentant de trouver le courage d’aborder le sujet-qui-fâche du jour.

« Je n’arrive toujours pas à croire que Marshall va avoir un bébé, souffla Sydney, songeuse.

- Je crois qu’on devrait discuter au lieu de se cacher la tête dans le sable, embraya Elisha sans tenir compte de cette remarque. Tu sais ce que je pense de ce prophète à la noix…

- Mais ça fait quand même un drôle d’effet, non ? reprit sa sœur aînée en levant les yeux de son bouquin. Je veux dire, c’est vrai que nous avons été dans des camps différents pendant la majeure partie de notre vie, et qui sait ce qu’il adviendra lorsque nous n’aurons plus d’ennemi commun ?

- Je te fais confiance, répliqua simplement la mercenaire.

- Mais comment peux-tu savoir si la situation ne va pas changer ? Si je ne vais pas te trahir à la première occasion ?

La question valait dans les deux sens, Elisha en était consciente. Mais cette formulation de la part de Sydney prouvait à quel point leur relation avait évolué en seulement quelques mois. Ce qui ne faisait que renforcer sa certitude que quoi qu’il arrive, elles ne s’entretueraient pas, n’en déplaise à ce vieux Milo.

- Je ne peux pas, répondit-elle donc en caressant May sous le menton. C’est pour ça que ça s’appelle la confiance. »

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