Épisode 14: Un mort trop vivant et deux condamnées à mort

Episode 14 : Un mort trop vivant et deux condamnées à mort

Pourquoi les morts ne vivraient-ils pas ? Les vivants meurent bien.
(Chaval) (1)

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :
Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous à l’épisode 1. Vous pouvez aussi accéder aux Dossiers Top-Secrets de la CIA.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.
Elle a sauvé Andrean Lazarey, diplomate russe cherchant à protéger les travaux de Rambaldi, que Julia Thorne avait reçu l’ordre de tuer. Elle effectue parfois des missions clandestines avec lui. 

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même par l’intermédiaire de Julian Sark, ancien camarade d’Halcyon avec qui elle entretient une relation amoureuse. Sark vient par ailleurs d’apprendre que Lazarey est son père.

Arvin Sloane a été gracié et a fondé Omnifam, une association humanitaire, à Zurich (Suisse). Il assure que lorsqu’il a réuni Il Dire, machine rassemblant 47 objets de Rambaldi, celle-ci n’a imprimé qu’un seul mot sur un parchemin : paix.

Will travaille comme analyste à la CIA et dirige maintenant une équipe.

Dixon est à la tête de la division de la CIA.

Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant. Sa mère, Olivia, travaille également pour le Covenant.

Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

Ksenia Petrovitch est sous couverture au Covenant pour le compte du gouvernement russe, comme elle l’était déjà à l’époque d’Halcyon. Elle sait maintenant que les deux sœurs sont infiltrées.

Elisha et Sydney ont récupéré la Lampe de Rambaldi dans un bunker allemand près d’El Alamein, en Egypte, avec l’aide de Ksenia Petrovitch, puis l’Ampoule de Rambaldi dans une pyramide Moche au Pérou, avec l’aide d’Andrean Lazarey et de Sark. Ces deux artefacts fonctionnent ensemble, or c’est le Projet Blackhole qui détient la Lampe.
Elisha et Sydney retrouvent Kendall, Jack et Katya en Islande et ils réunissent la Lampe et l’Ampoule, ce qui donne un code binaire partiel. Kendall contacte Dixon, qui envoie Lauren à Zurich récupérer l’autre partie du code auprès de Sloane, qui a eu en sa possession une seconde Lampe et une seconde Ampoule et les a réunies. 

Anna Espinosa, du K-D, a suivi les deux sœurs en Egypte et au Pérou grâce à un traceur placé sur Ely lorsqu’elle a été torturée par Peretha à La Paz. Irina découvre qu’il a été placé par un certain Dawud Amar à la solde du K-D.

Cole charge Elisha et « Julia » de tuer Miles Donovan, un politicien canadien qui refuse de coopérer avec le Covenant. Elles organisent un faux accident de voiture où lui, sa fille Alice et leur chauffeur sont censés mourir – elles envoient la voiture dans l’Ottawa River.

* Générique *

Quelque part à Londres. 1er novembre 2004.

      « Je ne crois pas que nous ayons été officiellement présentées, prononça Irina Derevko dans la pénombre de la chambre d’hôtel où Anna Espinosa venait d’entrer, avant d’allumer la lampe sous laquelle elle était assise, révélant le Smith & Wesson qu’elle braquait sur la jeune femme.

- Je sais qui vous êtes, répliqua Anna.

- Alors vous savez aussi pourquoi je suis là.

- J’hésite. Pour protéger vos filles, ou peut-être parce que vous avez vos propres plans pour elles.

Irina se leva, toujours impassible.

- Comment avez-vous appris l’existence d’Elisha ? s’enquit-elle.

- J’ai en ma possession un manuscrit de Rambaldi mentionnant un Passager. La sœur de l’Elue.

- Et qui vous dit que Sydney est l’Elue ?

- Personne au cours de l’Histoire n’a réuni autant d’objets de Rambaldi qu’elle – et ce n’est pas faute d’avoir essayé, dit Espinosa, s’approchant lentement d’Irina avant de tenter de la désarmer d’un coup de pied balayé.

La Russe saisit la cheville d’Anna au vol. Déséquilibrée, la Cubaine parvint à rester debout mais pas à éviter la crosse du Smith & Wesson, qu’elle reçut sur la tempe. Irina en profita pour la plaquer contre un mur, un bras enserrant sa nuque et l’autre braquant son arme sur son front.

- Que voudriez-vous faire d’elle et de sa sœur ? Les disséquer comme des rats de laboratoire ?

- Leur sort est scellé de toute façon. Vous devez connaître la prophétie de Rambaldi les concernant. Cet œil(2), dit-elle en désignant du menton le symbole tatoué sur sa main, représente le combat fatal que le Passager et l’Elue se livreront autour des travaux de Rambaldi. Vos deux filles vont s’entretuer.

Irina arma calmement le chien de son revolver et tira. Elle sortit de la chambre, puis de l’hôtel, ombre parmi les ombres de la nuit londonienne.

- Jack, c’est Irina. Tu peux dire à nos filles qu’elles n’ont plus à s’en faire pour Anna Espinosa. »

Rome, appartement de Sydney et Elisha. 2 novembre 2004.

     Lorsque Sydney sortit faire son footing matinal, Elisha n’était pas là, probablement pas rentrée de la nuit. Quand elle revint environ une heure plus tard, elle la trouva en compagnie de Sark dans la cuisine.

« Salut, fit-elle en refermant la porte.

- Oh… salut, répondit Clode, gênée. On était en train, euh, de préparer le petit-déjeuner.

- Je peux partir, si tu préfères, suggéra Sark en désignant la porte du menton.

- Non, c’est bon, lui dit Sydney presque sans réfléchir, se souvenant de la détresse qu’elle avait lue dans son regard la veille, après qu’il avait appris que Lazarey était son père. Je vais prendre ma douche, continua-t-elle.

- Tu voudras des pancakes ? »

A l’extérieur des bureaux de la CIA. 3 décembre 2004.

     Lauren s’apprêtait à entrer dans les bureaux de la CIA lorsqu’elle vit Sloane l’attendant à l’extérieur.

« Vous voulez bien faire quelques pas avec moi ? demanda-t-il.

Surprise par cette apparition ainsi que par le ton inhabituellement humble du philanthrope, elle le suivit sans un mot.

- Je viens d’apprendre la mort d’un ami, finit-t-il par énoncer.

- Toutes mes condoléances, répondit Lauren, toujours aussi perplexe. Il vivait à Los Angeles ?

- Non, au Canada. C’était un jeune politicien en pleine ascension qui soutenait Omnifam, Miles Donovan. Il est mort avec son adorable fille Alice dans un accident de voiture, apparemment causé par une fuite de liquide de frein.

- Apparemment ? s’étonna l’agent du NSC. Vous n’y croyez pas ?

- C’était un homme de conviction peu enclin au compromis. Disons qu’il est envisageable… qu’il ait mis des bâtons dans les roues des mauvaises personnes. Je ne suis plus de la partie, et la plupart de mes anciens contacts sont aussi des suspects possibles. Alors je me suis dit que peut-être…

- Je pourrais enquêter là-dessus ?

- Oui. J’ai conscience que cela ne fait pas partie de vos attributions, ni de mon accord avec la CIA. Mais je vous serais très reconnaissant si vous pouviez au moins y jeter un œil. Quand vous aurez le temps.

- Je verrai ce que je peux faire. Me permettez-vous de demander pourquoi cela a de l’importance pour vous ?

- Comme je l’ai dit, Miles était un homme de conviction. Nous avons travaillé ensemble à plusieurs occasions, et j’en suis venu à le respecter. S’il a effectivement été assassiné, il mérite au moins que l’on découvre par qui. »

Bureaux de la CIA. 4 décembre 2004.

     Dixon marchait avec Will dans un couloir, discutant les conséquences de la mort de Gorlanov sur les activités du Covenant. Il remarqua que Marshall lui adressait de grands signes depuis son bureau, manquant au passage de gifler Weiss, qui interrompit son tour de magie.

« Qu’y a-t-il, Marshall ? demanda Dixon, ayant rejoint l’antre aux gadgets.

- C’est à propos de ce code binaire que vous m’aviez demandé d’analyser, commença l’informaticien.

- Vous avez pu déterminer à quoi il servait ?

- Eh bien oui, fit Marshall, de toute évidence surexcité. En fait, je l’ai, euh, même amélioré un peu. C’est en quelque sorte un… logiciel qui, euh, permet d’obtenir un portrait robot à partir d’un échantillon d’ADN.

- C’est possible ? s’étonna Weiss.

- Dans une certaine, euh, mesure, oui. L’ADN détermine certaines… caractéristiques physiques, comme la couleur des cheveux, des yeux, la présence ou non d’une fossette… On est encore très loin d’avoir, euh, tout découvert à ce sujet, parce que certaines caractéristiques dépendent de la combinaison de plusieurs gènes. Mais apparemment, Milo Rambaldi a encore une fois… de l’avance sur nous.

- Mais l’environnement joue aussi un rôle capital, non ? s’enquit le directeur de la division.

- Effectivement. Par exemple, deux vrais jumeaux, qui partagent le même ADN, peuvent ne presque plus se ressembler si, euh, ils vivent pendant quelques décennies dans des endroits différents et avec un mode de vie différent. C’est pour cela que j’ai apporté une, euh, petite modification au logiciel.

Marshall montra l’écran de son ordinateur.

- Vous voyez, on entre le profil ADN de la personne dans cette case – c’est même possible avec un profil partiel. Et ces cases-là, que j’ai rajoutées, permettent de tenir compte du mode de vie de la personne.

Entre autres, figuraient des entrées comme « Lieu(x) de vie », « Age approximatif » et « Type d’alimentation ».

- Cette version du logiciel, reprit le petit génie, croisera par exemple l’âge et les endroits où le sujet a vécu pour connaître le type de maladies avec lesquelles il peut avoir été en contact.

- C’est un outil formidable, s’extasia Dixon.

- Oui, bien qu’évidemment, euh, limité, répondit Marshall. Et qui ne devrait surtout pas tomber entre les mauvaises mains…

Son regard sembla alors attiré vers l’open-space, d’où arriva bientôt une petite femme brune.

- Salut, Carrie, sourit Weiss.

- Salut. Tu n’aurais pas oublié quelque chose ? demanda-t-elle à Marshall en lui tendant un portefeuille en cuir usé.

- Je le cherchais partout, répondit l’informaticien. Merci !

Il déposa alors un baiser sur les lèvres de la jeune femme, qui commença à s’éloigner.

- On se retrouve toujours à 19h ? s’enquit-elle, se retournant vers lui.

- Oui », confirma Marshall sous le regard en coin d’Eric, qu’il fit de son mieux pour ignorer en s’absorbant à nouveau dans les données affichées par son écran.

Une rue à Rome. 5 décembre 2004.

     « Ça va ? s’inquiéta encore une fois Elisha en voyant les yeux de Julian se perdre dans le vague.

- Oui, répondit-il en se forçant à sourire pour la tranquilliser. Ça ira, j’ai juste… un peu de mal à assimiler.

- Je connais ça, souffla-t-elle.

- J’essaie de voir le bon côté des choses : au moins, je ne découvre qu’un seul nouveau membre de ma famille, et nous n’avons jamais essayé de nous entretuer.

Clode lui assena un léger coup de poing dans l’épaule, mais il voyait bien que cela la rassurait de le voir en plaisanter.

- Tu verras, ce n’est pas si terrible. Disons qu’on s’y fait…

Elle surprit alors le regard distrait qu’il portait sur le décolleté d’une passante. Nouveau coup de poing, plus fort cette fois.

- Hey, protesta-t-il avant de dire d’un air faussement songeur : je ne savais pas que l’approche de la jalousie pouvait aussi bien marcher sur toi… La dernière fois que j’ai essayé(3)

- … tu n’as obtenu qu’un « Fais ce que tu veux », compléta tristement Elisha en baissant la tête.

- « Fais ce que tu veux, ce n’est pas comme si cela avait jamais eu de l’importance », précisa Julian. Tu m’as brisé le cœur ce jour-là.

- Tu avais déjà brisé le mien, répondit-elle sans rancœur aucune, mais sans non plus ce ton froidement observateur qui avait si souvent renvoyé le jeune homme dans les cordes.

- Je sais. Je l’ai su dès que j’ai croisé ton regard buté. Je voulais te mettre au pied du mur, t’obliger à reconnaître que tu ressentais quelque chose pour moi, et je n’ai réussi qu’à te convaincre un peu plus encore que tout lien rendait faible.

- Je n’étais pas prête, dit simplement Clode, haussant les épaules. Encore maintenant, je ne suis pas prête pour un tas de choses. Mais je crois que ça va aller en s’arrangeant.

- J’en suis certain, confirma-t-il. Dire qu’il aura fallu que tu passes des mois dans une cellule secrète de la CIA pour qu’on en arrive là…

- J’ai beaucoup réfléchi aux révélations sur mon passé, tu sais, énonça-t-elle d’une voix apaisée, spontanée. Je me suis demandé ce qui était mieux, la vérité ou l’ignorance. Et je crois que savoir, même si c’est douloureux, m’a beaucoup fait évoluer. Cela a changé mon regard sur mes souvenirs. D’une certaine façon, je me suis mise à penser que je n’étais pas censée atterrir à Halcyon, que ce n’était pas mon destin, ni le mieux que je pouvais accomplir – j’aurais dû grandir dans une famille normale, ou s’en rapprochant au moins un peu, avec une sœur et un père et le souvenir d’une mère morte, le temps d’avoir la force d’affronter leur vraie nature à tous. Tu me connais, je ne suis pas du genre à m’encombrer de regrets inutiles, mais cette certitude m’a remis les idées en place. Sur mes objectifs, mes besoins, la vie en général. Je parle trop, pas vrai ? s’interrompit-elle, réalisant qu’elle en avait dit plus que prévu, s’en excusant presque.

- Non, Ely, non. J’aime quand tu me parles. »

Bureaux de la CIA. 6 décembre 2004.

     « Avons-nous quelque chose à voir avec la mort de Miles Donovan ? s’enquit Lauren, enfermée dans les toilettes des femmes, au téléphone avec Cole.

- Pourquoi ?

- Sloane m’a demandé de faire des recherches à ce sujet. Il dit qu’il respectait Donovan, et cela a éveillé ma curiosité… Dans tous les cas, j’ai trouvé quelque chose qui pourrait intéresser les personnes souhaitant sa mort.

- Dites toujours, l’encouragea Cole.

- Le chauffeur assigné à Donovan par la compagnie de sécurité a été remplacé au dernier moment.

- Oui, il a été assommé par des cambrioleurs.

- Là où cela devient intéressant, c’est quand on examine le passé de son remplaçant, John Lacroix, continua Lauren avant de vérifier qu’elle était bien seule. Il n’en a pas.

- Comment ça ?

- Dès que l’on creuse un peu, on découvre que c’est une coquille vide. Un nom et un numéro de sécurité sociale, quelques antécédents inventés, mais rien de solide. J’ai pensé que vous aimeriez être mis au courant.

- Bien vu, Miss Reed. Merci beaucoup. »

Lauren rangea son téléphone portable, satisfaite, et remit en place une mèche de cheveux devant le miroir mural.

Rome, appartement de Sydney et Elisha. 7 décembre 2004.

     Ksenia montait pour la troisième fois l’escalier du petit immeuble de la Via Famagosta, cette fois en compagnie de MacKenas Cole. Elle fit de son mieux pour ne pas laisser voir à ce dernier la tension envahissant tous les muscles de son corps ; elle n’avait pas pu prévenir Elisha. Ce n’était pas la première fois que ce genre de situation se présentait dans sa longue carrière d’agent infiltré, mais jamais elle n’avait été aussi impliquée émotionnellement. Il allait falloir jouer serré.

Elle frappa à la porte bleue marquée aux noms de Clode et de Thorne et respira aussi profondément que possible sans pour autant alerter Cole, dont le regard lui brûlait la nuque.

Sydney ouvrit et les fit entrer. Julia, se souvint Petrovitch. Pense à elle comme à Julia – pour bien mentir, il ne faut pas mentir (4). Le masque d’indifférence et de sévérité porté par la jeune femme l’y aida un peu, bien qu’il lui rappelât celui qu’Irina arborait à Halcyon – Irina qui, comme ses filles aujourd’hui, comme Ksenia à cet instant, était obligée de se blinder et de cacher ses émotions.

« Bonjour, mesdemoiselles, commença Cole, ce qui accorda à l’agent double quelques secondes supplémentaires pour se donner une contenance. Nous avons un problème.

- L’un de nos agents vient de nous faire part d’une information remettant en question le succès de votre contrat à Ottawa, continua Ksenia, les mâchoires serrées.

- Comment ça, le remettant en question ? s’enquit Elisha, les sourcils froncés.

A cet instant, la Russe ne put contenir une bouffée de fierté. Clode mentait à la perfection. Elle avait bien retenu ses leçons. Les terribles, cruelles leçons d’Halcyon auxquelles elle avait contribué quand elle était sous couverture. Qui était-elle donc pour juger Irina ? Elisha n’était peut-être pas sa fille, mais c’était ainsi que Ksenia pensait à elle depuis bien des années. Et quelles que soient les bonnes excuses qu’elle s’inventait pour dormir la nuit, la vérité restait la même : elle n’avait rien fait pour la sortir de cet enfer. Ni elle, ni les autres enfants.

- Le chauffeur qui est censé être mort avec Donovan et sa fille dans l’accident – il n’existe pas, reprit Cole.

- Qui conduisait la voiture, alors ? L’homme invisible ? ironisa la jeune femme, démontrant encore une fois son talent pour l’interprétation littérale aux moments propices, tandis que Julia restait silencieuse, les bras croisés.

- Je veux dire qu’il avait une identité bidon, corrigea le directeur des opérations, conciliant. John Lacroix n’a jamais existé. Ajoutez à cela le fait qu’il remplaçait au pied levé le chauffeur habituel, attaqué par des « cambrioleurs », dit-il en mimant les guillemets, et la disparition des corps, et vous obtenez un joli méli-mélo.

- Vous avez une explication ? interrogea Ksenia, durcissant sa voix autant qu’humainement possible.

- Non, répondit Julia. Mais nous pouvons enquêter.

- Vous avez deux jours, annonça MacKenas Cole. Ksenia vous apportera son aide, ajouta-t-il – et tout le monde comprit qu’il s’agissait moins d’aide que de surveillance. »

CIA, salle de briefing. 7 décembre 2004.

     Katya rejoignit sa place autour de la table ronde, à côté de Jack. Weiss, Tippin et Reed étaient déjà là ; Dixon entra bientôt avec Marshall.

« Bonjour à tous, commença le directeur. Je me permets d’insister sur le caractère extrêmement confidentiel de cette réunion, qui traite d’une technologie révolutionnaire dont l’existence ne doit être révélée qu’en cas d’absolue nécessité. Je comprends que les deux agents de liaison ici présents devront faire un rapport, mais celui-ci restera strictement top-secret.

Ces précautions inhabituelles de la part de Dixon firent comprendre à tous les participants l’importance du sujet.

- Le Projet Blackhole nous a transmis un code binaire partiel délivré par un objet de Rambaldi. Grâce à l’agent Reed, nous avons récupéré la seconde partie du code auprès d’Arvin Sloane.

Dixon avait fait de son mieux pour dissimuler une grimace en prononçant ce nom. Will se tortilla un instant sur son siège, Marshall renversa l’eau qu’il était en train de boire à la bouteille, et même Weiss eut l’air perturbé. Tout prétendu philanthrope que Sloane soit devenu, son nom soulevait toujours autant de peur et de colère chez ceux qui l’avaient connu. Seul Jack resta impassible – à vue d’œil en tout cas, car sa carapace sembla quelque peu fragilisée à Katya.

- Marshall a analysé ce code binaire, reprit Dixon. En résumé, c’est un logiciel permettant de réaliser un portrait robot approximatif à partir d’un profil ADN.

Le directeur laissa quelques secondes à l’équipe pour assimiler l’information avant d’expliquer :

- J’ai demandé à Marshall d’effectuer un test avec un échantillon d’ADN prélevé sur un cadavre à la morgue du bâtiment. Je lui ai fourni quelques renseignements sur ce que nous savons du mode de vie de cette personne, car il a amélioré le logiciel pour tenir compte des facteurs environnementaux.

Il fit signe au génie des gadgets, qui se leva et alluma l’écran géant sur la page d’accueil du logiciel, dont certains champs – profil ADN, date de naissance (entre 1960 et 1980), lieux de vie (Golfe du Mexique, Russie) – étaient déjà remplis. Il appuya sur Entrée et un portrait commença à se dessiner.

- C’est Anna Espinosa, s’exclama Will.

- Anna est morte ? s’étonna Marshall, se retournant vers l’écran.

- On a retrouvé son corps à Londres le mois dernier, confirma Dixon. Le SIS (5) nous l’a envoyé pour qu’on l’identifie formellement. Je crois que le test est concluant. »

Rome, appartement de Sydney et Elisha. 8 décembre 2004.

     Lorsque Simon frappa à la porte de Julia, ce fut sa colocataire qui ouvrit. Surpris, il balbutia :

« Euh, Thorne m’a demandé de passer.

- Je sais, répondit Clode. Entre.

« Il va nous falloir un bouc émissaire, avait simplement énoncé Ksenia Petrovitch aussitôt Cole parti. Et une histoire convaincante. »

Elisha tendit une enveloppe kraft à Simon.

- Un passeport et un billet d’avion, expliqua Julia. Fais tes bagages, tu décolles dans trois heures.

- De quoi tu me parles ? interrogea Walker, décontenancé. C’est un contrat pour le Covenant ?

- Pas tout à fait, répondit Clode. Il s’agit plutôt de leur échapper avant qu’ils ne te mettent une balle dans la tête, ou autre mesure exemplaire et douloureuse. Il se trouve que demain au plus tard, ils seront persuadés que tu les as doublés.

- Quoi ?

« Simon a dû apprendre que nous comptions assassiner Donovan la dernière fois qu’il est passé me voir, dit Sydney, faisant mine d’avoir du mal à ne pas laisser percer l’émotion dans sa voix.

- Apparemment, il a décidé d’enlever Donovan pour le vendre au Covenant, continua Elisha, impassible. Il comptait peut-être d’abord lui extorquer de l’argent. Dans tous les cas, Walker et un complice ont assommé le chauffeur habituel, et son complice l’a remplacé sous le nom de Lacroix.

- Mais ce qu’ils n’avaient pas anticipé, c’est que Clode et moi interviendrions deux jours plus tôt que prévu car la présentation du projet de loi de Donovan avait été avancée. Nous avons toutes les raisons de penser que le faux Lacroix est mort dans l’accident avec les Donovan.

- Ça me paraît crédible, dit enfin Ksenia, assise en face d’elles. J’espère que Cole en pensera autant. »

- Même si le Covenant te laissait le temps de donner ta version des faits, je doute que tu parviennes à la rendre plus plausible que la nôtre. Ta meilleure chance de survie est de disparaître tout de suite, Simon.

- Tu vas nous manquer, railla Clode en le poussant vers la porte. »

Bureaux de la CIA. 10 décembre 2004.

     Lauren entra dans le bureau de Marshall. Il n’était pas là ; elle s’approcha d’un ordinateur. Elle commençait juste à chercher le logiciel de portrait robot génétique lorsque quelqu’un entra.

« Oh, euh, Marshall, fit-elle en se retournant. Je me demandais où vous étiez passé.

- Que puis-je faire pour vous ? s’enquit-il, surpris mais pas méfiant.

- Monsieur Lindsay veut un rapport sur ce logiciel obtenu à partir du code binaire de Rambaldi, mais j’avoue que je suis un peu perdue au niveau informatique… Je me suis dit que vous pourriez peut-être me montrer comment cela fonctionne ? demanda-t-elle de sa voix la plus angélique.

- Euh, eh bien, c’est-à-dire… répondit Marshall, de toute évidence flatté – ce qui était le but. En fait, euh, je ne pourrai pas vous montrer. Vous expliquer, ça, sans problème, enfin… disons, dans la mesure de ce que j’arrive à comprendre, il s’agit quand même de Rambaldi. Mais je n’ai plus le, euh, logiciel. Dixon, je veux dire, le directeur, m’a demandé d’en transférer l’unique copie au Projet Blackhole et de supprimer toute trace de son code binaire sur nos ordinateurs.

- Ah ? Je n’en ai pas été informée.

- C’est une décision prise en accord avec Monsieur Kendall, de ce que j’ai compris, dans le but de protéger cette technologie, euh, sensible. »

Lauren sourit pour cacher sa déception ; Cole aurait adoré avoir sa propre copie du logiciel, mais on ne peut pas gagner à tous les coups…

Rome, chez Sydney et Elisha. 24 décembre 2004.

     Un an auparavant, Elisha était dans une cellule froide et obscure dans le sous-sol des bureaux de la CIA. Elle était seule, déboussolée. Son monde venait de s’écrouler et sa vie n’avait plus grand sens.

Et maintenant ? Elle allait mieux, sans doute. Elle était encore perdue la plupart du temps, mais en était arrivée à penser que c’était peut-être ça, la vie : ne jamais savoir exactement quoi faire, comment se comporter. Et avancer quand même.

Elle n’était plus seule. Elle avait un petit-ami, et parvenir à l’appeler ainsi était déjà une grande victoire. Elle avait un père qui lui manquait. Et une sœur qui l’exaspérait. Oh, ce n’était pas toujours facile de vivre ainsi entourée. Mais pas une fois elle n’avait regretté sa solitude passée. Car c’étaient eux tous qui donnaient un sens à sa vie, aussi fragile soit-il.

Voilà à quoi la jeune femme pensait en mettant la table.

« Tu es sûre que ça ne te dérange pas ? demanda-t-elle encore une fois à Sydney, qui s’activait dans la cuisine.

- Tu es amoureuse de lui. Vous devriez passer Noël ensemble, répondit sa sœur d’un ton d’évidence. Et puis il vaut mieux qu’il ne soit pas seul, en ce moment. »

Elisha sourit intérieurement ; la manichéenne Sydney se mettait maintenant à prendre en compte les sentiments de deux criminels qu’elle considérait encore récemment comme irrécupérables. Peut-être, au fond, s’identifiait-elle plus à eux qu’elle ne voulait bien le laisser voir. Après tout, tous trois partageaient une vie entière passée à croire un tissu de mensonge qui affectait jusqu’à leur identité. Et un conditionnement d’espions dès leur plus jeune âge, même si Sydney n’en avait subi que la version édulcorée… Elle ne s’était jamais sentie aussi proche de sa sœur.

Elisha Clode n’était plus seule. Elle avait une famille.

Los Angeles, chez Marshall. 24 décembre.

     « Maman, je te présente Carrie. »                                                              

Marshall réalisa qu’une fois n’est pas coutume, il ne bégayait pas, ne trébuchait pas sur les mots. A bien y réfléchir, il ne se sentait même pas nerveux, maintenant que le pas était franchi.

Il était là, avec les deux femmes les plus importantes de sa vie, près du petit sapin amoureusement décoré par sa mère et au pied duquel étaient déjà disposés les cadeaux, emballés dans le même papier depuis trente ans. La traditionnelle oie farcie de sa mère embaumait la pièce. Et la main de Carrie dans la sienne lui donnait un sentiment d’accomplissement.

Los Angeles, chez Will. 24 décembre.

     C’était la veille de Noël et Will n’avait aucune tâche urgente à accomplir, ni même un rapport auquel il lui faudrait réfléchir. Alors évidemment, il pensait à Sydney. Il se demandait où elle était, ce qu’elle faisait, si elle fêtait Noël et avec qui. Comment elle allait.

Quelqu’un s’acharnant sur sa sonnette le sortit de sa rêverie. Will ouvrit la porte sur les cheveux rose fluo de sa sœur.

« Hey, salut frérot ! s’exclama Amy en lui sautant au cou. Joyeux Noël !

- Joyeux Noël, petite sœur, répondit l’analyste, portant l’une de ses valises à l’intérieur. Comment va New York ?

- Pas trop mal. Et comment va L.A. ? »

Los Angeles, chez Dixon. 24 décembre.

     Marcus se précipita vers le four, l’ouvrit et laissa échapper un soupir de soulagement : la dinde n’avait pas brûlé. L’année précédente avait été un véritable fiasco : ils avaient mangé du jambon blanc pour le réveillon de Noël, et même si ses enfants avaient fait semblant de ne rien remarquer, il savait qu’ils méritaient bien mieux.

Tout était tellement plus compliqué depuis la mort de Diane. Une vieille douleur se réveilla dans sa poitrine, comme un poignard, accompagnée d’une vieille colère. Comment ne pas être en colère en pensant à tous les moments volés, à tous les Noëls que lui, Robin et Steven devraient passer sans elle ? En revoyant pour la millième fois la voiture exploser avec sa femme à l’intérieur(6)

Il se reprit, sortit la dinde du four et l’apporta dans la salle à manger, remerciant le ciel de ne pas avoir été retenu au bureau. Parfois, il se disait que ce serait bien mieux qu’il démissionne comme il l’avait proposé à Diane avant sa mort. Mais elle lui avait demandé de ne pas le faire, et ses enfants lui avaient dit la même chose lorsqu’il en avait parlé avec eux : ce qu’il faisait était trop important.

Robin avait sorti la nappe et la vaisselle préférées de sa mère et Steven s’était chargé de décorer la pièce. Ils étaient tous les deux assis à table. Marcus savait exactement à quoi ils pensaient à cet instant. Il posa la dinde sur la table et commença à la découper. Robin s’efforçait d’entretenir la conversation. Il n’écoutait que d’une oreille jusqu’à ce qu’elle demande :

« Où Hayden(7) passe-t-elle Noël ?

Marcus faillit s’étouffer avec sa bouché de purée.

- C’est bien Hayden, son prénom ? s’enquit sa fille avant d’expliquer : Je l’ai entendue laisser un message sur le téléphone il y a quelques semaines.

- Elle est avec ses parents et sa sœur à Seattle, répondit alors Dixon, gêné. Je… nous avons pensé que c’était un peu tôt pour vous la présenter.

- Cela fait plus d’un an et demi, papa, dit Steven avec une maturité surprenante. On sait bien que tu n’oublieras jamais maman. Mais tu as le droit d’être heureux. »

Banlieue de Los Angeles, chez Lauren et Michael. 24 décembre.

     Eric, Lauren et Michael éclatèrent de rire, attablés autour des restes d’une bûche de Noël.

« Bon, écoutez, les enfants, annonça Weiss après avoir repris son souffle. Normalement, on ouvre les cadeaux demain matin, mais demain je serai avec ma famille, et il n’est pas question de vous laisser ouvrir ceci sans moi, dit-il en exhibant une boîte enveloppé de papier cadeau représentant des rennes au nez rouge. Mes motivations sont purement égoïstes, je ne vois pas l’intérêt de faire des cadeaux si on ne voit pas la tête de ceux qui les reçoivent.

- C’est pour nous deux ? interrogea Vaughn.

- Uh hum, acquiesça son ami.

Lauren et Michael jouèrent le jeu, défaisant chacun un côté du paquet. Les joyeux rennes dévoilèrent bientôt un grand écrin. La jeune femme l’ouvrit ; il contenait deux montres assorties, l’une pour femme et l’autre pour homme.

- Jolies, siffla Michael. Tu veux l’essayer ? demanda-t-il à Lauren en lui passant la montre autour du poignet avant de la laisser faire de même.

- Tant que nous y sommes, voici notre cadeau, Eric, l’enjoignit-elle en lui tendant un petit paquet.

L’agent de la CIA s’exécuta et sourit en découvrant un jeu de cartes de collection.

- Un petit tour de magie pour finir la soirée en beauté ? »

Rome, chez Sydney et Elisha. 24 décembre.

     « J’y vais, cria Clode lorsque l’on frappa à la porte, laissant Sydney parachever les préparatifs du repas.

Elle ouvrit et Sydney, se penchant par-dessus le comptoir de la cuisine américaine, aperçut une scène surréaliste : Jack Bristow, Julian Sark et Katya Derevko entraient ensemble dans l’appartement, les bras pleins de cadeaux – et bien sûr, d’une bouteille de vin, dans le cas de Sark. Ce type de situation, qui l’aurait consternée quelques mois auparavant, lui donnait maintenant envie de rire aux éclats. Un rire sans aigreur, sans ironie, juste de joie. C’était un peu comme si la vie rendait ce qu’elle avait volé.

L’agent double abandonna un instant ses marmites pour serrer son père dans ses bras tandis que sa sœur et Julian s’embrassaient langoureusement.

- Vous n’avez qu’à poser les cadeaux au pied du sapin, dit-elle avant de retourner surveiller la cuisson des légumes.

De nouveaux coups résonnèrent à la porte. C’était la sixième et dernière invitée. Pas Irina, regretta Sydney. Il était déjà risqué pour Jack et Katya, qui travaillaient de notoriété publique pour le gouvernement de leurs pays respectifs, de rendre visite aux deux sœurs – ils avaient pris de nombreuses précautions pour éviter que le Covenant n’en ait vent. Mais pour Irina, qui travaillait toujours comme freelance auprès de Cole, cela aurait été mission impossible. Et après avoir failli être démasquées à cause du contrat Donovan, ce n’était vraiment pas le moment de prendre de pareils risques.

Ksenia Petrovitch entra. Elle serra dans ses bras Elisha, puis Julian. Sydney sentait une réelle affection entre eux. Ksenia avait une attitude maternelle avec ses protégés, et eux-mêmes semblaient l’avoir considérée, autant qu’Irina peut-être, comme une mère.

- Vous voulez prendre l’apéro ? » s’enquit la jeune espionne, apportant un plateau d’amuse-gueules, une bouteille de chianti(8) et une de sambuca (9).

Une fois ses invités servis et la conversation lancée, elle s’autorisa une seconde de nostalgie et se laissa aller à imaginer la soirée de ceux qui avaient fait partie de son ancienne vie. Will, Vaughn, Dixon, Marshall, Weiss. Sa mère. Elle eut une pensée pour sa chère Fran(10). Puis elle revint à la réalité et s’émerveilla de ce miracle de Noël qui se jouait sous ses yeux : des ennemis de toujours partageant un repas, discutant et riant ensemble.

Comme une famille.

* Générique de fin *

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