Épisode 13: Quelqu'un de bien

Episode 13 : Quelqu’un de bien

La politique est dure pour la survie des politiciens.
(Jean-François Somcynsky)

Dans les épisodes précédents d’Halcyon :

Pour plus de détails sur les bases de la fin de la saison 2 reprises dans Halcyon et sur la généalogie de la famille Bristow-Derevko, référez-vous à l’épisode 1.

Sydney est infiltrée au Covenant sous le nom de Julia Thorne. Son agent de liaison est Kendall, qui travaille pour le Projet Blackhole.

Elisha Clode, la seconde fille de Jack et Irina, qui a suivi le Programme Halcyon, est depuis quelques mois infiltrée avec elle, ne répondant qu’à Jack lui-même par l’intermédiaire de Julian Sark avec qui elle entretient une relation amoureuse.

Arvin Sloane a été gracié et a fondé Omnifam, une association humanitaire, à Zurich (Suisse). Il assure que lorsqu’il a réuni Il Dire, machine rassemblant 47 objets de Rambaldi, celle-ci n’a imprimé qu’un seul mot sur un parchemin : paix.

Will travaille comme analyste à la CIA et est maintenant à la tête d’une équipe d’analystes.

Dixon est à la tête de la division de la CIA.

Lauren Reed, membre du NSC dirigé par Robert Lindsay, est agent de liaison à la CIA. C’est aussi la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant. Sa mère, Olivia, travaille également pour le Covenant.

Katya Derevko vient de devenir agent de liaison entre le FSB et la CIA, qui collaborent depuis peu dans la lutte contre le Covenant et dans l’exploitation des informations fournies par Bogdan Efremov, qui est maintenant prisonnier à Los Angeles.

Ksenia Petrovitch est sous couverture au Covenant pour le compte du gouvernement russe, comme elle l’était déjà à l’époque d’Halcyon. Elle sait maintenant que les deux sœurs sont infiltrées.

Elisha et Sydney ont récupéré la Lampe de Rambaldi dans un bunker allemand près d’El Alamein, en Egypte, avec l’aide de Ksenia Petrovitch, puis l’Ampoule de Rambaldi dans une pyramide Moche au Pérou, avec l’aide d’Andrean Lazarey et de Sark. Ces deux artefacts fonctionnent ensemble, or c’est le Projet Blackhole qui détient la Lampe.
On organise donc une rencontre en Islande avec Kendall, Jack et Katya – Ksenia Petrovitch ayant requis la présence de cette dernière avant de couvrir les deux sœurs auprès de Cole. Ces retrouvailles commencent de façon assez tendue… 

* Générique *

10 septembre 2004, chambre d’hôtel à Akureyri, Islande.

         « Y a-t-il un adulte dans cette pièce ? s’énerva Clode. Histoire que je revienne à mon comportement immature habituel. Et qu’on puisse, accessoirement, se mettre au boulot.

- Regardez comme elle a grandi ! railla Kendall en se tournant ostensiblement vers Jack, ce qui prouvait une bonne fois pour toutes qu’il avait réuni les pièces du puzzle.

- Mais toujours capable de vous trancher la gorge si vous l’énervez trop, répliqua Elisha.

Sydney fronça les sourcils :

- Je croyais que tu travaillais sur tes problèmes de confiance…

- Sur ma confiance. Faire peur aux autres devra suffire pour le moment. A moins que tu ne veuilles que j’offre du thé à Simon la prochaine fois qu’il passe nous voir ?

- Non, s’empressa de répondre Syd. A la réflexion, les menaces d’énucléation ne me posent aucun problème.

- Walker ? s’étonna Kendall, ne comprenant pas la discussion. Un problème avec lui ?

- Quand j’entre dans l’appart’, il doit sortir, expliqua Elisha – et elle ajouta, à son regard interloqué : j’ai grandi en Irlande, vous savez. L’humour britannique – pas mon truc, fit-elle en désignant son visage avec ses deux pouces tendus.

Sans dire un mot, Sydney ouvrit son sac, dévoilant l’Ampoule péruvienne, ce qui eut immédiatement l’effet escompté : Kendall quitta enfin Elisha des yeux et sortit lui-même la Lampe égyptienne.

Le silence se fit dans la chambre tandis que Syd retirait l’ampoule d’origine de la Lampe et la remplaçait par celle retrouvée dans la Huaca de la Tierra au Pérou. Kendall l’activa en tournant la base de la Lampe d’un quart de tour.

Cet assemblage projeta alors des chiffres lumineux sur les murs et le plafond de la chambre. Katya éteignit la lumière pour qu’on les voie plus nettement – la pièce était heureusement peu meublée et peinte en blanc cassé. Il s’agissait exclusivement de zéros et de uns.

- Un code binaire ? supposa Katya.

- Partiel, précisa Jack. Regarde, il manque des chiffres, continua-t-il en désignant certains espaces vides.

- Cela correspond avec les informations rassemblées par le Projet Blackhole, dit Kendall. Il y aurait deux Lampes et deux Ampoules qui se complètent.

- La seconde Lampe a-t-elle été localisée ? s’enquit Sydney.

- Elle et l’ampoule correspondante ont récemment été en possession de quelqu’un que vous connaissez bien. Arvin Sloane les a mentionnées dans son débriefing par la CIA.

Elisha filma une vue panoramique du code, puis prit plusieurs photographies. Elle chargea aussitôt le contenu de la carte mémoire sur son ordinateur portable et en fit plusieurs copies sur clé USB : une pour Jack, une pour Kendall, une pour Katya, et une de sauvegarde pour elle et Syd.

Le plus dur restait à faire : se mettre d’accord sur la marche à suivre.

- Je crois qu’il faut partager nos informations avec Dixon, fit Jack. Cela serait difficile de prendre contact avec Sloane sans qu’il l’apprenne, de toute façon.

Kendall sembla hésiter.

- Très bien. Je l’appellerai. Je crois que nous sommes tous d’accord pour ne pas évoquer le nom de Sydney ni de Clode, ajouta-t-il d’un ton sec. » 

Bureaux de la CIA, Los Angeles. 25 septembre 2004.

        Katya ferma à clé le bureau de Jack et vint se poster derrière lui, face à l’écran d’ordinateur.

« Bonjour, petite sœur, dit-elle en voyant apparaître Irina dans la fenêtre de discussion vidéo.

- Privièt(1), Katioushka. Comment se passent tes débuts à la CIA ?

- Ma foi pas trop mal, répondit Katya. Je suis mieux logée que toi lors de ton passage à Los Angeles, pour commencer.

- Tant mieux pour toi, s’esclaffa Irina. Tu n’en fais pas trop voir à Jack ?

- J’y survivrai, intervint ce dernier.

- Je te vois impatient d’en venir au fait, sourit son épouse. De quoi s’agit-il ?

- Nous avons besoin de ton aide. Le K-D a suivi Syd et Ely lors de deux missions différentes. J’ai profité de notre rencontre en Islande pour vérifier si elles portaient un traceur.

- Et c’est le cas ?

- Elisha.

        Le détecteur de Marshall, resté coi pour Sydney, se mit à crépiter lorsque Jack l’approcha du bras gauche de sa fille cadette. Celle-ci releva sa manche et Jack effectua un second passage, qui révéla un emplacement plus précis sur son avant-bras, à quelques centimètres de la pliure du coude.

- Peretha ! s’exclama Clode, stupéfaite. A La Paz, j’ai reçu tellement de coups qu’il n’a pas dû être difficile de placer un traceur sur moi sans que personne ne s’en aperçoive.

Jack surprit une lueur dans les yeux de Sydney, la même qu’elle avait, enfant, lorsqu’elle résolvait une énigme ou réunissait les pièces d’un casse-tête chinois(2).

- Mais Peretha est mort, fit-il.

- Tiens ? s’étonna Ely. Quand et comment ?

- En avril, en Turquie, répondit Katya. Lors d’un échange qui a mal tourné entre le LTTE et un trafiquant russe.

- Je ne vais pas pleurer sur son sort, à celui-là. Mais qui utilise le traceur, alors ?

- Ne t’inquiète pas pour ça, l’exhorta Bristow. Je vais le découvrir et régler cette histoire, mais d’abord, il faut te retirer ce truc. »

- Nous avons extrait le traceur, reprit Katya, et l’avons placé dans les bagages d’une hôtesse de l’air qui va balader un peu Espinosa. Mais il reste à savoir comment elle a eu vent de l’existence du traceur, et de la fréquence sécurisée sur laquelle il émet. Et surtout, dans quel but elle suivait ta fille.

- Je vais me renseigner », fit Irina avant de se déconnecter, laissant ses interlocuteurs devant un écran noir.

Zurich, Suisse. 3 octobre 2004.

        « J’ai rendez-vous avec M. Sloane, dit Lauren en se présentant à l’accueil d’Omnifam.

La jeune réceptionniste rousse lui sourit, décrocha son téléphone pour l’annoncer avant de lui désigner l’ascenseur :

- C’est au dernier étage.

L’agent de liaison pénétra dans la cabine et appuya sur le numéro 47, se remémorant la conversation qui l’avait menée jusqu’à Zurich.

Quand elle était entrée dans le bureau de Dixon, il venait de raccrocher son téléphone.

« J’ai fini mon rapport sur l’opération Gorlanov, monsieur, lui dit-elle. Je me suis dit que vous aimeriez le lire avant que je le transmette à Monsieur Lindsay.

- C’est très aimable à vous, répondit-il en saisissant le dossier qu’elle lui tendait. Dites-moi, reprit-il, semblant hésiter, seriez-vous prête à mener un interrogatoire en Suisse ?

- De quoi s’agit-il ?

- J’ai reçu des informations qui nécessitent de consulter Arvin Sloane. Je suppose que vous connaissez son dossier ?

Lauren hocha la tête.

- Je crois que vous êtes la mieux placée pour deux raisons : vos compétences d’agent de liaison tout d’abord, et votre absence de liens préalables avec lui – la plupart de mes autres agents ont un lourd passif, ce qui est également mon cas. Vous pourrez sans doute l’aborder avec plus d’objectivité. N’oubliez jamais, cependant, que sous ses airs charmants c’est le pire des manipulateurs.

- Je ne l’oublierai pas. »

Dixon l’avait ensuite briefée sur les informations en question : le Projet Blackhole, une branche du Département des Recherches Spéciales, division secrète de la NSA, avait mis la main sur un document contenant un code binaire partiel qui provenait apparemment d’un objet de Rambaldi – une lampe. Sloane avait, selon le rapport de son débriefing, possédé un autre exemplaire de cette lampe, et Lauren devait découvrir s’il connaissait la partie manquante du code.

« Je vous en prie, entrez, Miss Reed, prononça la voix d’Arvin Sloane. Asseyez-vous. Comment allez-vous ? Et comment va votre cher époux ?

Lauren ne put empêcher la surprise de se peindre sur son visage et se sermonna mentalement ; le rappel de Dixon n’était peut-être pas superflu, au bout du compte.

- Ne vous étonnez pas, reprit Sloane, je me suis renseigné : j’aime savoir à qui j’ai affaire.

- Permettez-moi d’être claire, Monsieur Sloane : notre relation sera à sens unique. Vous me fournirez des informations, et la seule chose que vous obtiendrez en échange, c’est la prolongation de votre liberté surveillée. Maintenant, vous pouvez essayer de me déstabiliser autant que vous le souhaitez ; je vous souhaite bonne chance.

L’ancien directeur du SD-6 se contenta de sourire.

- Dans quel domaine en particulier avez-vous besoin de mes lumières ?

- Lors de votre débriefing, vous avez mentionné une lampe fabriquée par Rambaldi, et l’ampoule la complétant. Pourtant, elles ne font pas partie des objets que vous avez remis à la CIA. 

- Il se trouve que l’artefact en question m’a été volé il y a bien des années.

- Mais vous aviez réussi à l’activer auparavant ?

- En effet, répondit Sloane.

- Et un homme comme vous a sans doute fait une copie des données révélées par cette lampe ?

- Vous êtes très perspicace, Miss Reed. J’ai en effet en ma possession une clé USB contenant ces fragments de code binaire. J’ai dû oublier de la transmettre à la CIA avec le reste des artefacts. 

Il fit mine de chercher dans plusieurs tiroirs, mais Lauren n’était pas dupe : il savait exactement où elle se trouvait.

- Merci beaucoup, dit-elle quand il la lui tendit enfin, avant de se lever et de remettre son sac à main à l’épaule.

- Ce fut un plaisir, répondit-il en se levant pour la raccompagner. J’espère vivement vous revoir bientôt. »

Appartement de Julia Thorne et Elisha Clode, Rome, Italie. 6 octobre 2004.

        « Qu’est-ce que tu fais ? s’enquit Elisha, rentrant de son footing du soir, à Sydney qui s’affairait dans la cuisine.

- Le repas, répliqua Sydney sur un ton un peu plus sec que ce qu’elle avait prévu, encore un peu énervée de la façon dont sa sœur lui avait forcé la main en ce qui concernait Lazarey, qu’elle venait finalement d’appeler après que Clode lui ait rappelé qu’elle cachait cette information à l’homme qu’elle aimait depuis presque un mois.

- Oui, mais… ce sont des œufs, dans l’eau ?

Sydney quitta pour la première fois ses casseroles des yeux, la cuillère en suspension, pour ouvrir des yeux ronds sur sa colocataire.

- Oui, répondit-elle finalement. Pour faire des œufs durs.

Cela sembla beaucoup surprendre sa cadette.

- Tu ne sais pas… faire cuire un œuf ? s’étonna l’espionne, mélangeant une sauce de couleur rouge dans une autre casserole.

- Même pas si le sort du monde en dépendait, répondit Elisha avant d’expliquer d’un ton égal : Laura t’a peut-être appris à cuisiner, mais cela ne faisait pas vraiment partie des leçons d’Irina.

Sydney la regarda à nouveau, hésita avant de dire :

- Je sais que je suis assez dure. Mais ne crois pas que ça ne me fait rien, de penser à tout ce qui aurait pu être différent… Et tu sais, je suis prête à croire que cela t’atteint aussi ; j’espère bien que c’est le cas. Je vois tes efforts, je sais ce que tu as traversé. C’est juste que… je ne pense pas que cela change quoi que ce soit à tes exactions.

- Je suis certaine que cela n’y change rien, répliqua Clode. Mais je n’y peux pas grand-chose.

- Dis-moi ce que tu en penses, ordonna sa sœur en lui tendant la cuillère pour lui faire goûter sa sauce.

- Hum, c’est excellent, fit Elisha, essuyant une goutte de sauce à la commissure de ses lèvres. Tomate et estragon ?

- Et coriandre. Tu vois, on fera quelque chose de toi si les petits cochons ne te mangent pas ! s’exclama Sydney.

Elle fut alors interrompue par la sonnerie de son téléphone portable, qu’elle décrocha.

- Continue de remuer la sauce, souffla-t-elle en mimant le geste.

- Mademoiselle Thorne, ici Cole. Nous avons un contrat pour vous et votre partenaire. »

Bureau de Marshall, bâtiment de la CIA, Los Angeles. 10 octobre 2004.

         Marshall était encore plus nerveux qu’à son habitude, et pour une fois il n’avait vraiment pas l’impression de réagir de façon disproportionnée : la terrifiante Irina Derevko en personne venait de lui téléphoner.

Sur le téléphone sécurisé que Jack lui avait confié, lui disant de s’attendre à un appel, certes. Mais tout de même.

« Vous êtes toujours là, Marshall ?

- Euh… oui, oui. Je… voilà, j’ai trouvé le dossier de votre homme. David Amar, c’est bien ça ?

- Oui.

Marshall prit encore quelques secondes pour réfléchir au nombre de lois qu’il enfreignait ne serait-ce qu’en envisageant de divulguer des informations classées secrètes à cette femme. Sans importance, se dit-il : à ce stade, il n’aurait probablement même pas droit à un procès.

- Alors, ce… monsieur a eu une vie bien remplie. Dawud « David » Amar, euh, né en 1965, a commencé sa carrière au… Bureau de la sûreté de l’Etat égyptien(3), avant de rejoindre le K-D. Puis il y a… environ, euh, deux ans, il s’est mis au service du LTTE et plus précisément, d’Ariyatne Peretha. Mais… si je puis me permettre, vu vos contacts dans ce type de… milieu, et vos, euh, talents pour le piratage informatique, n’auriez-vous… pas pu, enfin, euh, trouver ces informations seule ?

- Probablement, quoique sans doute pas aussi vite. Monsieur Amar est le seul membre du LTTE qui ait reçu des versements récents de la part du K-Directorate, ce qui m’incite à penser que c’est lui qui a placé un traceur sur El… sur Clode pour le compte d’Espinosa.

Marshall remarqua, abasourdi, que Derevko avait trébuché sur le prénom de sa fille, elle qui semblait pourtant toujours contrôler parfaitement tous ses mouvements, ses mots, jusqu’à ses intonations. Elle continua :

- Mais je ne parviens pas à obtenir de preuves qu’il ait été à La Paz en février dernier, ni à savoir ce qu’il est advenu de lui : je perds sa trace en avril.

- Laissez-moi… regarder ça, souffla Marshall en pianotant sur son clavier. J’ai une vidéo enregistrée par les, euh, caméras de surveillance de l’aéroport de La Paz où l’on voit Amar en compagnie de Peretha et d’autres hommes. Datée du 20 février… Et en avril, je le retrouve à l’aéroport d’Istanbul, toujours avec Peretha.

- Istanbul ? Alors il était au Dolmabahçe… fit Irina, songeuse.

- Attendez, fit Marshall, saisi d’une révélation. C’était vous, le contact de Jack, les instructions et le matériel pour reconfigurer la bombe étaient pour vous… »

Appartement de Julia Thorne et Elisha Clode, Rome, Italie.

        « Miles Donovan, trente-cinq ans, canadien. Selon Cole, le dernier politicien honnête, et je te laisse imaginer le ton désespéré qu’il a utilisé pour dire ça !

- Politique et honnêteté… je ne savais pas que c’était compatible, commenta Clode, l’air sceptique.

- Dans tous les cas, ce Donovan refuse obstinément de se laisser convaincre ou corrompre par le Covenant et défend un projet de loi qui les dérange. Cole n’est pas entré dans les détails, mais nous devons donc le tuer aussi vite que possible et de façon aussi discrète que possible, histoire que le projet de loi passe aux oubliettes rapidement.

- Je suppose que notre contre-mission consiste à le faire passer pour mort tout en le protégeant des vilains-méchants ?

- Tu comprends vite, sourit Sydney. Des suggestions ? »

31 octobre 2004. Près d’Ottawa, Canada. 9h.

        « J’aime bien Ottawa, dit la fillette, suivant un nuage des yeux par la vitre de la voiture. Mais je préfèrerais que tu passes plus de temps à la maison.

- Je sais, ma puce, répondit Miles Donovan, assis sur la banquette arrière à côté de l’enfant. Mais mes trois cents collègues ne seraient probablement pas d’accord(4).

- Dis plutôt qu’ils ne feraient que des bêtises sans toi !

- Il y a de ça, sourit le député en se frottant les yeux.

Il sentait ses paupières s’alourdir, comme accablé par une fatigue soudaine, et eut tout juste le temps de remarquer le liquide vaporisé par de tous petits orifices dans la vitre séparant le chauffeur des sièges arrière, et d’esquisser un mouvement pour protéger sa fille, avant de s’effondrer.

Bureau de Marshall, bâtiment de la CIA. 10 octobre.

        Marshall aurait juré entendre Irina sourire au bout du fil – on peut difficilement faire mieux en matière de laconisme.

- Etant donné qu’Efremov et moi sommes les seuls à être sortis vivants de cette fusillade, le problème Amar est réglé. Il reste celui de ses commanditaires.

- Vous, euh, avez une idée de ce que le K-D peut vouloir à votre fille ?

- Le plus simple est de leur demander, répondit simplement la criminelle avant de raccrocher.

Se retournant pour reposer lui aussi son combiné de téléphone, Marshall s’aperçut que Will Tippin venait d’entrer dans son bureau. Il lui fallut un effort surhumain pour ne pas sursauter et il se sentit se liquéfier sur place, se demandant ce que l’analyste avait pu entendre de la conversation.

- C’était Derevko ? demanda Will de but en blanc.

- Euh, enfin, c’est-à-dire… Vous… vous savez ? s’étonna enfin Marshall, réalisant que la question induisait en effet une connaissance du lien de parenté entre les deux mercenaires.

- Eh bien oui, répondit l’analyste en refermant soigneusement la porte derrière lui. Clode est venue me demander de l’aide pour retrouver Sydney, quelques jours après son évasion.

- Brrr, j’ai froid dans le dos rien que d’y penser. Et, euh, elle vous a, euh, dit ?

- Pour son arbre généalogique ? Oui. Et comme je n’y croyais pas, elle a piraté votre base de données pour me le prouver. Vous devriez peut-être ajouter des sécurités, d’ailleurs.

- Oh, je ne… me fais pas d’illusions, elle, euh, parviendra toujours à les percer. Ça me fait un bien fou d’en parler, c’est une torture de garder toute cette histoire secrète, l’ADN, l’évasion… laissa échapper le génie des gadgets avant de porter sa main à sa bouche, réalisant que Will n’était peut-être pas au courant du rôle de Jack dans l’évasion de Clode.

- J’avais compris ça aussi, le rassura l’analyste.

- Et vous, euh, avez des nouvelles de Sydney ?

- Son père m’a dit qu’elle et Clode était infiltrées. Rien de plus.

- Sacrée famille, pas vrai ?

- Comme vous dites, souffla Will, manipulant machinalement l’une des nombreuses balles anti-stress pullulant dans l’antre de Marshall. Sacrée famille… »

31 octobre 2004. Près d’Ottawa, Canada. 9h15.

        Sydney venait d’endormir ses passagers. Elle se rabattit sur la droite avant l’entrée du tunnel, puis enclencha ses feux de détresse et s’arrêta sur la bande d’arrêt d’urgence, derrière un van d’entretien.

La conductrice de ce dernier vint en ouvrir les portes arrière puis l’aider à porter Miles et Alice Donovan d’un véhicule à l’autre, puis Sydney redémarra et quitta le tunnel.

Quelques minutes plus tard, la voiture sortit de la route et plongea dans Ottawa River(5), où elle s’enfonça rapidement. L’agent de la CIA attendit que l’habitacle se remplisse d’eau, puis ouvrit la vitre de sa portière et se glissa hors du véhicule, une petite bouteille d’oxygène à la main. Elle en respira quelques gorgées puis ouvrit le capot de la voiture et perça le tuyau du liquide de frein avec une pince usée pour imiter des traces d’usure. Puis Sydney referma le capot et s’éloigna à la nage, repensant à ce jour où elle avait foncé avec sa voiture dans le Pacifique pour échapper au FBI, et avait compris comment sa mère s’en était sortie en 1981.

« Papa, je viens de balancer une voiture dans l’océan. Je savais que la police m’attendait. J’ai utilisé l’air des pneus… J’ai pu respirer dix minutes sous l’eau avant de commencer à nager. Et quand la voiture a commencé à se remplir d’eau, je savais ce que ma mère aurait fait dans la même situation. Papa, elle aurait pu mettre en scène cet accident.

Ravalant ses larmes, Sydney avait continué :

- Maman est en vie. Je le sais(6). »

Banlieue de Los Angeles, chez Michael et Lauren. 5 octobre 2004.

         « Non, je n’ai eu accès qu’à la moitié du code que m’a donnée Sloane, dit Lauren. Dixon l’a confié à Marshall pour analyse, mais pour l’instant personne ne sait quelles peuvent être ses applications. Oui, je vous tiens au courant.

- Ton patron ? s’enquit Vaughn, qui corrigeait les copies de ses étudiants.

Son épouse acquiesça avant de venir l’embrasser.

- J’ai eu Weiss au téléphone, reprit-il. Il ne m’en avait pas parlé jusque là – tu sais comment il est, il ne veut jamais m’inquiéter – mais j’ai cru comprendre qu’il l’avait échappé belle pendant cette mission dont il nous avait parlé en juin.

- Oui, répondit Lauren, l’opération Gorlanov. Eric n’était qu’à quelques mètres de lui quand le sniper a tiré.

- On ne sait toujours pas comment le Covenant a eu vent de cette opération ?

- Non. J’ai transmis mon rapport complet à Lindsay – cent pages de blabla que l’on peut résumer en une phrase : on n’a rien.

- Tu ne sais toujours pas s’il va te laisser en poste à la division ?

- Officiellement, il peut m’en retirer à n’importe quel moment – après tout, au départ j’étais là pour le rapport sur l’évasion de Clode. Mais je me sens vraiment bien là-bas, et je crois que l’équipe m’apprécie autant qu’on peut apprécier quelqu’un du NSC, sourit-elle. Je t’ai dit que c’est Dixon qui a insisté pour que je m’occupe du rapport sur Gorlanov ?

- Et qui t’a envoyée interroger Sloane. C’est sûr, il t’adore !

Lauren haussa les épaules, retenant un éclat de rire.

- Et vous, monsieur le professeur, comment s’est passée votre journée ? »

31 octobre 2004. Près d’Ottawa, Canada. 9h30.

        Lorsque Miles se réveilla, il n’était plus dans sa voiture mais étendu sur un lit dans une chambre d’hôtel. Il se leva brusquement, cherchant Alice du regard.

« Triple mot ! entendit-il crier sa fille dans un rire joyeux.

Se tournant, il vit Alice et une jeune femme aux cheveux longs et châtain, assises par terre autour d’un plateau de Scrabble. Rassuré sur le bien-être immédiat de sa fille, il n’en était pas moins inquiet de la situation générale.

- Qui êtes-vous ? interrogea-t-il tout en se rapprochant d’Alice, qui répondit d’un air tranquille :

- Ben, c’est Elisha !

- Elisha Clode, précisa cette dernière en se levant et en le prenant à part, laissant Alice piocher ses lettres. Désolée pour la méthode employée, mais la plus grande discrétion était de mise.

La voyant de plus près, il réalisa que son interlocutrice était très jeune, à peine plus âgée que la baby-sitter d’Alice, sans doute.

- De quoi parlez-vous ?

- Moi et ma partenaire avons été embauchées pour vous faire disparaître. Nous sommes des agents infiltrées et avons donc dû organiser une petite mise en scène pour que le reste du monde vous croie mort.

- Et mon chauffeur ?

- Il en sera quitte pour un bon mal de crâne quand il se réveillera ligoté dans sa chambre. Encore une bande de cambrioleurs, dira la police en voyant que sa télé a disparu. Selon les papiers de la compagnie de sécurité, c’est un certain John Lacroix qui a pris sa place quand il n’est pas arrivé, personnage hautement imaginaire qui sera supposé mort avec vous dans votre accident de voiture.

- Un accident de voiture ? s’étonna le politicien.

- J’espère que ce véhicule de fonction n’avait pas une trop grande valeur émotionnelle à vos yeux : il doit être au fond de l’Ottawa River à l’heure qu’il est…

- Mais… je dois être sur la Colline du Parlement dans… fit-il en regardant sa montre, dans moins de vingt minutes.

- Vous ne comprenez pas, Monsieur Donovan, reprit Clode. Des gens très puissants veulent votre mort et finiront par l’obtenir s’ils ne sont pas persuadés que c’est chose faite. La vie telle que vous la connaissiez a cessé d’exister. Nous pouvons vous fournir une nouvelle identité, à vous et Alice, et un appartement vous attend dans plusieurs villes européennes. Mais tout contact avec vos anciennes relations, et toute activité un tant soit peu médiatique, vous ferait courir un danger mortel.

- Mais… mon projet de loi…

- Contrairement à ce que mes employeurs s’imaginent, il vous survivra. Vous avez plus important à faire, dit-elle en jetant un regard étonnamment tendre vers Alice.

C’est alors que l’on frappa à la porte. La jeune femme jeta un coup d’œil à travers le judas puis ouvrit la chaînette de sécurité et la porte. Entra une autre jeune femme, qui devait avoir une trentaine d’années, et dont les cheveux bruns étaient trempés.

- Tu vas attraper la mort, à te promener avec les cheveux mouillés comme ça ! On est au Canada, pas sous les Tropiques ! protesta la plus jeune en se dirigeant vers la salle de bains, d’où elle continua : tout s’est bien passé ?

- Les experts concluront à une fuite de liquide de freins, répondit la nouvelle venue en enroulant, conciliante, ses cheveux dans la serviette de bains qu’Elisha venait de lui tendre. La voiture et les vêtements de rechange m’attendaient à l’endroit prévu. Je m’appelle Julia, se présenta-t-elle enfin en tendant la main à Donovan. Ma sœur vous a expliqué la situation ?

        C’était sorti tout seul, Elisha le sentit à l’expression surprise de Sydney, si bien dissimulée que personne d’autre n’aurait pu le remarquer. Et qui ressemblait sans doute à la sienne en entendant ce mot. Oh, elle l’avait déjà entendu dans la bouche de Sydney. Elle l’avait appelée « petite sœur » pour la réconforter alors qu’elle se sentait perdue, à El Alamein(7). Et pourtant, c’était la première fois qu’elle avait l’impression que Sydney y croyait vraiment. Qu’elle ne ressentait aucune ironie, aucune retenue dans son ton.

Un peu comme pour elle et athair. Elle avait commencé par lui donner ce nom par esprit de contradiction, pour le déboussoler, le manipuler. Et puis elle s’était mise à penser à lui de cette façon. Comme à un père.

Le moins surpris, finalement, semblait être Miles Donovan, pour qui l’univers tout entier venait d’être suffisamment bousculé pour qu’une information étrange de plus ne l’inquiète pas outre mesure.

- Ely, viens jouer ! fit Alice en lui tirant le bras.

Retournant à leur partie de Scrabble, Clode vit du coin de l’œil Sydney et Donovan discuter un moment. Après tout, elle était sans doute mieux placée pour parler d’abandonner la vie que l’on a toujours menée, puisqu’Elisha n’avait quant à elle jamais pu s’installer bien longtemps – Halcyon y avait veillé.

31 octobre. Paris, France.

        Les mains posées sur le volant, se forçant à respirer calmement, Andrean Lazarey vit le jeune homme approcher dans son rétroviseur, remontant la rue de Vaugirard. Il hésita encore une fois, s’imagina rester là et le laisser passer, ou mettre le contact et appuyer sur le champignon. Mais ce moment n’avait que trop attendu.

Il ouvrit la portière et sortit, faisant face à Julian Sark.

Les mots lui échappèrent l’espace d’un instant. Pendant des années, il avait pensé à ce qu’il pourrait lui dire s’il le retrouvait un jour. Pendant l’heure d’attente dans la voiture, il avait formé mille phrases différentes. Mais voilà qu’il était face à face avec son fils et le vide se faisait dans son esprit.

Il vit la surprise sur le visage de Julian faire place à un douloureux éclair de compréhension. Il était loin d’être bête et l’attitude du diplomate à elle-seule apportait autant de réponses qu’elle posait de questions…

« Je suis désolé, finit par prononcer Lazarey. Je voulais te protéger.

- Beau résultat, constata simplement Sark, la rage perçant derrière son flegme apparent.

- Tu aurais été en danger permanent auprès de moi. Comment aurais-je pu deviner que le KGB irait te chercher jusque dans cet orphelinat ?

- Ils devaient savoir qui j’étais, forcément, énonça le jeune homme, l’air absent. Ça ne peut pas être une coïncidence.

- Je n’ai jamais voulu ça, Julian.

Un long silence s’ensuivit. Ils étaient là, debout dans cette ruelle, à tout juste deux mètres l’un de l’autre mais comme séparés par un fossé. De profondes douves peuplées de crocodiles. Lazarey resta silencieux pour laisser à son fils le temps d’assimiler ces révélations. Ce dernier finit par reprendre la parole :

- Et ma mère ?

- Elle est morte à ta naissance, répondit Lazarey. C’est ce qui a changé le plan. Nous devions t’élever loin de mes ennemis, mais après sa disparition… la force m’a manqué, dit-il en baissant les yeux. C’était une femme magnifique, très douce. Elle aurait fait la meilleure des mères. Et je sais pertinemment que j’ai fait le pire des pères. Je ne te demande rien, Julian. Il était simplement temps que tu connaisses la vérité. »

Rome, Italie. 1er novembre 2004.

         Les deux sœurs venaient de rentrer du Canada. Elles avaient mis les Donovan dans un avion à destination de Washington Dulles, avec plusieurs passeports et plusieurs billets d’avion à destination de Paris, Berlin, Dublin, Madrid et Londres, ainsi que l’adresse d’appartements dans chacune de ces villes. Il ne leur restait qu’à choisir, et ils auraient plusieurs options de secours en cas de problème.

Sydney, qui venait de vider sa valise, se tenait debout dans l’embrasure de la porte de sa chambre et regardait distraitement Elisha faire de même. Peu de temps auparavant, la jeune femme lui avait demandé si elle pouvait utiliser l’un des placards jouxtant son canapé-lit pour y ranger ses affaires, elle dont la vie toute entière tenait jusque-là dans une valise.

L’agent de la CIA ne put retenir un sourire en voyant cette mercenaire aguerrie sortir de sa valise le dessin que lui avait offert Alice, et le punaiser à l’intérieur de la porte de son placard.

Puis le téléphone portable d’Elisha sonna ; elle décrocha. Sans dire un mot, elle raccrocha après quelques secondes et dit qu’elle devait y aller.

Jetant un œil par la fenêtre, Sydney la vit rejoindre Sark en bas de l’immeuble. Ce dernier tomba dans les bras d’Ely, l’air déboussolé. Il savait.

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