Épisode 15: Plus loin on plonge dans le passé...

Episode 15 : Plus loin on plonge dans le passé (1)

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :
Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous à l’épisode 1. Vous pouvez aussi accéder aux Dossiers Top-Secrets de la CIA.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.
Elle a sauvé Andrean Lazarey, diplomate russe cherchant à protéger les travaux de Rambaldi, que Julia Thorne avait reçu l’ordre de tuer. Elle effectue parfois des missions clandestines avec lui.

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même par l’intermédiaire de Julian Sark, ancien camarade d’Halcyon avec qui elle entretient une relation amoureuse. Sark vient par ailleurs d’apprendre que Lazarey est son père.

Arvin Sloane a été gracié et a fondé Omnifam, une association humanitaire, à Zurich (Suisse). Il assure que lorsqu’il a réuni Il Dire, machine rassemblant 47 objets de Rambaldi, celle-ci n’a imprimé qu’un seul mot sur un parchemin : paix.

Will travaille comme analyste à la CIA et dirige maintenant une équipe.

Dixon est à la tête de la division de la CIA.

Marshall est engagé dans une relation sérieuse avec Carrie, informaticienne à la NSA.

Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant. Sa mère, Olivia, travaille également pour le Covenant.

Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

Ksenia Petrovitch est sous couverture au Covenant pour le compte du gouvernement russe, comme elle l’était déjà à l’époque d’Halcyon. Elle sait maintenant que les deux sœurs sont infiltrées.

En février, Lazarey et Sydney ont récupéré un objet de Rambaldi en Argentine. C’est un Trépied destiné à accueillir un autre artéfact, le Sablier, volé par Sydney et Elisha en mars en Corée du Nord. Les deux objets sont censés délivrer un message une fois réunis, mais les analystes du Projet Blackhole n’ont pas encore découvert comment.

* Générique *

Projet Blackhole, localisation inconnue. 20 janvier 2005.

         Le Sablier reposait sur son Trépied, leurs arabesques de cuivre se complétant dans une spirale infinie. La lumière nue donnait l’apparence d’un liquide aux minuscules particules d’argent remplissant la forme de l’infini en verre.

Cela faisait des mois que les scientifiques du Projet Blackhole savaient qu’ils formaient un tout et que les étranges bras du Trépied étaient censés pouvoir tourner et retourner le Sablier, ce qui devait sans doute déclencher l’apparition d’un message. Et cela faisait des mois que toutes leurs tentatives échouaient et que les deux objets de Rambaldi restaient désespérément figés.

Un jeune laborantin qui les contemplait avec désespoir depuis presque une heure, la tête dans les mains, attendant une improbable illumination, finit par s’endormir. En s’écroulant sur la table, il renversa sa tasse de café.

Le liquide encore tiède se répandit lentement jusqu’au Trépied, puis défiant la gravité, remonta le long des arabesques en cuivre, jusqu’à l’armature du Sablier. Le jeune homme s’éveilla alors et vit le liquide pénétrer à l’intérieur du verre, pourtant complètement hermétique selon les analyses de Blackhole, puis se mêler aux nanoparticules. On aurait cru une nuit noire parsemée de milliards d’étoiles.

Ce mélange se mit soudain à tournoyer en spirale sous ses yeux effarés. La tornade se répandit de la moitié inférieure à la partie supérieure du Sablier, ce qui sembla enclencher un mécanisme. Le Trépied se mit alors en mouvement, d’abord de façon presque imperceptible. Puis ses bras tentaculaires commencèrent à retourner le Sablier sur lui-même et à lui faire décrire des ellipses dans les airs, semblant le lâcher mais le rattrapant toujours au vol.

« Les gars ! hurla alors le scientifique, n’osant détourner le regard de ce spectacle de peur qu’il s’évapore à la manière d’un songe. Quelqu’un ! Il faut que vous voyiez ça ! »

Rome, appartement de Julia et Elisha, 22 janvier 2005.

         Kendall se tenait debout près de la cuisine américaine, considérant distraitement l’éphéméride aux photos de chevaux posée sur le comptoir, tandis que Sydney préparait du café. Il n’était venu qu’une fois, avant l’installation de Clode, et voyait clairement la différence. L’appartement impersonnel de Julia Thorne était devenu plus chaleureux, agrémenté de quelques babioles, de quelques cadres. Un carnet à dessin et un crayon sur la table basse, un livre ouvert sur un guéridon, autant de preuves de vie. Kendall n’ignorait pas que les deux jeunes femmes avaient passé Noël « en famille », et reconnaissait dans tel ou tel bibelot la patte de Jack Bristow ou de Katya Derevko. Aucune photo de l’évènement dans le coin, bien sûr – Kendall aurait pourtant été curieux de voir ça – mais sur le placard à droite du canapé, trônait une photographie encadrée de Sark et Clode.

« Flippant qu’ils aient l’air si mignons, pas vrai ? fit Sydney en lui tendant une tasse, le sortant de sa rêverie.

L’agent de liaison se garda bien de répondre. Il s’assit en face de la jeune femme, sur un fauteuil, et commença :

- Il y a deux jours, le Projet Blackhole est enfin parvenu à révéler le message contenu par deux objets de Rambaldi en notre possession depuis plusieurs mois, expliqua-t-il. Le Trépied et le Sablier que vous avez récupérés respectivement dans la région du Gran Chaco et à Pyongyang, en l’occurrence.

- Vous avez réussi à les mettre en mouvement ? s’enquit Sydney.

- Oui, répondit son agent de liaison. Un cas typique de sérendipité (2), comme souvent dans le domaine de la recherche… Un de nos experts a renversé son café sur la machine, et il se trouve qu’il était exactement à la bonne température pour déclencher le mécanisme. Le Sablier s’est mis à décrire des ellipses et à tourner sur lui-même, suivant un schéma dont nos cryptologues ont pu déduire un message.

- Qui est… ?

- Une formule chimique. Accompagnée du message suivant en italien : substance d’omniscience.

- D’omniscience, rien que ça ? réagit l’espionne.

C’est alors qu’Elisha entra dans l’appartement et, avant même d’avoir retiré sa parka et son bonnet, s’immisça dans la conversation :

- C’est à la mode en ce moment ! … L’omniscience, précisa-t-elle devait l’air ahuri de ses interlocuteurs. Cole vient de m’en rebattre les oreilles.

- Vous avez toute mon attention, énonça Kendall.

- Un certain Ouspenski, ancien collaborateur de Gorlanov, organise une vente aux enchères le 8 février pour ce qu’il appelle viéchistvo vcievédéniya (3).

- On sait comment il l’a obtenue ? interrogea Sydney.

- Selon Cole, il serait parvenu à la synthétiser, après des années d’expériences ratées, à partir d’une formule inscrite dans un carnet datant du XVIIIème siècle, par un disciple de Rambaldi qui aurait réussi à activer un artéfact « inconnu ».

- Le Sablier, souffla Kendall. Je ne sais pas comment cette substance fonctionne et ce que Rambaldi voulait dire exactement par « omniscience », mais une chose est sûre, on ne peut pas laisser qui que ce soit l’utiliser. »

Siège social d’Omnifam, Zurich. 23 janvier 2005.

         Elisha inspira un grand coup, contemplant l’édifice de verre et d’acier haut de quarante-sept étages qui servait de repère au nouvel Arvin Sloane repenti. Imaginer cet olibrius en quête de rédemption lui était difficile, mais prétendre qu’il avait abandonné ses recherches sur le Prophète italien – de qui se moquait-on ? Il poussait l’outrecuidance jusqu’à narguer les autorités avec des symboles comme ce nombre d’étages ou encore la forme de son immeuble, cylindre entouré de deux fontaines qui constituaient chacune un triangle sans base – ce qui, vu du ciel, ressemblait fort au fameux œil de Rambaldi (4). Petits joueurs, les disciples qui se le tatouent sur la main ; Sloane, lui, l’avait gravé au cœur de la ville de Zurich. En faisant passer ça pour de la philanthropie, pour une lutte contre la faim dans le monde. Pas loin d’être l’arnaque du millénaire, juste derrière celles de Rambaldi lui-même, et bien devant toutes ces guerres soi-disant menées au nom de tel ou tel Dieu. Elle aurait sans doute été admirative si elle ne l’avait pas méprisé au plus haut point…

Et il fallait qu’elle entre dans ce monument à la gloire de ce maudit prophète… Sur le papier, bien sûr, c’était une bonne idée. Une idée qu’elle approuvait : pour que le plan mis en place avec Kendall et Jack fonctionne, il fallait que la CIA soit mise au courant de la vente aux enchères – mais étant donné la forte probabilité que le Covenant ait des oreilles dans les agences gouvernementales, et étant donné la tendance lourde de ces oreilles à être également pourvues d’une langue bien pendue, mieux valait ne laisser personne savoir d’où venaient les informations, c’est-à-dire du Projet Blackhole et de « Julia Thorne ». Et pour cela, quoi de mieux que d’informer ce cher Arvin Sloane, qui s’empresserait de prévenir la CIA ?

Ça, c’était sur le papier. Cela ne tenait aucun compte du déplaisir d’Elisha à revoir Sloane. De la sensation de profond dégoût et des réminiscences de ses propres exactions, qui la saisissaient en sa présence. Des remarques pseudo-innocentes qu’il ne manquerait pas de faire pour remuer le couteau dans la plaie, pour rouvrir des cicatrices. De ses grandes difficultés à garder son sang-froid en sa présence.

Elle respira profondément avant de traverser la rue et de pénétrer dans le bâtiment.

Bureaux de la CIA à Los Angeles, niveau souterrain.

         Choi Suk se retourna dans son lit pour la énième fois. Il avait passé une bonne partie de la nuit à aider une équipe d’analystes travaillant sur les objectifs de ce qu’il restait du LTTE – tout le monde commençait à s’habituer à sa présence, même la jeune Hagan, terrorisée par lui quelques mois seulement auparavant. Elle sursautait encore parfois lorsqu’il arrivait alors qu’elle avait le dos tourné, mais dissimulait de mieux en mieux son désarroi, et ne le laissait pas la distraire dans son travail. Une fille intelligente, qui irait loin, sans doute.

Et maintenant, au lieu de profiter de quelques heures de sommeil bien méritées, il écoutait son voisin ronfler. Comme presque toutes les nuits depuis son arrivée,  six mois auparavant.

Choi respira profondément, tentant de faire abstraction de ce son parasite. En vain, évidemment. Dans le silence nocturne de ce sous-sol, il retentissait comme un bruit de moteur, entamant sérieusement le sang-froid de l’Asiatique.

« Efremov ! l’interpella-t-il, obtenant pour seule réponse un fort reniflement et le couinement d’un matelas. Hey, Bogdan ! cria-t-il plus fort, énervé pour de bon cette fois.

- Quoi ? marmonna le Russe en se redressant brusquement.

- Tu ronfles, soupira Choi. »

Quarante-septième étage, siège social d’Omnifam, Zurich.

         « Mademoiselle Clode, quel plaisir ! s’exclama Sloane en s’approchant d’elle, les bras ouverts.

A cet instant, la jeune femme sentit que c’était au-dessus de ses forces. Elle dut invoquer tout son self-control pour ne pas rebrousser chemin aussitôt et rester relativement impassible. Si elle devait vraiment survivre à cinq minutes d’entretien avec cet homme, il lui fallait mettre les choses au point immédiatement.

- Je ne vous aime pas, Arvin, répondit la mercenaire en s’asseyant négligemment sur le bureau. Et je ne pense pas que vous soyez fou de moi. Bah… J’y survivrai. Et vous aussi, sans doute. Mais arrêtez de… faire semblant. C’est ridicule.

- Pourquoi me détestez-vous autant, Elisha ?

- J’appellerais plutôt ça du mépris, corrigea Clode, grimaçant au son de son prénom prononcé par Sloane. Les raisons en sont trop nombreuses pour les énumérer, mais voici toujours la plus évidente : Allison était ma meilleure amie. Dans la mesure où l’on peut parler d’amitié, vu les conditions dans lesquelles on a été éduquées – si on peut parler d’éducation.

- Ce n’est pas moi qui l’ai tuée, sembla s’étonner Sloane. C’est Sydney.

- Je sais. En défendant sa vie. Vous avez envoyé Ally sous couverture, et vous l’avez laissée là-bas après que je vous aie prévenu que Tippin allait la découvrir. Vous l’avez laissée mourir.

- Elle connaissait les risques. C’était le contrat.

- Je ne crois pas qu’elle ait lu les petites lignes à l’encre invisible, répliqua Elisha en lui adressant un regard meurtrier.

- Vous savez, Elisha, dit-il, s’attirant un nouveau regard furieux, je n’ai vu des yeux aussi haineux qu’une seule fois. Ces yeux, oui, ces yeux là. Sydney me réservait le même regard.

A ces mots, Clode éclata de rire. Quelle que soit la réaction que Sloane attendait, ce n’était certainement pas celle-ci… Le ricanement ironique, plein d’acide, se transforma en un rire sincère, cristallin, enfantin, sous les yeux éberlués d’Arvin Sloane.

- Je croyais que rien ne me surprendrait plus de votre part, siffla Elisha entre deux hoquets avant de reprendre son souffle. Et comme toujours, vous trouvez le moyen d’être à la hauteur de votre réputation de semeur de zizanie. Cela dit, si j’étais vous, Arvin, je ne me vanterais pas trop d’avoir eu connaissance de cette information compromettante.

On ne pouvait en effet guère s’y tromper : cette référence soudaine à Sydney montrait clairement que Sloane, par le diable seul savait quel moyen, était au courant du lien de parenté entre les deux jeunes femmes.

- Si je suis ici, reprit Clode en s’asseyant sur une chaise en face de son interlocuteur, c’est pour faire appel à vos relations. Voyez-vous, mon employeur s’intéresse à une vente aux enchères organisée prochainement par monsieur Ouspenski, que vous connaissez, si je ne m’abuse. Il apprécierait que vous lui parliez en sa faveur.

- Je comprends… Cependant, vous devez savoir que je me suis retiré de ce genre d’affaires…

- Je ne crois pas tout ce que disent les journaux, sourit Clode avant de se lever et d’esquisser un mouvement vers la porte. Si vous deviez… rencontrer une vieille connaissance par hasard, et que vous lui en touchiez deux mots, nous vous en serions très reconnaissants. Je retrouverai la sortie, » conclut-elle, laissant derrière elle un Arvin Sloane songeur.

Une falaise quelque part.

         Irina marchait le long de la côte, le vent battant dans son trench et l’herbe humide lui chatouillant les mollets à travers son pantalon. Offrant son visage aux embruns et aux premiers rayons timides du soleil, elle s’accordait le luxe de progresser lentement et sans tous ses sens en alerte. Un homme se tenait là, de dos au bord du précipice, semblant perdu dans la contemplation de l’horizon et du soleil levant.

Elle le reconnut immédiatement. La seule personne au monde à savoir qu’elle venait ici.

« Bonjour, Julian, murmura-t-elle.

- Désolé pour l’intrusion, répondit-il doucement avant de se retourner. Je ne savais pas que tu serais là. Je me suis rappelé que tu m’avais dit venir ici pour t’éclaircir les idées, alors… j’ai pensé que cela ne pourrait pas me faire de mal, en ce moment.

Il regardait l’océan maintenant, les vagues s’écrasant sur les rochers en contrebas. Il semblait ne pas y avoir âme qui vive à des kilomètres à la ronde ; c’était le genre d’endroit où l’on pouvait littéralement se sentir seul au monde – enfin ! Irina s’avança doucement à côté de lui.

- Comment vas-tu ? lui demanda-t-elle simplement, ne sachant comment s’y prendre, ne sachant même s’il n’aurait pas préféré pas qu’elle le laisse seul – non, se dit-elle, pourquoi alors serait-il venu à cet endroit précis ?

- Bonne question, s’esclaffa-t-il après un instant de silence. Je n’en ai aucune idée. Je vois que tu es toujours aussi bien informée, ajouta-t-il posément.

- N’y vois pas de grand mystère, Katya m’a parlé de tes retrouvailles avec Lazarey.

- Dis plutôt trouvaille…

Ils se turent un moment tandis que le soleil s’élevait au-dessus de l’horizon derrière des nuages roses, oranges et bleus qui apparaissaient, glissaient et se dissipaient.

- Est-ce que, reprit Sark, hésitant… Enfin, je me demandais si tu savais… pourquoi j’ai été choisi par Halcyon. S’ils savaient qui j’étais.

- Qu’en penses-tu ?

- J’ai tendance à me méfier des coïncidences, répondit-il. Mais je ne comprends pas dans quel but.

- Je ne prenais pas part aux décisions à cette époque… Khasinau ne m’a jamais rien confié à ce sujet, peut-être lui-même n’en savait-il rien. On ne peut qu’émettre des suppositions… peut-être comptaient-ils t’utiliser comme moyen de pression contre ton père. Ou peut-être s’agit-il d’une énième interprétation des prophéties de Rambaldi.

Julian grimaça à ce nom, puis serra les mâchoires de rage contenue. Il partageait avec Elisha une haine tenace pour l’Italien, ce qui était sans doute compréhensible. Les sentiments d’Irina elle-même restaient partagés à son sujet – mais elle préférait étudier ses travaux et ses prophéties pour ne pas perdre le contrôle face aux plus extrémistes de ses disciples… et profiter de l’étonnante préscience de Milo Rambaldi. Un espion averti en vaut deux…

Le silence s’étira tandis que le soleil s’arrachait lentement à l’océan et que les vagues se retiraient progressivement, laissant apparaître le sable.

- Quand Ely a découvert la vérité sur ses origines, finit par dire Sark, elle s’est mise à tout remettre en question. Cela lui a pas mal réussi. Moi, j’étais plutôt bien dans ma vie avant d’apprendre tout ça. Je ne suis pas sûr de ce que ça change pour moi. Je ne suis même pas sûr de vouloir en savoir plus. Je suppose que c’est pour ça que je suis venu.

- La vue est de celles qui inspirent des révélations, sourit Irina. Mais ça ne marche pas à chaque fois.

- Il faut croire que non, soupira le jeune homme. Je ne sais pas non plus comment me comporter avec Lazarey. Comment… comment fais-tu avec Elisha et Sydney ?

- Très bonne question… Je m’en sors comme je peux. C’est un peu plus facile avec Sydney, nous avons des souvenirs en commun, des souvenirs heureux, tendres. Elisha… Elisha frémit quand je l’appelle par son prénom. Elle se glace dès que j’esquisse un geste vers elle.

Irina sentit sur elle le regard de Julian, qui revint aussitôt sur le paysage, par pudeur sans doute. Elle n’avait pas pour habitude de se confier ainsi – en fait, elle ne se rappelait même plus de la dernière fois où elle l’avait fait sans arrière pensée, sans que cela fasse partie d’un plan. Et puis, Sark était l’un de ses anciens élèves d’Halcyon et avait lui-même des sentiments pour Elisha. Un joli sac de nœuds…

- C’est encore à vif pour elle, réagit ce dernier, semblant incertain de ce qu’il pouvait révéler. C’est déjà compliqué entre elle et Sydney… Je crois qu’il lui faudra du temps pour aborder tout ça avec sérénité.

- Je sais, souffla Irina. J’espère juste qu’un jour, elle pourra me pardonner. »

Salle de briefing, bureaux de la CIA à Los Angeles. 24 janvier 2005.

         « Arvin Sloane a contacté l’agent Reed ce matin pour lui parler d’une vente aux enchères concernant apparemment les travaux de Rambaldi. Il tiendrait cette information d’Elisha Clode, annonça Dixon à toute l’équipe réunie dans la salle de conférence.

- Clode ? s’étonna l’agent Simmons. La rumeur dit qu’elle travaille pour le Covenant ces temps-ci.

- Rumeur confirmée par sa demande auprès de Sloane, reprit le directeur. Cole voulait une invitation à cette vente.

- Pourquoi s’adresser à Sloane ? s’enquit Weiss.

- Apparemment, il connaît le vendeur, un certain Victor Ouspenski. Que pouvez-vous nous dire de lui, Will ?

- Né en 1972 en Sibérie, commença ce dernier en se levant et en utilisant la télécommande du grand écran de la salle pour y afficher une photographie d’Ouspenski. Il est diplômé de l’université Lomossonov de Moscou en chimie, histoire et philologie. Il y a encore quelques mois, il travaillait comme chef de projet à Priby, l’entreprise d’Arkadi Gorlanov, et nous n’avions jamais entendu parler de lui, contrairement à nos homologues russes, ajouta l’analyste, laissant la parole à Katya.

- Ouspenski est fiché par le FSB depuis quelques années, comme la plupart des employés de Gorlanov, expliqua l’agent Derevko. Il montre un grand intérêt pour Rambaldi, aux manuscrits duquel il a consacré sa thèse de philologie. Nous avons des raisons de croire que le projet dont il était responsable à Priby concernait l’Italien, d’autant plus qu’il a vidé son labo et fait disparaître ses notes de recherches à la mort de Gorlanov. Nous n’avions plus entendu parler de lui depuis lors. Quelque chose à ajouter ? demanda-t-elle en se tournant vers Efremov, assis à sa gauche.

- Gorlanov m’a présenté Ouspenski, qu’il semblait considérer comme son protégé, lors de la fête où je l’ai rencontré il y a deux ans. De ce que je sais, il n’a jamais été mêlé aux affaires du Covenant, ce qui semble confirmé par le besoin de Cole de s’adresser à Sloane pour être invité à la vente.

A cet instant, les portes de la salle s’ouvrirent, fait suffisamment inhabituel pour que tous les visages se tournent immédiatement dans cette direction, exception faite du garde d’Efremov. C’était Cecilia Hagan, se tordant les mains.

- Désolée de vous déranger en plein briefing, mais, euh… on a eu un coup de fil. C’est à propos de votre père, mademoiselle Reed. »

Georgetown University Hospital, Washington DC. 24 janvier 2005.

          Une fois arrivée devant la chambre de son père, Lauren s’immobilisa plusieurs minutes, observant ses parents par la porte entrouverte. Sa mère était assise près du lit, les mains sur celle de son père étendu – prête à jouer son rôle d’épouse aimante si quelqu’un devait entrer dans la pièce. Connaissant Olivia, elle avait sans doute de belles larmes sous les paupières, prêtes à couler.

George était inhabituellement pâle. Faible, lui toujours si fort, lui le sénateur sans peurs. C’était étrange de le voir ainsi. Lauren avait passé tant de temps à le haïr en secret, à le maudire, à le rendre responsable de toutes ses déceptions, qu’elle en avait oublié qu’il n’était qu’humain, et mortel. Qu’une banale crise cardiaque pouvait le terrasser au moment où l’on s’y attendait le moins.

Son portable vibra dans sa poche, la faisant sursauter. Elle espéra brièvement que ce soit Michael avant de se souvenir du message de lui qu’elle avait écouté en descendant de l’avion, la prévenant qu’il avait pris le vol suivant pour la rejoindre. Elle avait terriblement besoin d’entendre sa voix. Mais non, c’était un SMS de Cole, accusant réception de ses informations sur ce que la CIA savait de la vente à Venise. « Faites-moi signe si vous obtenez des renseignements complémentaires, » disait-il. Comme si ce n’était pas le dernier de ses soucis à cet instant précis…

Lauren prit finalement son courage à deux mains et entra dans la chambre. Olivia leva ses yeux tristes, qui se vidèrent d’émotion dès qu’elle vit sa fille.

Salle de briefing, bureaux de la CIA à Los Angeles. 24 janvier.

          « Bon, reprenons, et essayons de rester concentrés, avait dit Dixon après le départ de Lauren. La vente aura lieu le 8 février à Venise, au plus fort du traditionnel carnaval, ce qui permettra aux participants de garder l’anonymat. Ouspenski organise un bal dans un hôtel particulier, qui servira de couverture à la réunion. Chaque acheteur a droit à un garde du corps. Jack, vous serez Frank Warner, ancien membre du FTL, et Weiss sera votre garde du corps. Votre mission est de récupérer un échantillon de la « substance » en vente, puis de faire signe à l’équipe d’intervention dirigée par l’agent Simmons, qui arrêtera les participants. Marshall, c’est à vous.

Le directeur s’assit et le génie des gadgets prit la parole :

- Bon, alors je vois bien ce qui se passe dans vos petites têtes : le carnaval de Venise, vous n’aviez pas prévu ça, et qu’est-ce que vous allez bien pouvoir mettre à part le costume de Frankenstein du dernier Halloween ? Oui mais voilà, Marshall a pensé à tout, annonça-t-il en ménageant son effet, dévoilant deux masques. Simples, élégants, dissimulant parfaitement les traits… et adaptés à votre mission. Ces pierres serties, là, sont en fait de jolies caméras qui permettront à Simmons de savoir à quoi s’attendre et où vous trouver – car le bâtiment est entièrement protégé contre l’imagerie thermique de nos satellites. Et si vous retournez le masque, continua-t-il en s’exécutant, vous verrez qu’il est muni d’écouteurs pour, euh, recevoir des instructions, ainsi que d’un… micro. Et voici une Rolex édition spéciale pour vous, agent Bristow, avec un, euh, bouton qui vous permettra de transmettre le signal. »

Bureaux de la CIA à Los Angeles, niveau souterrain. 24 janvier.

         La corrosive agent Derevko reconduisait en personne Bogdan à sa cellule, comme toujours – elle semblait prendre très au sérieux sa responsabilité en tant que représentant du gouvernement russe, qui « prêtait » l’homme d’affaires à la CIA.

S’il avait su qu’il s’attirerait autant d’ennui – au singulier, car les journées étaient bien mornes dans ce sous-sol – en tentant de revendre l’héritage paternel (5), il se serait probablement contenté de combines plus discrètes. Il jura un peu tard qu’on ne l’y reprendrait plus (6) – c’était toujours aux moments les plus étranges que des extraits récités par son précepteur français sortaient des limbes de sa mémoire.

En passant devant la cellule de Choi Suk – plus spacieuse et bien plus confortable que la sienne – Efremov vit sur son home-cinéma des images de Viktor Iouchtchenko en visite officielle en Russie.

« Tu peux monter le son ? » demanda-t-il, tentant de suivre ce qui se disait tandis que ses gardes l’entraînaient vers sa cellule.

Choi s’exécuta de bon gré, faisant retentir la voix de la présentatrice anglaise dans le couloir :

« Nous vous rappelons que Viktor Iouchtchenko a finalement prêté serment hier, devenant le troisième Président de la République d’Ukraine, presque trois mois après la tenue du premier tour des élections. En effet, le second tour, qui accordait la victoire à son adversaire Viktor Ianoukovitch le 21 novembre dernier, était entaché de soupçons de fraude électorale. Un « troisième » tour, ou nouveau second tour, a été organisé le 26 décembre par décision de la Cour suprême ukrainienne, après une forte mobilisation pacifique et ordonnée des partisans de Iouchtchenko, que les médias ont baptisée Révolution Orange. Malgré les différentes procédures engagées par Ianoukovitch, les résultats de ce dernier suffrage ont été validés par la Cour suprême. Viktor Iouchtchenko effectue donc sa première visite diplomatique à Moscou. Comme vous pouvez le voir, son visage reste marqué par sa maladie de décembre dernier, qui selon certaines sources aurait été causée par un empoisonnement à la dioxine.(7) »

« Suis-je le seul à avoir l’impression que c’est la façon de Iouchtchenko de montrer à Poutine que ce n’est pas si simple de se débarrasser de lui ? s’enquit Bogdan Efremov alors que la porte de sa cellule se refermait sur lui.

- Nous avons justement un agent russe sous la main, répondit Choi Suk. Un commentaire, camarade Derevko ?

- Un mot, répliqua cette dernière en tournant les talons. Paranoïa. »

Georgetown University Hospital, Washington DC. 24 janvier.

         Après à peine une heure passée au chevet de son père en compagnie de sa mère, Lauren avait l’impression d’étouffer. Comme si la chambre d’hôpital et la vue de son père dans cet état n’étaient pas assez déprimantes, il lui fallait dissimuler son désarroi à sa mère, qui l’aurait pris pour une marque de faiblesse. Comment pouvait-on vivre avec quelqu’un pendant plus de trente ans et ne rien ressentir que de l’indifférence, se demanda la jeune femme en insérant une pièce dans la machine à café. Jouer la comédie n’était pas si difficile, elle le savait d’expérience, mais… comment pouvait-on ne pas s’attacher un peu ?

Tentant de se vider la tête, Lauren but une gorgée de son thé au goût d’édulcorant avant de sortir son téléphone portable et de composer le numéro de la division de L.A.

« Directeur Dixon. 

- Je suis désolée de…

- Comment va votre père ? l’interrompit Marcus.

- Les médecins sont optimistes, mais il ne s’est pas encore réveillé. Je reviendrai dès que possible.

- Non, objecta le directeur. Votre place est avec votre famille, on se débrouillera pour communiquer directement avec Lindsay.

Oh, après tout, au diable le Covenant ! Qu’ils se débrouillent avec les informations qu’elle avait pu leur transmettre. Elle ne quitterait pas le chevet de son père. Même si cela voulait dire supporter sa sociopathe de mère.

- Cela me touche, vraiment, dit Lauren sans avoir à jouer la comédie. Merci, monsieur. »

Rome, appartement de Clode et Thorne. 30 janvier 2005.

         Elisha et Sydney étaient assises côte à côte sur leur canapé, faisant face à l’image de MacKenas Cole sur l’ordinateur portable posé sur la table basse.

« La CIA a eu vent de votre visite à M. Sloane, miss Clode. Cela dit, ce cher Arvin nous a également obtenu une invitation à la fête, et quelques informations sur la disposition des lieux. Vous m’accompagnerez toutes les deux et vous éclipserez pendant la vente pour aller voler un échantillon conséquent de substance dans le laboratoire au sous-sol.

- J’en déduis que vous ne comptez pas entretenir de relations de travail prolongées avec monsieur Ouspenski, énonça Julia Thorne.

- C’est exact, répondit Cole. En fait, j’espère bien que nos amis de la CIA l’arrêteront ou le tueront, au choix. Si vous pouvez aussi récupérer ses notes de recherche expliquant comment il a synthétisé la substance, vous aurez droit à un bonus alléchant.

Sur ce, il se déconnecta, laissant les deux jeunes femmes en face à face.

- Et personne dans tout ça ne se demande comment peut bien fonctionner une « substance d’omniscience » ! s’exclama Elisha. Non mais c’est vrai, quoi, ça se présente comment, en canettes ou en gouttes pour les yeux ? Combien faut-il en consommer pour tout à coup tout savoir sur tout, tout le temps ?

Sydney se contenta de sourire en haussant les épaules : personne ne semblait plus s’étonner de rien dès que le nom de Rambaldi était prononcé, aussi appréciait-elle le scepticisme de sa sœur, même si elle ne le lui aurait jamais avoué.

- Au fait, Cole m’a demandé de tes nouvelles. Quand il m’a briefé l’autre jour, précisa Clode devant l’air ahuri de Syd.

- Des nouvelles ?

- Oui. Il voulait savoir si la trahison et le départ de Walker t’avait affectée. N’oublie pas qu’il m’a embauchée pour te surveiller… Je crois qu’il se demandait si tu n’avais pas prévenu ce cher Simon des charges qui pesaient contre lui. A cause de ton affection pour lui.

Cela amusait apparemment Elisha au plus haut point.

- Et qu’as-tu répondu ? s’enquit l’espionne.

- Que tu t’en remettrais, pouffa sa jeune sœur.

- En parlant d’affection, Kendall s’est littéralement pétrifié devant la photo de toi et Julian, ne put s’empêcher de répondre Sydney, déclenchant un éclat de rire joyeux chez Elisha.

- Je le comprends, cela me ferait probablement le même effet de le voir en galante compagnie ! »

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