Épisode 16: ... plus loin on se projette dans l'avenir

Episode 16 : … plus loin on se projette dans l’avenir (1).

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :
Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous à l’épisode 1. Vous pouvez aussi accéder aux Dossiers Top-Secrets de la CIA.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.
Elle a sauvé Andrean Lazarey, diplomate russe cherchant à protéger les travaux de Rambaldi, que Julia Thorne avait reçu l’ordre de tuer. Elle effectue parfois des missions clandestines avec lui.

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même, par l’intermédiaire de Julian Sark, ancien camarade d’Halcyon avec qui elle entretient une relation amoureuse. Sark vient par ailleurs d’apprendre que Lazarey est son père.

Will travaille comme analyste à la CIA et dirige maintenant une équipe.

Dixon est à la tête de la division de la CIA.

Marshall est engagé dans une relation sérieuse avec Carrie, informaticienne à la NSA.

Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant. Sa mère, Olivia, travaille également pour le Covenant.
Son père George, un Sénateur, vient d’avoir une crise cardiaque à Washington.

Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

En février, Lazarey et Sydney ont récupéré un Trépied destiné à accueillir un autre artéfact, le Sablier, volé par Sydney et Elisha en mars. Les analystes du Projet Blackhole finissent par découvrir le message qu’ils révèlent une fois réunis : la formule d’une « substance d’omniscience » dont on ignore la nature et l’usage exacts.
Victor Ouspenski, un ancien collaborateur d’Arkadi Gorlanov, a réussi à synthétiser la substance en question à partir des notes d’un précédent propriétaire des artéfacts, qui avait apparemment déjà lu le message au XVIIIème siècle. Il organise maintenant une vente aux enchères.

Arvin Sloane a été gracié et a fondé Omnifam, une association humanitaire, à Zurich (Suisse).
Clode lui a rendu visite, soi-disant au nom de Cole pour obtenir une invitation à la vente aux enchères organisée par Ouspenski, en réalité également pour informer la CIA (sachant que Sloane les contactera) de la vente en question sans que personne ne connaisse l’origine de ce renseignement – car Jack, Kendall, Sydney et elle soupçonnent l’existence d’une taupe.

* Générique *

Venise, Italie. 8 février 2005.

      Accompagné de Weiss, Jack descendit du bateau à moteur de la CIA et longea le ponton sur le Grand Canal avant de s’engager dans des ruelles étroites éloignées de l’eau. Venise toute entière semblait célébrer le dernier jour de son fameux carnaval dans un tourbillon de masques, costumes, dorures et plumes multicolores.

Les agents, qui portaient tous deux le masque blanc de Marshall complété, pour Jack d’une tenue traditionnelle bleu marine brodée d’or, et pour Weiss d’un costume-cravate noir, pénétrèrent dans un bâtiment au somptueux escalier de pierre. Le grand vestibule aux moulures ornées d’or était noir de monde, et laissait apercevoir une salle de bal en contrebas, où dansaient des arlequins et des colombines entourés de quelques anachroniques Chewbacca et Marilyn.

Un homme en tenue de fou du roi guida l’agent de la CIA – ou plutôt son alias, M. Warner – et son garde du corps jusqu’à un ascenseur caché dans un placard. Ce dernier s’arrêta un étage au-dessus, dans une pièce dont les glaces sans tain offraient une vue sans faille sur la salle de bal. Un second fou introduisit Jack dans une seconde pièce tout en enjoignant à Weiss de rester dans la première, où patientaient déjà deux hommes et deux femmes, assis sur des chaises rembourrées de velours écarlate.

Georgetown University Hospital, Washington DC.

      Vaughn avait rejoint son épouse à Washington par le premier avion. A son arrivée, le sénateur avait déjà repris connaissance et quelques couleurs. Puis au cours des jours suivants, il commença à récupérer ses forces, à en juger par ses remarques autoritaires. Ils rentreraient bientôt à Los Angeles.

Lauren semblait avoir du mal à montrer à quel point elle était atteinte. Sans doute cherchait-elle à ménager sa mère, dont la vie tournait autour de son époux. Et puis la relation entre Lauren et son père avait toujours été compliquée. Ils s’adoraient, au fond, mais un fossé les séparait souvent. Leurs opinions politiques étaient une éternelle pomme de discorde lors des repas familiaux, même si leurs débats s’interrompaient dès qu’Olivia les rappelait à l’ordre d’un subtil « Passe-moi le sel » ou « Vous reprendrez bien un peu de rôti ».

Et surtout, blessure encore ouverte pour la jeune femme même si c’était de l’histoire ancienne pour George, il y avait son intervention dans le but d’empêcher sa fille de devenir agent de terrain – trop dangereux, selon lui. Vaughn sentait bien que Lauren, qui appréciait pourtant son travail au NSC, y pensait encore parfois. C’était sans doute pour cela qu’elle aimait autant sa tâche d’agent de liaison à la CIA, qui la rapprochait de l’action et l’éloignait un peu de la paperasse qu’elle détestait tant.

Venise, Italie.

      Une table pentagonale trônait au centre de la pièce, entourée de cinq grands fauteuils de cuir. Deux d’entre eux étaient occupés, l’un par un vieil arabe en djellaba et l’autre par un hispanique d’une quarantaine d’années déguisé en torero ; MacKenas Cole, vêtu de noir et d’argent et coiffé d’un tricorne, fumait un cigare en contemplant le spectacle de la salle de bal, debout près de la verrière. Sur l’ébène de la table, en face de chaque siège, était posé un porte-documents.

Un cinquième homme arriva alors par une seconde entrée, arborant le masque de la camarde (2). Ouspenski.

« Merci à tous d’être venus, commença-t-il avec un fort accent russe. Si vous voulez bien prendre place…

Une fois les quatre hommes installés, Ouspenski s’assit à son tour.

- Comme vous le savez, nous allons procéder à une vente aux enchères. Cela dit, je dispose d’un stock suffisant de la substance en question pour que chacun d’entre vous reparte muni d’une quantité non négligeable, à condition d’y mettre le prix. Sa formule et le secret de sa fabrication, en revanche, ne seront adjugés qu’au plus offrant ; ils représentent des années de travail. Mais voyez d’abord de quoi il s’agit par vous-mêmes.

Il fit signe aux enchérisseurs d’ouvrir le porte-documents devant eux. Jack découvrit dans la sienne une brochure d’une quinzaine de pages, une épingle et une pipette contenant quelques gouttes d’un liquide vert foncé.

- Le nom de « substance d’omniscience » a pour origine la nature des visions qu’elle provoque : elle permet de voir le passé ou le futur. Et donc, en théorie du moins, de tout savoir. En réalité, en abuser est très dangereux et, comme précisé dans la brochure, il est déconseillé d’en consommer plus d’une seringue par an et par personne – les effets secondaires y sont listés. Les visions apparaissent de façon relativement aléatoire, mais avec un peu d’entraînement, il est possible de les orienter en se concentrant sur un thème précis. Pour fonctionner, la substance doit être mise en contact avec le sang. On peut par exemple l’injecter via une seringue, mais vous pourrez avoir un aperçu en piquant le bout de votre doigt et en y déposant une goutte.

Les quatre hommes s’exécutèrent. Au contact du liquide, visqueux et tiède, Jack fut comme parachuté loin de Venise. Désorienté, tournant sur lui-même, il entendit des cloches sonner avant de voir, devant lui et au milieu d’un paysage flou, indistinct, deux silhouettes. Ses deux filles. Et l’une d’entre elles avait une arme pointée sur l’autre.

Cimetière des Anges (3), Los Angeles.

Arvin déposa son bouquet de fleurs sur le marbre gravé. Epouse et amie bien-aimée. A quoi se résume une vie… Un nom, deux dates et trois malheureux mots. Mais après tout, un roman entier pourrait-il mieux symboliser les accomplissements, les choix, et le vide que l’on laisse ?

A chaque fois que le travail l’amenait à Los Angeles, il ne manquait pas de venir se recueillir un moment sur cette tombe. Il discutait avec elle, comme il le faisait avant. Il lui racontait ses journées, les réussites d’Omnifam, ses questionnements aussi.

Oh, il ne lui disait pas tout, non. Tout comme lorsqu’elle était encore en vie, il enjolivait ses intentions, il était hypocrite. Pour ne pas la blesser. Comme si de là où elle était, elle ne voyait pas qui il était vraiment…

Il lui parlait des missions humanitaires, de la lutte contre la faim dans le monde, des recherches contre le cancer. Pour en sauver d’autres comme elle. Mais il ne parlait pas de Rambaldi. Il ne disait rien des pages blanches crachées par il Dire(4) avant de finalement imprimer le mot « paix ». Ni de la traduction de ce petit mot grec.

Il savait qu’elle aurait désapprouvé nombre de ses actions. La façon dont il s’était vengé. Il le regrettait parfois, puisque Dixon n’avait jamais voulu tuer Emily. Savoir qu’il souffrait autant que lui ne lui apportait pourtant aucun réconfort… Mais il avait vécu si longtemps dans un monde où la loi du talion(5) était la seule manière de se faire respecter, qu’il ne savait plus pardonner.

Oh, il aurait été prêt à renoncer à tout cela pour elle. Uniquement pour elle. Mais maintenant…

En perdant Emily, Sloane avait perdu l’une de ses raisons de vivre. Réunir l’œuvre de Rambaldi en était une autre…

Venise, Italie.

      L’une des femmes se leva, la seule dans la pièce à ne pas porter une variation de l’uniforme de garde du corps, mais une robe de soirée rouge que rehaussait un collier de rubis assorti à ceux sertissant son loup noir. Sa chevelure dorée était relevée dans un savant chignon dont quelques mèches s’échappaient jusqu’à ses fines épaules.

« J’en ai assez, déclara-t-elle en observant la danse des masques en contrebas. Tant qu’à jouer les femmes trophées au bras de Mac pour cinq minutes d’apparition, autant profiter du bal. »

Sur ces entrefaites, elle pénétra dans l’ascenseur. La seconde femme, plus grande et vêtue d’un tailleur-pantalon sombre et un masque vert uni, sembla hésiter un instant, son regard oscillant entre l’ascenseur et la porte. Elle était de toute évidence chargée de la sécurité de ce « Mac » – MacKenas Cole ? – et de sa jolie compagne.

Sa décision fut prise en quelques dixièmes de seconde et elle s’engouffra dans l’ascenseur avant la fermeture des portes, adressant un roulement d’yeux désabusé à ses confrères. L’un d’eux, un blond d’une trentaine d’années, sembla sincèrement compatir avant d’engager la conversation avec Weiss dans un accent australien marqué, tandis que le second, de type arabe et pourvu d’une barbe fournie, restait impassible, les yeux fixés droit devant lui.

      La vision de MacKenas Cole avait été d’une banalité absolue. Plutôt décevant. Même si, d’un point de vue purement logique, il paraissait difficile d’exiger une révélation de première importance, étant donné le nombre de moments insignifiants qui peuplent nos journées.

Mais le terroriste avait profité de sa transe pour se rapprocher discrètement de la porte par laquelle Ouspenski était arrivé. Ce dernier fumait un cigare dans son fauteuil, les yeux mi-clos, et les trois autres acheteurs potentiels semblaient absorbés par leur vision – sauf Bristow, que Cole avait reconnu, ou disons deviné, sous son masque, et qu’il vit appuyer sur un bouton de sa montre. Donnant ainsi le signal à l’équipe d’intervention de la CIA qui devait patienter à proximité.

MacKenas Cole ne comptait pas les attendre.

Paris, France.

      Même endroit, même heure, disait le message reçu par Lazarey. Alors il avait pris le premier avion pour Paris. Il arrêta son taxi dans la rue où ils s’étaient retrouvés trois mois plus tôt.

Julian était déjà là, adossé à une façade. L’attendant.

« J’ai été surpris de recevoir ton message, dit Andrean en le rejoignant.

- J’ai été surpris de l’envoyer, répondit doucement le jeune homme en haussant les épaules. On marche un peu ?

Lazarey lui emboîta le pas en direction de la Seine, ne sachant trop s’il devait dire quelque chose ou attendre que son fils le fasse. Peut-être n’aurait-il pas dû venir. Il y avait tellement de choses qu’il ne pourrait jamais lui révéler… Mais comment aurait-il pu refuser quoi que ce soit à cet enfant qu’il avait abandonné presque vingt-cinq ans plus tôt ?

- Je n’ai aucune idée de l’attitude à adopter, énonça finalement Sark.

- Pas plus que moi, avoua son père.

- Mais j’ai envie d’essayer quand même, continua le jeune homme en s’accoudant à la rambarde du Pont des Arts. Je… je suppose que j’aimerais apprendre à te connaître. Savoir ce que je tiens de toi.

- Je crois que cela me plairait, » répondit Andrean dans un sourire, regardant le ballet des bateaux-mouches au fil de l’eau.

Venise, Italie.

      Après leur petite comédie à l’intention des gardes du corps – parmi lesquels Sydney n’avait pas manqué de reconnaître Weiss – les deux espionnes avaient pris l’ascenseur jusqu’au sous-sol dont l’accès était pourtant restreint, grâce à un gadget du Covenant permettant de pirater la sécurité de l’appareil.

Un couloir. Une porte franchie grâce aux empreintes digitales et vocale d’Ouspenski, obtenues au préalable par un agent du Covenant. Une grande salle de laboratoire aux murs d’acier.

La cuve se tenait là, immense cylindre transparent rempli d’un liquide vert émeraude bouillonnant. Elle occupait la majeure partie de la pièce et touchait presque le plafond, pourtant haut d’une demi-douzaine de mètres, et comportait un petit robinet permettant d’extraire le liquide – quelques fioles en contenant étaient d’ailleurs posées sur une paillasse(6).

Après un instant de stupéfaction, Elisha et Sydney se mirent au travail. La cadette s’occupait d’effacer le disque dur des ordinateurs tandis que l’aînée déposait des charges explosives autour de la cuve.

Montant à l’échelle posée le long du container pour installer une bombe tout en haut de celui-ci, Sydney reçut une minuscule éclaboussure de liquide vert sur le bras. Corrosif, ce dernier traversa le tissu de son polo noir et atteignit sa peau à l’emplacement d’une petite écorchure.

L’espionne se sentit alors glisser hors de l’instant présent et jusque dans un paysage enneigé. En une seconde, elle vit défiler des dizaines d’images devant ses yeux.

Une petite fille seule dans la neige, marchant le long d’une route. Sensation de froid intense. Puis elle vit l’enfant – c’était Elisha, réalisa-t-elle – saisie par deux policiers, se débattant alors qu’ils l’entraînaient dans une voiture. Puis faisant face à une religieuse assise derrière un bureau, l’air sévère.

« Peux-tu me dire quelle mouche t’a piquée, Elisha ? Et si tu tenais absolument à fuguer, pourquoi donc au beau milieu de la plus forte tempête de neige sévissant à Cleggan depuis plus d’un siècle, pour l’amour de Dieu ?

- Je me suis dit que vous auriez moins de chances de me rattraper, répondit l’enfant sur un ton de bravade.

- Nous étions mortes d’inquiétude, reprit la mère supérieure. Ne nous refais jamais ça.

- Ne vous faites pas de souci, sœur Aislinn. Si je devais repartir, vous pouvez être sûre de ne jamais me revoir. »

« Sydney, ça va ? s’inquiéta Clode en la voyant vaciller en haut de l’échelle.

- Oui, tout va bien, répondit-elle en reprenant son équilibre, se demandant comment rassurer sa sœur sans lui révéler ce qu’elle venait de vivre.

Mais elle n’en eut pas besoin, car l’attention d’Elisha fut alors attirée par un miaulement plaintif. Tandis que Sydney descendait et plaçait une dernière charge sur le bureau, elle fit le tour de la pièce et finit par trouver un interrupteur qui actionnait une paroi coulissante derrière laquelle étaient dissimulées une trentaine de cages les unes sur les autres. La plupart étaient vides, mais quelques unes contenaient des animaux morts ou moribonds – des souris, quelques lapins, un chimpanzé. Et au milieu de cette hécatombe, un rescapé qui miaulait à n’en plus finir en s’acharnant sur les barreaux avec ses griffes.

- C’est un chaton ! s’exclama Elisha, atterrée, avant d’ouvrir la cage.

Le félin recula jusqu’au fond de sa cage en faisant le gros dos. Il grogna tandis que ses poils bruns et beiges se hérissaient et, se dressant légèrement sur ses pattes arrière, il dévoila un poitrail aussi blanc que son menton et le bout de ses pattes.

- Ely, il faut qu’on y aille, réussit à dire Sydney malgré son effroi. Ou Cole va nous devancer…

- Minou minou, souffla sa cadette sans tenir compte de cette injonction. N’aie pas peur, je ne te veux aucun mal.

L’animal se calma et s’approcha un peu. Il portait un bandage entaché de sang sur l’une de ses pattes avant. Clode le prit dans les bras, se faisant griffer au passage, puis le glissa dans le sac de Sydney.

- Qu’est-ce que tu vas en faire ? On ne sait pas quel type d’expériences ils ont fait sur lui… argua celle-ci.

- Hors de question de le laisser ici, répliqua Elisha sur un ton qui ne souffrait pas de contradiction.

- Dépêchons-nous, la pressa Sydney avec un soupir, refermant le sac sur le félin en ménageant une toute petite ouverture pour qu’il puisse respirer.

Elles sortirent, fermèrent la porte derrière elles et se dirigèrent vers l’ascenseur. Elisha appuya alors sur la touche de son portable permettant de déclencher l’explosion. Elles entraient dans l’ascenseur lorsque les atteignit l’onde de choc, qui devait se faire ressentir dans l’ensemble du bâtiment bien qu’avec moins de force.

A leur arrivée dans le vestibule, la foule était saisie d’un vent de panique multilingue. « Che succede(7) ?  – An earthquake(8) ? » Les deux jeunes femmes en profitèrent pour s’esquiver dans l’indifférence générale et rejoindre le yacht de Cole, garé dans un canal quelques rues plus loin.

Bureaux de la CIA, Los Angeles.

      Gomez traîna sa grande carcasse vers l’espace de l’open-space dédié à l’équipe de Will avec sensiblement moins de désinvolture qu’à son habitude, avant d’annoncer dans le léger accent hispanique qu’il cultivait :

« Lorinza s’est échappé de prison.

Hagan et Miller interrompirent leur conversation, Will détacha son regard de son écran d’ordinateur pour le fixer sur son subordonné.

- Quand ? s’enquit-il. Comment ?

- Il y a une heure, une embuscade en cours de transfert depuis la prison de San Vittore à Milan, où il avait été incarcéré après son arrestation, vers un hôpital. Il avait apparemment été saisi de convulsions et craché du sang.

- Et les Italiens ne nous préviennent que maintenant ? ronchonna Miller.

- Ils espéraient sans doute le rattraper rapidement, dit Gomez. Le directeur Dixon est au téléphone avec notre équipe en Italie, et il veut que nous ressortions le dossier de Lorinza pour prévoir ses prochaines actions.

- Alors, Miller, revoyez la liste de ses anciens complices et associés. Gomez, concentrez-vous sur son séjour en prison, son comportement, les personnes qu’il y a rencontrées. Hagan, étudiez les enregistrements des caméras de surveillance de la prison et de l’embuscade – demandez à Marshall de l’aide pour les pirater si nécessaire, on n’a pas le temps de passer par les voies officielles. Je m’occupe de revoir son profil, communiquez-moi en priorité les infos susceptibles de le modifier. Au boulot ! »

Venise, Italie.

      Au signal donné par Jack, Weiss dégoupilla une grenade soporifique et la déposa au sol, cachée par l’un des pieds de son fauteuil. Puis il annonça qu’il allait aux toilettes. A son retour quinze secondes plus tard, il était accompagné de l’équipe d’intervention commandée par Simmons, les deux gardes du corps étaient profondément endormis et le gaz confectionné par Marshall finissait de se dissiper.

L’équipe se mit en place et Simmons posa une légère charge explosive sur la porte de la salle de réunion, dont l’acier renforcé ne fut bientôt plus qu’un souvenir. Le bâtiment trembla soudain assez violemment, et un regard vers Simmons confirma à Weiss que cela n’était pas prévu.

Les agents entrèrent un par un, balayant la salle de leurs P-90. Jack avait disparu. L’explication retentit dans les écouteurs :

« Cole s’est enfui par la porte de derrière, il a un échantillon de la substance. Je le suis en direction du Grand Canal, disait l’agent Bristow.

- Bien reçu, je vous rejoins, répondit Weiss.

Alors qu’il quittait la salle, Simmons et ses hommes passaient les menottes aux deux acheteurs restants et découvraient qu’Ouspenski avait une bonne raison de ne pas répondre à leurs sommations : il était mort, une balle de 22 dans le cœur.

Eric suivit un couloir qui menait un escalier de secours, à l’arrière du bâtiment. Au lieu de descendre, il choisit de monter sur le toit et, après quelques acrobaties, se retrouva en équilibre sur les tuiles. Les toits se touchaient presque tous et leur pente était heureusement assez douce. Weiss commença donc à progresser vers le Grand Canal. Avec un peu de chance, il parviendrait ainsi à couper la route de Cole.

Dieu qu’il détestait courir. C’était moins pénible depuis sa perte de poids, certes, mais Weiss restait persuadé qu’il n’avait pas la stature pour ce genre d’exercice. Et encore moins en pleine nuit et à cinq mètres du sol...

Bientôt, Eric aperçut Jack courant dans la ruelle, en-dessous de lui. Cole était une trentaine de mètres devant lui, une mallette à la main. Jack ne le rattraperait jamais avant le Grand Canal, où le terroriste pourrait se fondre dans la foule et disparaître sur n’importe quelle embarcation.

L’agent de la CIA parcourut encore quelques toits avant de s’agenouiller sur une zone relativement stable et de sortir son pistolet. A plus de quarante mètres, sur une cible mouvante et dans la pénombre, c’était loin d’être gagné… Il prit le temps de viser la main de Cole et tira. Juste, apparemment, puisque ce dernier lâcha le porte-documents et ralentit brièvement. Weiss tira une seconde fois, visant les jambes cette fois, mais la balle ne fit que rebondir sur les pavés. Et déjà, le terroriste disparaissait le long du Grand Canal.

      Jack ramassa la mallette de Cole ; elle contenait bien l’ensemble des documents et l’échantillon confié par Ouspenski. Weiss le rejoignit, haletant, en descendant le long d’une gouttière.

« C’était un sacré tir, réagit l’agent Bristow, compliment dont son collègue sembla apprécier le caractère exceptionnel.

- J’aurais peut-être dû viser la poitrine, mais la CIA le veut vivant…

- Grâce à vous, au moins, il ne s’est pas enfui avec une seule goutte de la substance.

- Vous savez qu’Ouspenski est mort ? demanda Weiss, reprenant tout juste son souffle.

- Cole avait un pistolet avec silencieux, je crois qu’il lui a tiré dessus sous la table avant de prendre la tangente. Peut-être comptait-il l’escroquer, ou peut-être Ouspenski en savait-il trop… Dans tous les cas, cela reste un beau coup de filet. On sait qui sont les deux acheteurs mystère ?

- Le gars en djellaba serait un représentant du GSPC(9), et le torero, le remplaçant d’Anna Espinosa au K-D. Une organisation en plein essor et l’autre au bord du gouffre… Vous venez ? demanda l’agent en montrant du menton la direction de l’hôtel particulier.

- Juste un coup de fil à passer, je vous rejoins tout de suite, répondit Bristow en sortant son téléphone portable tandis que Weiss s’éloignait.

- Assistance technologique et gadgets en tous genres, répondit une voix inhabituellement enjouée.

- Marshall, c’est Jack.

- Oh, euh… j’attendais un coup de fil de quelqu’un d’autre, s’excusa le génie, gêné.

- J’entends ça, sourit l’agent. Dites-moi, vous vous souvenez de l’arme dont Clode avait volé les plans, ceux que nous avons récupérés à Bombay puis vendus à Anselmo Gutteres ?

- Oui, acquiesça Marshall, l’arme à plasma. Inspirée des travaux de Rambaldi, encore une fois, et dépassant tout à fait mon niveau de compréhension. Le directeur Dixon a ordonné une descente chez Gutteres il y a quelques mois, toute son équipe a été arrêtée, la production interrompue et les prototypes déjà réalisés ont été transmis au Projet Blackhole.

- Il s’agissait bien d’armes de la taille d’un fusil ? Gutteres n’aurait pas créé l’équivalent en arme de poing, par hasard ?

- Euh, je ne… crois pas. Laissez-moi consulter le dossier de l’affaire, dit-il en pianotant sur son clavier. Ah, apparemment, les, euh, chercheurs de Blackhole travaillent effectivement sur une version miniaturisée de l’arme à plasma, mais aucun prototype n’existe à l’heure actuelle. Comment, euh, le saviez-vous ?

- Juste une intuition, » souffla Jack avant de raccrocher.

Grand Canal, Venise.

      Elisha et Sydney venaient tout juste d’embarquer sur le yacht amarré sur le Grand Canal. Elles cachèrent le sac contenant leur butin sous un siège en espérant qu’il n’émettrait pas de miaulements intempestifs.

Cole arriva presque aussitôt, la main ensanglantée, et largua les amarres.

« Julia, très chère, je crois que vous allez devoir me remplacer aux commandes.

- Qui vous a tiré dessus ? s’enquit Clode, l’air détaché, tandis que sa collègue démarrait le bateau.

- Un agent de la CIA. Je n’ai pas eu l’occasion de lui demander son nom. Vous avez la substance ?

- Pas exactement, répliqua la mercenaire.

- La CIA avait placé des bombes dans le laboratoire, précisa Thorne. On a tout juste eu le temps de sortir avant l’explosion.

Cole s’apprêtait à frapper du poing contre le bastingage lorsqu’il se souvint de sa blessure, et poussa un soupir colérique.

- Au moins ne seront-ils pas plus avancés que nous : ils ont peut-être récupéré les échantillons, mais Ouspenski n’est plus en état de leur dire quoi que ce soit.

- Vous lui avez coupé la langue ? interrogea Clode d’un ton ingénu.

- Sortez plutôt la trousse de secours, » répondit son supérieur d’un ton sec, pas d’humeur à supporter les interprétations littérales de la jeune femme.

Projet Blackhole, localisation inconnue. 9 février 2005.

      Kendall tenait précautionneusement une petite fiole contenant quelques millilitres d’un liquide vert.

« C’est tout ? s’étonna le responsable du service scientifique, assis en face de lui dans son bureau.

- En ajoutant ce qu’il restait des quatre échantillons destinés aux acheteurs, oui. Tout le reste a été détruit.

- Quel dommage que vos agents n’aient pas au moins pu ramener les notes de recherche…

- Dommage en effet, » soupira Kendall, songeur, se demandant si c’était réellement ce qui s’était passé… et si cela lui importait.

Rome, appartement de Syd et Ely.

      Sydney, rangeant des vêtements dans sa chambre, entendit la porte d’entrée se refermer sur Elisha, qui ramenait le chaton de sa visite chez le vétérinaire.

« Alors ? s’enquit-elle en rejoignant le salon.

- Apparemment, il est en parfaite santé. Elle, en fait, corrigea Elisha en laissant le félin sauter au sol et se réfugier sous la table basse.

- Ah ?

- Oui, il paraît que c’est difficile à déterminer à cet âge. Elle aurait deux ou trois mois, pas beaucoup plus. Elle a de nombreuses cicatrices de piqûres sur les pattes, et il faudra lui laisser son bandage quelques jours. Zut, je n’ai pas pensé à demander ce qu’il fallait lui donner à manger.

- De la nourriture pour chats, sans doute, sourit Syd.

- Mais je n’en ai pas acheté ! paniqua sa cadette.

- Ne t’inquiète pas, on va trouver quelque chose, répondit la jeune femme en ouvrant une boîte de thon et en l’émiettant dans une assiette qu’elle posa au sol. Minou, minou…

Attirée par l’odeur, la petite chatte se précipita vers la cuisine, renifla prudemment le thon en jetant des regards tout autour d’elle, avant de se mettre à table. Elle ne sursauta même pas lorsque Sydney ajouta un bol de lait à quelques centimètres d’elle.

- Il va lui falloir un nom, remarqua la jeune femme.

- Pourquoi pas May ? proposa Ely avant d’expliquer : Mayday(10), comme l’appel de détresse qu’elle nous a adressé.

- Qu’en penses-tu, toi ? fit Syd en s’agenouillant près de l’animal et en lui caressant le crâne. May ?

- Meyaou, répondit la petite chatte. »

Projet Blackhole, localisation inconnue. 9 février 2005.

      Le laborantin transportait la fiole confiée par son supérieur dans la salle des coffres, au sous-sol du bâtiment. Il soupira en constatant que quelqu’un avait encore oublié de refermer le coffre enfermant l’arme à plasma. Après avoir vérifié qu’elle y était bien rangée, il en ferma la porte dont l’écran se colora en rouge, signe qu’elle était verrouillée.

Puis il se dirigea vers le fond de la salle, là où il restait des coffres ouverts, vides. Il scanna le code barre collé à la fiole sur le lecteur placé à l’intérieur de la porte, puis la déposa à l’intérieur et referma. Les mots « substance d’omniscience » apparurent brièvement sur l’écran, sur fond vert, puis celui-ci se colora en rouge et afficha le numéro du coffre : 477.

Il reprit l’ascenseur, s’autorisant un regard d’ensemble sur les centaines d’écrans rouges de la salle. Les centaines d’artéfacts, parchemins et prototypes liés à Rambaldi que le gouvernement américain enterrait ici, au milieu de nulle part.

Bureau de Jack Bristow, bâtiment de la CIA à Los Angeles, 9 février 2005.

      Faisant les cent pas dans son bureau, Jack attendait une réponse à sa demande de discussion par webcam, retournant dans son esprit les quelques secondes de sa vision.

« Il faut qu’on parle, annonça-t-il aussitôt la fenêtre ouverte sur son ordinateur.

- Tu sembles soucieux, dit Irina. La mission à Venise s’est bien passée ?

- Très bien, répondit Jack. Mais en tant qu’acheteur, j’ai testé cette… substance d’omniscience.

- Qu’as-tu vu ?

- Elisha et Sydney, et une arme entre elles deux.

- Je suis sûre qu’elles se sont déjà trouvées dans cette situation à plusieurs reprises, avança Irina.

- Je sais, répliqua Jack. Mais rarement avec une arme qui n’existe pas encore.

Un silence suivit cette révélation, et l’agent de la CIA sentit que sa femme hésitait à parler.

- Tu sais quelque chose ? demanda-t-il.

- Il y a une prophétie, finit-elle par expliquer. Rambaldi a écrit que l’Elue et sa sœur, le Passager… se battront autour d’un de ses travaux, et qu’au moins l’une d’entre elles… n’y survivra pas. »

Rome, appartement de Sydney et Elisha. 15 février 2005.

      N’arrivant pas à dormir, Syd se releva au milieu de la nuit pour se servir un verre de lait. La petite May ronflait sur le canapé, blottie tout contre Elisha, qui frissonnait. Sa couverture était tombée au sol.

Sydney fut soudain prise d’un frisson, elle aussi, en repensant à sa vision enneigée. La température était pourtant plus que correcte dans l’appartement italien. S’approchant aussi silencieusement que possible, elle ramassa la couverture et l’étendit sur sa jeune sœur en évitant de recouvrir le chaton, qui ouvrit un œil et la dévisagea d’un air curieux.

« Tout le monde a ses moments de faiblesse, » lui souffla-t-elle comme pour se justifier, sans bien savoir si elle parlait d’Elisha ou d’elle-même.

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