Épisode 10: Œuvre de maître

Pendant l'écriture de cet épisode, j'ai commencé à répertorier tous les épisodes déjà écrits grâce à un logiciel gratuit nommé StoryBook, qui permet notamment de savoir « Qui est Où, Quand » – cela était devenu indispensable puisque je ne savais plus lesquels de mes personnages étaient morts… Alias est déjà assez parsemé de résurrections sans que j’en rajoute par distraction !

Dans les épisodes précédents de Programme Halcyon :

Marshall découvre sur la base de données génétique de Stuttgart que Jack et Irina ont eu une autre fille que Sydney : Elisha Clode, actuellement en détention. Irina était enceinte quand elle a simulé sa mort.

Sydney a fait croire au Covenant qu’ils ont réussi à la conditionner et qu’elle est maintenant Julia Thorne. En réalité, elle travaille comme agent double pour Kendall et le Projet Blackhole.

Elle a simulé l’assassinat d’Andrean Lazarey, qui l’aide maintenant à chercher des objets de Rambaldi qu’ils veulent mettre à l’abri du Covenant.

Jack a convaincu Kendall d’utiliser Clode sur le terrain, dans le but de rechercher Sydney. Clode leurre la CIA pour s’enfuir avec l’aide de Sark, qui a été engagé par Irina, mais au dernier moment, Clode renonce à rejoindre Sark ; mais Jack lui dit de partir. Elle lui promet alors de continuer à chercher Sydney.

Clode apprend que c’est Irina qui a commandité son évasion. Clode et Sark renouent leurs anciens liens.

Pendant ce temps à Los Angeles, Kendall quitte son poste de directeur à la CIA pour se consacrer uniquement au projet Blackhole et plus précisément, à son rôle d’agent de liaison auprès de Sydney. Dixon le remplace.

Enfin, un agent du NSC est chargé par Robert Lindsay d’assurer la liaison avec la CIA au sujet de l’évasion de Clode ; cet agent de liaison, c’est Lauren Reed, la femme de Michael Vaughn et une taupe du Covenant.

Irina est engagée par le Covenant pour une mission qui reste assez mystérieuse, mais qui lui semble assez grave pour qu’elle en prévienne Jack et travaille main dans la main avec lui.

Will, quant à lui, est placé à la tête d’une équipe d’analystes pour découvrir pourquoi Cole a rencontré différents terroristes islamistes à Riyad. Ils découvrent des e-mails adressés de Mansoor Noreen, dirigeant terroriste soudanais, à Cole, disant : « Marché conclu. Nous en aurons besoin avant la fin du mois », sans préciser de quoi il s’agit ; ainsi que la mort, ordonnée par le Covenant, de Yang Jingchu, intermédiaire pour le LTTE – et qui, selon Choi Suk, avait probablement été chargée d’organiser la rencontre avec Bogdan Efremov pour la vente de sa bombe atomique, rencontre dont l’échec aurait donc été causé par sa disparition.

Clode tient sa parole : elle retrouve la piste de Sydney, grâce à Sark ainsi qu’à Will Tippin, à qui elle a révélé la vérité pour le convaincre de l’aider. Ses recherches la mènent à MacKenas Cole, qui l’engage pour devenir la partenaire – et surveiller – Julia Thorne, qui n’est autre que Sydney Bristow. Clode s’aperçoit que cette dernière joue un double jeu auprès du Covenant. Elle organise une rencontre avec Jack, qui y invite aussi Irina ; ces derniers apprennent ainsi que Kendall était au courant pour « Julia Thorne » depuis tout ce temps, et ils révèlent à leur fille aînée la véritable identité d’Elisha Clode.
Celle-ci reste infiltrée avec Sydney, pour la couvrir auprès du Covenant et prétendant que ce n’est que pour qu’ils la paient. Elle s’installe à Rome avec elle. Simon Walker les briefe sur un tableau que le Covenant veut qu’elles volent.

*
Générique
*

4 avril 2004, Rome, Italie. Appartement de Julia Thorne.

     Sydney, encore à moitié endormie, pénétra dans la douche, régla la température au plus haut puis mit la douchette en marche… avant de l’arrêter précipitamment en étouffant un hurlement : l’eau était glacée.

Lorsqu’elle sortit de la salle de bains, cinq minutes plus tard, elle était bien plus réveillée mais d’une humeur détestable. Elle se planta, cheveux enroulés dans une serviette et mains plaquées sur ses hanches, devant sa sociopathe de colocataire, attablée devant un bol de corn flakes.

« Tu as encore utilisé toute l’eau chaude, pesta Sydney sans chercher à modérer sa mauvaise humeur.

- Ah ? réagit mollement Elisha Clode.

- Je t’explique, vitupéra-t-elle. Dans une situation de colocation, il est de bon ton d’au moins essayer d’avoir l’air désolé quand on agit égoïstement. Et de ramener deux parts de nourriture à emporter, continua-t-elle, faisant référence à l’habitude de Clode de commander du thaï ou de la pizza sans lui demander ce qu’elle voulait.

- Excuse-moi, je n’ai jamais eu de colocataire, répliqua Elisha. Tout ça est nouveau pour moi, mais il me semble qu’il est aussi de bon ton de racheter du lait ou du jus d’orange quand on finit une bouteille.

- Excuse-moi, ma dernière colocataire était ma meilleure amie et elle s’est fait tuer(1) !

- Je te signale que ma meilleure amie est morte aussi(2) ! Et tu peux argumenter autant que tu voudras, dire que tu ne faisais que te défendre et que c’était elle qui t’espionnait et qu’elle avait tué Fran d’abord. Ce qui est vrai. Mais ça ne change rien à ce que je ressens. Tout comme je ne pourrais pas changer ce que tu ressens en disant que nous n’avons fait que ce qui était nécessaire pour atteindre nos objectifs, qu’Allison et moi avons été élevées ainsi, ou que ça n’avait rien de personnel, assena Clode.

- Rien de personnel, répéta Sydney dans un souffle en réalisant pour la toute première fois qu’elle et Elisha étaient capables de penser la même chose – pas en ce qui concernait la tactique ou la stratégie, mais à un sujet... personnel, justement.

Combien de fois, en effet, Sydney s’était-elle énervée contre cette expression toute faite, cette phrase martelée comme une excuse, un prétexte : ça n’a rien de personnel ? Comme si les motivations de ceux qui vous arrachent le cœur pouvaient vous réconforter ne serait-ce qu’un peu ; comme si l’on pouvait délimiter clairement le personnel du professionnel, chacun dans sa case et sans impact sur l’autre… C’était cette même rage qu’elle perçut dans le ton cynico-ironique de sa toute nouvelle sœur.

- Quoi ? s’étonna cette dernière devant ce silence méditatif, interrompant le fil des pensées de Sydney, qui trouva vite une autre justification :

- Non, c’est juste la première fois que je t’entends parler de ce que tu ressens.

Elisha se contenta d’un ricanement triste.

- Depuis quand toi-même es-tu au courant que tu ressens des choses ? insista l’espionne.

- Non, Sydney, la bonne question est : depuis quand ai-je compris que ces choses n’étaient pas des obstacles à refouler ? »

4 avril, Los Angeles. Bureaux de la CIA.

    Marshall pianotait à toute vitesse sur son clavier lorsqu’il entendit un bruit derrière lui : quelqu’un entrait, puis fermait la porte. Le fait était assez rare – sa porte restait toujours ouverte – pour qu’il délaisse son travail et se retourne aussitôt.

Jack Bristow se tenait debout au milieu de la pièce, les bras croisés. Il voulait de toute évidence de quelque chose, et Marshall ne trouvait pas particulièrement rassurant que cette requête nécessite tant d’intimité… A moins qu’il ne veuille parler de Sydney ou d’Elisha Clode. Non, se reprit le génie des gadgets : il s’agissait de Jack Bristow, après tout, et il avait fallu lui soutirer péniblement chaque mot qu’il avait prononcé à propos de l’une de ses filles…

« Que savez-vous du plutonium et de l’uranium? demanda l’agent de but en blanc.

Marshall ouvrit des yeux ronds, désarçonné.

- Euh… Eh bien, ce sont des... euh, éléments chimiques, utilisés entre autres, hum… dans les bombes nucléaires. Vous comptez, euh, en construire une ?

- Je pensais plutôt à en neutraliser une, hypothétiquement bien sûr. Sans que d’autres puissent comprendre que c’est le résultat d’une action volontaire.

Marshall fronça les sourcils.

- Une bombe comme… celle des Efremov, toujours, euh… hypothétiquement ?

- Par exemple, répondit Jack.

- Eh bien, euh, la plupart des bombes atomiques contiennent un, euh… revêtement réflecteur de neutrons, entourant le matériau fissile, et qui… Enfin, c’est un peu compliqué, mais… cela permet de réduire la masse critique de matériau fissile, qui, en fait, dans une bombe, doit plutôt être, euh, super-critique, pour déclencher une explosion. Cette, hum, masse critique serait d’au moins cinquante kilogrammes d’uranium 235, ou dix kilogrammes de plutonium 239, ce qui fait, euh… beaucoup. Une bombe n’en contient en général… pas plus… de la moitié.

- Et ces réflecteurs de neutrons peuvent… s’user ? interrogea l’agent Bristow.

- En théorie, oui… Surtout si l’on pense à une bombe construite par les soviétiques il y a au moins quinze ans, voire trente de ce que l’on sait… Je vois ce que vous voulez dire, reprit Marshall après une pause : il est, euh, sans doute possible de… fabriquer un revêtement peu performant, qui aurait l’air euh… usé. Il resterait, bien sûr, à le placer dans la bombe, avec toutes les protections ad hoc, parce que, euh… enfin, uranium ou plutonium, tout ça n’est de toute façon pas très… bon, pour la santé.

- Et cela suffirait à mettre la bombe hors d’état de nuire ?

- Eh bien, il n’y aurait simplement pas assez de matière fissile pour une, hum, réaction en chaîne.

- Mais l’uranium ou le plutonium resteraient utilisables ?

- Probablement. Mais, euh… encore faudrait-il pouvoir les extraire de la bombe. On pourrait imaginer une, hum, sécurité, un programme, qui, euh… déclencherait une explosion si quelqu’un essayait de les atteindre.

- Je croyais que toute explosion serait impossible ?

- Toute explosion atomique, oui, confirma Marshall. Mais tous les types de bombes A utilisent une petite quantité d’explosifs, euh, conventionnels, pour déclencher la réaction en chaîne. Cette, hum, explosion, est censée être dirigée vers l’intérieur de la bombe, mais pour en sortir le matériau fissile, il faudrait forcément l’ouvrir, et dans ces conditions… disons qu’il ne resterait pas grand-chose des personnes se trouvant dans un rayon de dix mètres, ou même plus selon la bombe. Cela serait assez, euh, dissuasif, si la sécurité en question était, hum, facilement repérable.

- Et vous seriez capable de créer une telle sécurité ? demanda Jack Bristow, comme le génie des gadgets l’avait craint.

- Hypothétiquement, oui. Mais concrètement… j’aurais besoin de savoir de quoi il s’agit exactement. Pourquoi nous avons cette, euh, conversation, dans une pièce fermée, par exemple.

Jack soupira en se massant pensivement le sourcil, semblant s’interroger sur ce qu’il pouvait lui révéler. Cet homme avait décidément de gros soucis avec la confiance, mais qui aurait pu le lui reprocher ? Sydney, à côté, était plutôt confiante ; c’était chez Elisha Clode que l’on retrouvait le plus ce caractère soupçonneux.

- C’est à propos de Sydney ? tenta l’inventeur. Ou de Clode ?

- Non, répondit Bristow. Un de mes informateurs sera présent au rendez-vous entre Efremov et le LTTE, mais n’accepte de coopérer que si la CIA reste en-dehors de ça.

- Et cet… informateur, est fiable ? Je veux dire, assez pour qu’on lui confie la modification de la bombe ?

Jack haussa les épaules, fataliste.

- Toujours plus fiable que Robert Lindsay, si vous voulez mon avis… »

10 avril 2004, Rome, Italie. Appartement de Julia Thorne.

    Sydney rentrait après avoir communiqué à Kendall les informations sur le tableau qu’elle et Clode devaient voler à Londres ; toutes deux n’avaient pas jugé nécessaire de donner la priorité à Jack pour une mission aussi basique, et sa partenaire n’avait donc rendez-vous avec Sark que dans la soirée. Et de fait, les seules instructions de Kendall avaient été d’exécuter la mission comme prévu – le tableau visé n’ayant rien d’un trésor culturel.

Elle entra dans sa chambre et jetait son sac à main sur une commode lorsqu’elle se figea à la vue d’Elisha Clode, debout devant son miroir… en train d’enfiler un chemisier bleu sur son soutien-gorge rouge.

« Oups, désolée, prononça-t-elle, gênée.

- Non, c’est moi, s’excusa Clode. Seule ta chambre a un grand miroir et je suis, comme tu peux le voir – fit-elle en englobant d’un grand geste les vêtements étalés au sol et sur le lit – en pleine détresse vestimentaire.

- Tu t’habilles pour ton rencart avec Sark ? Bon, vus tes sous-vêtements, j’imagine que ce n’est pas la peine de t’attendre ce soir ?

Cette remarque lui valut de recevoir un T-shirt en pleine figure.

- Cessez le feu ! s’écria Sydney avant de s’approcher et de s’asseoir sur un coin du lit. Alors, quel est le problème ?

- Je ne sais pas quoi mettre. Ca fait presque un mois que je ne l’ai pas vu, justifia-t-elle... J’aimerais faire bonne impression, et il m’invite au resto. Et m’habiller sans que ce soit pour une mission, ou purement fonctionnel… c’est une notion assez nouvelle.

- Aussi étrange que cela me paraisse encore, il a quand même dit qu’il était amoureux de toi, non ? Alors sois toi-même et ça devrait suffire.

- Le problème, c’est que « moi-même » est aussi une notion floue… Regarde ça, soupira-t-elle en montrant les vêtements étalés : T-shirts et pulls noirs, blancs, gris, oh, en voilà un beige ! Une jupe tailleur noire, des pantalons sombres, un chemisier blanc… Toute la panoplie pour prendre n’importe quelle apparence, n’importe quand. Mais rien de bien original.

Sydney sourit malgré elle, oubliant qu’elle était toujours en colère pour la douche froide…

- Ecoute, si cela peut t’empêcher de te plaindre, je t’emmène faire du shopping à Londres après la mission, histoire de trouver ton style et de compléter ta garde-robe. Et en attendant… – elle se leva, se dirigea vers son placard et en sortit une robe mi-longue vert émeraude, aux bretelles ornées de perles – … que dis-tu de ceci ? »

10 avril, Los Angeles. Bureaux de la CIA.

    « Est-ce que c’est prioritaire ? répéta Will, son téléphone portable collé à l’oreille, tout en avançant dans les couloirs souterrains du bâtiment de la CIA. Je ne sais pas, Gomez, il ne s’agit que du Covenant et d’une bombe nucléaire, vous croyez que ça peut attendre deux ou trois jours ? »

Sur ce, il raccrocha. Et s’en mordit les doigts presque aussitôt ; il n’avait aucune envie d’être un patron autoritaire, mais aucune envie non plus de perdre du temps à répondre à des questions dont la réponse semblait évidente.

Il en était là de son dilemme auto-flagellateur, se dirigeant vers l’ascenseur, lorsqu’il prit conscience de la présence de l’agent de liaison du NSC, Lauren Reed.

« La cellule de Choi Suk est bien dans cette direction ? s’enquit-elle.

- Oui, continuez tout droit jusqu’aux premières barrières, les gardes vous amèneront à lui. C’est à propos de l’évasion de Clode ?

- Mon patron veut un rapport en trois exemplaires sur toute personne ayant croisé son chemin. Dont vous faites partie, d’ailleurs.

- Oh, je n’ai pas grand-chose à dire sur le sujet. Vos trois exemplaires tiendront sur une page !

- N’étiez-vous pas opposé à l’utilisation de Clode sur le terrain ?

- Pour des raisons plutôt personnelles, je l’avoue, répondit l’analyste. Elle nous a bien eus, c’est indéniable, mais je ne crois pas pour autant qu’il y ait eu d’erreur de jugement de la part de qui que ce soit.

Même pas la tienne en ne signalant pas la visite chez toi d’une criminelle en fuite ? l’interrogea sa conscience. Pas le moment, répondit son esprit pratique.

- Très bien, je l’écrirai dans mon rapport, dit Lauren avant de reprendre sa route vers les appartements de Choi Suk. »

10 avril, un restaurant à Rome.

    « La National Gallery, vraiment ? s’étonna Julian Sark, un sourire amusé aux lèvres et les yeux braqués dans ceux d’Elisha – avant de s’attarder une seconde sur le décolleté de la robe prêtée par Sydney.

- Eh oui, confirma Clode, ne tentant même pas de retenir le sourire radieux qui se dessinait sur son visage.

- Avete fatto la vostra scelta ancora ? intervint une serveuse qui venait de s’approcher de leur table.

- Prenderó penne alla carbonara, répondit Elisha.

- E una pizza al formaggio con un bicchiere di vino rosso, piuttosto 1982.

Une fois la serveuse repartie, Clode le taquina :

- Finalement, tu sais parler italien… dès qu’il s’agit de vin !

- Que suis-je censé comprendre ? fit-il, fronçant les sourcils et tentant en vain d’avoir l’air vexé.

- Rien, rien, gloussa Ely, les deux mains en l’air et les yeux pétillants. Donc, ce Walker nous a donné rendez-vous à Londres dans une semaine, enchaîna-t-elle sans transition.

- Il a un plan ?

- Je l’espère ! Mais il n’a rien voulu nous dire pour le moment. D’après Syd, il est toujours comme ça…

- Comme ça ? demanda Julian.

- Dégoulinant d’arrogance et tentant de s’entourer de mystère. Une sorte de genre, quoi. Je t’assure qu’à côté de lui, tu es humble et modeste !

- Que de compliments, ce soir !

- C’est ta récompense pour avoir annoncé à mon père que tu es amoureux de moi.

- Et alors quoi ? C’est vrai, répliqua-t-il avec une impertinence désarmante, tenant la main de sa compagne.

- Moi aussi, répondit Elisha avec un sourire faussement agacé. »

13 avril 2004, Los Angeles.

    Jack Bristow sortit de sa voiture, garée devant son immeuble, composa le digicode et pénétra dans le hall d’entrée. Il ouvrit sa boîte aux lettres et récupéra les quelques factures et pamphlets publicitaires qu’elle contenait, avant de prendre l’ascenseur.

Feuilletant distraitement son tas de courrier, il repéra immédiatement une publicité pas comme les autres. Vantant un restaurant italien nommé Milo’s, elle venait de Sark en personne.

Lors de leur rencontre en personne un mois plus tôt, les deux hommes avaient, outre leur charmante conversation à propos d’Elisha – qui laissait Jack aussi perplexe que traumatisé – convenu d’un protocole de contact. Ils ne pouvaient en effet pas se retrouver à chaque fois que le Covenant confiait une mission aux deux sœurs, Jack ayant des obligations à la CIA et aucun d’entre eux ne pouvant se permettre d’être vu en compagnie de l’autre…

Ils avaient mis en place un code simple : le message était composé d’un certain nombre de lettres dont la position sur la page avait été définie auparavant – Jack avait donc mémorisé une série de chiffres qui lui permettrait de décoder cette brochure, tout comme les prochains messages que Sark lui enverrait. C’était, en quelque sorte, une version inversée du code d’Ottendorf, où le repère prédéfini était une liste de chiffres plutôt qu’un texte.

1.13 – treizième lettre de la première ligne ; 2.4 – quatrième lettre de la seconde ligne… Une fois décodé, le message était : National Gallery – Londres – vol de tableau. Ordres Kendall : accomplir mission.

Ce fut un soulagement d’apprendre que Sydney et Elisha n’avaient qu’une mission de routine, car Jack aurait bien assez de raisons de se faire du souci, les jours suivants.

17 avril 2004, Istanbul, Turquie. 23:00.

    Irina prit une grande inspiration, les mains posées sur le volant, avant d’ouvrir la portière de sa voiture et de sortir, l’air déterminé. A quelques mètres, sur ce parking au bord du Bosphore, se tenaient les cinq hommes et femme qui composaient l’équipe dont le Covenant lui avait confié le commandement. Tous étaient entièrement vêtus de noir et portaient sur la tête un bonnet qui se transformerait en cagoule le moment venu. Tous, elle le savait, étaient également munis d’un gilet pare-balles et d’au moins une arme de poing en plus du P-90 qu’ils tenaient entre leurs mains.

Puis ils se dirigèrent ensemble vers l’entrée de service du Palais de Dolmabahçe, lieu de rencontre fixé par le LTTE et Bogdan Efremov pour la vente de la bombe atomique de ce dernier – apparemment, le conservateur du Palais était un sympathisant du LTTE et avait donné leur soirée aux gardiens. De fait, ils ne croisèrent personne, ni dans les grandioses jardins, ni en pénétrant dans l’aile sud. Pas un mot ne fut prononcé, et l’équipe avança furtivement jusqu’à l’escalier de cristal où devait avoir lieu l’échange.

Ils arrivèrent par le palier supérieur de l’escalier, dont ils venaient de couper l’éclairage ; ainsi ils se fondaient dans l’obscurité. Ariyatne Peretha, représentant le LTTE, Bogdan Efremov, et leurs gardes du corps se trouvaient quant à eux en bas des escaliers, en pleine lumière.

Irina ferma le poing en levant le bras bien haut pour signifier à son équipe d’attendre. Accroupie devant la rambarde en cristal de Baccarat, elle observait attentivement la scène se déroulant en contrebas : après quelques mots échangés, Peretha ouvrit une sacoche contenant des diamants bruts – le meilleur moyen de paiement pour une telle somme. Deux des molosses d’Efremov apportèrent alors la bombe atomique.

A ce moment, Irina ouvrit le poing et fit un signe circulaire pour ordonner aux hommes du Covenant de se déployer autour des rambardes. Prêts à tirer, ils n’attendaient plus que ses ordres.

Elle adopta un pas de loup pour descendre l’escalier, penchée de façon à ce que ses hommes ne la voient pas. Une fois arrivée au milieu de celui-ci, elle se recroquevilla près de la rambarde puis, seulement, donna son feu vert par radio :

« On y va. Laissez-moi seulement Efremov. »

Cinq P-90 se mirent en action et en quelques secondes, la moitié des personnes à l’étage inférieur étaient à terre. Irina utilisa elle aussi son arme, la dirigeant vers sa propre équipe ; elle avait tué deux de ses hommes avant même que le LTTE et les hommes d’Efremov n’aient eu le temps de riposter. Mais quand ils le firent, ce fut une véritable fusillade qui éclata, et Irina ne put s’empêcher de penser une seconde au magnifique cristal ornant cet escalier… Puis elle tira une balle de plus, pour éliminer le dernier membre vivant de son équipe. Elle se releva et reprit sa descente de l’escalier.

Bogdan Efremov était au centre de la pièce, allongé, tentant de se traîner jusqu’à un pistolet malgré une jambe sanguinolente. Irina éloigna l’arme en question d’un petit coup de pied, puis saisit l’homme par les cheveux et finit de l’assommer d’un coup de coude. Et tira une rafale de balles vers le sol.

17 avril, Londres, Royaume-Uni. 21:30(3).

    Sydney respira un bon coup avant de monter les escaliers, de passer sous les colonnes et d’entrer dans la National Gallery au bras de Simon. Elle portait une robe de cocktail rouge à paillettes et une parure diamants et rubis ; son cavalier avait endossé son plus beau smoking et un nœud papillon.

La National Gallery organisait, comme tous les ans, une soirée pour ses plus généreux donateurs – qui lui permettaient de rester gratuite d’accès. Le vestibule principal, le hall central et quelques salles d’expositions avaient été convertis en salle de réception pour quelques heures ; les guichets d’achat de brochures avaient été remplacées par un bar, et des serveurs patrouillaient parmi les invités pour ne jamais laisser leur verre vide – après tout, certains décideraient du montant de leur prochaine contribution le soir-même, une légère ébriété ne pouvait donc faire de mal à personne !

Comment Simon était-il parvenu à se faire inviter ? Avec les relations du Covenant, cela ne devait pas être bien compliqué. De tout ce que Sydney savait, il était tout à fait possible que le Covenant subventionne réellement la National Gallery.

Dans tous les cas, ils étaient là et avaient un tableau à voler. Clode était restée dans le van qu’ils avaient garé dans une petite rue toute proche, et s’occuperait de la partie électronique de la mission. C’était Sydney qui emmènerait le tableau ; quant à Simon, il servirait de diversion – ce qui lui allait comme un gant, plaisanta mentalement l’espionne pour calmer un peu ses nerfs.

Une coupe de champagne à la main, les complices montèrent l’escalier menant au hall principal, puis pénétrèrent dans l’une des salles d’exposition accessibles aux invités, à l’ouest – le tableau de Kadze se trouvait trois galeries plus loin, dans une salle d’exposition temporaire. Ils se consultèrent d’un coup d’œil avant de se mettre en action. Puis Simon assena un coup de poing monumental à un autre invité, un parfait inconnu.

« Ca t’apprendra à coucher avec la femme des autres, cria-t-il, l’air furieux.

- Mais monsieur, répondit l’autre, abasourdi, je ne vous c… »

Mais Simon l’interrompit d’un second coup de poing. Une garde et l’un des invités se précipitèrent sur lui pour le calmer, mais il se débattit comme un beau diable… jusqu’à ce qu’il voie la robe rouge de Julia Thorne disparaître dans le couloir, de l’autre côté du ruban délimitant la zone accessible aux invités.

17 avril, Istanbul, Turquie. 23:45.

    « J’ai la bombe, signala Irina, au volant de sa voiture, en téléphonant d’un kit mains libres.

- Et l’argent ? s’enquit MacKenas Cole à l’autre bout de la ligne.

- Des diamants, répondit la mercenaire. Je les ai. Quant à Bogdan Efremov, il n’est plus en position de se plaindre. Pas plus que Peretha.

- Excellent ! se réjouit-il – Irina pouvait presque l’imaginer se lécher les babines. Tout est donc prêt pour la phase deux ?

- A part un tout petit détail : je n’ai plus d’équipe. Vos hommes ne sont pas excellents pour éviter les balles…

- Bah, répliqua Cole comme s’il s’agissait d’un simple problème d’intendance ; une autre équipe vous attendra au second lieu de rendez-vous. Prenez-en soin, tout de même ! »

17 avril, Los Angeles. Bureaux de la CIA. 14:00.

    Lauren avait prévenu le Covenant des avancées de l’équipe de Tippin à propos de la bombe atomique. Rien de dramatique, avait assuré Cole : ils n’auraient pas le temps d’empêcher l’opération. Cela avait été une distraction agréable, mais il lui avait fallu revenir à ses entretiens dans le cadre de l’évasion de Clode – Robert Lindsay commençait à s’impatienter.

« Vous avez une minute ? demanda-t-elle en frappant doucement à la porte de Marshall Flinkman.

- Oh, Lauren ! s’exclama-t-il en se retournant, faisant par la même occasion tomber le stylo qu’il tenait entre les mains. Comment allez-vous ?

- Très bien, répondit l’agent de liaison avec un sourire. Vous devriez venir dîner à la maison un de ces soirs, Michael serait ravi de vous voir. Vous pouvez amener quelqu’un.

- Eh bien en fait, oui, je… il faudra que je demande à Carrie.

- Je serais ravie de la rencontrer. Bon, ne perdons pas plus de temps que nécessaire : je dois vous poser quelques questions à propos d’Elisha Clode, que ce soit fait une bonne fois pour toutes.

- D… D’accord, répondit Marshall, commençant déjà à transpirer.

- Vous étiez chargée de la surveiller lorsqu’elle effectuait des recherches informatiques, n’est-ce pas ?

- Oui, enfin… au début.

- Et vous n’avez jamais remarqué quoi que ce soit de suspect ?

- Eh bien, euh, non, mais vous savez, elle est extrêmement douée avec les ordinateurs. Et c’est très compliqué de contrôler le travail de quelqu’un d’autre, alors je ne peux vraiment pas… garantir, que, euh, elle ne nous a pas manipulés pendant ces séances.

- Qu’avez-vous pensé de la décision de l’envoyer sur le terrain ?

- Euh, en fait, pas grand-chose… Ce n’est pas vraiment mon, hum, domaine d’expertise.

- Mais vous avez tout de même été témoin de plusieurs événements déterminants pendant son séjour ici. D’après vous, y a-t-il eu des erreurs de jugement ?

Le génie des gadgets se mit à transpirer plus encore, à s’agiter et à cligner des yeux. Chez n’importe qui d’autre, le dixième de ces signes de nervosité aurait indiqué à coup sûr de vilains secrets, mais Lauren connaissait suffisamment Marshall pour savoir que c’était plus ou moins son état normal, surtout lorsqu’on lui demandait de prendre position sur un sujet quel qu’il soit. Mais le fait était qu’elle n’en tirerait rien tant qu’il serait dans un tel état de panique.

- Je n’ai aucune intention de faire une chasse aux sorcières, Marshall, énonça-t-elle d’une voix des plus apaisantes. Il me faut juste autant d’éléments que possible pour rendre un rapport objectif et éviter que la même chose n’arrive à nouveau.

- Je… je ne sais pas, balbutia le technicien. Je crois que tout le monde ici était, euh, tout à fait conscient de, hum… la dangerosité de mademoiselle Clode. Bien sûr, on peut toujours… chercher des erreurs, mais je ne pense pas… que cela puisse vraiment donner un sens à, euh… tout ça.

- Je suis de votre avis, affirma Lauren. Croyez-moi, jouer les inspecteurs de travaux finis n’est pas ma mission favorite ! Juste pour mémoire, savez-vous qui de Bristow ou Kendall a eu l’idée d’utiliser Clode sur le terrain en premier ?

- Euh, je ne saurais pas dire, je crois qu’ils sont assez vite… tombés d’accord, en fait.

- On m’a dit que l’agent Bristow l’avait suggéré ?

- C’est, euh, c’est possible, réagit Marshall, évitant le contact visuel.

- Et pour l’arrêt de l’utilisation de la capsule de poison que vous aviez mise au point ?

- Uh… eh bien, personne n’était vraiment ravi, mais après le, euh, l’incident de Buenos Aires, Clode a posé des, hum, conditions précises pour continuer à collaborer. Au point où c’en était, je crois sincèrement qu’on ne pouvait pas… faire autrement. »

17 avril, Londres, Royaume-Uni. Non loin de la National Gallery. 22:00.

    Elisha sourit à la vue du petit manège de ses complices sur l’un de ses écrans d’ordinateur. Elle s’était connectée au réseau de surveillance de la National Gallery en hackant simplement leur système Wi-fi – cela lui avait tout de même pris une bonne heure, mais elle avait maintenant accès à toutes les caméras ainsi qu’au système de sécurité du musée.

« Aucun garde jusqu’au tableau, signala-t-elle par radio.

- Bien reçu, répondit « Julia ».

Quelques secondes plus tard, cette dernière se trouvait devant Banquet à Tbilissi, huile sur toile cirée par Niko Pirosmani, datant de 1918. L’artiste naïf, considéré comme le peintre national par nombre de Géorgiens, avait vécu dans la pauvreté et troqué de nombreux tableaux contre le gîte et le couvert, ce qui expliquait comment ce Banquet avait atterri dans la famille d’Irakli Kadze, qui avait dû le revendre sans réaliser la cote de Pirosmani sur le marché de la peinture.

- Prête pour le blackout, signala Sydney.

- OK. Tu auras trente secondes à partir de 3, 2, 1… maintenant. »

Les lumières s’éteignirent soudain dans tout le bâtiment – Elisha venait de couper l’électricité. C’était le seul moyen de déconnecter les détecteurs de pression placés derrière le tableau, sans avertir l’équipe de sécurité que quelqu’un en avait après les tableaux. Le générateur de secours se mettrait en marche en trente secondes, et tout le monde penserait à une coupure accidentelle.

18 avril, Istanbul, Turquie. 00:30.

    Irina se gara près de l’entrepôt désaffecté fixé comme lieu de rendez-vous pour la seconde partie de sa soirée. Cinq hommes sortirent d’une autre voiture.

« Cole nous envoie, dit l’un d’entre eux.

Cette équipe ressemblait énormément à la précédente, si l’on exceptait l’absence de femmes ; plus que des critères de recrutement, c’était un moule de fabrication que le Covenant semblait utiliser. Irina se mit en marche vers l’entrepôt, et ils lui emboîtèrent le pas.

Le bâtiment, entièrement vide, brillait dans une lumière aveugle. Six personnes étaient déjà présentes : quatre gardes du corps arabes entouraient un grand homme à la peau noire et au crâne rasé, et un autre, plus petit, de type persan. Irina les identifia immédiatement comme Mansoor Noreen, terroriste soudanais, et Behram Bakhtior, islamiste iranien. Selon Cole, Noreen avait été désigné porte-parole des mouvements terroristes avec lesquels le Covenant était en affaires ; et Bakhtior servait en quelque sorte de guide spirituel – si l’on pouvait qualifier de spirituel tout ce qui avait trait au djihad. Ce dernier ainsi que les gardes du corps fixaient Irina, l’air incontestablement désapprobateur – ses cheveux avaient beau être attachés et le col de son T-shirt assez haut, sa tenue restait tout à fait impudique selon leurs codes…

« Bonsoir, messieurs, prononça-t-elle en s’adressant plus spécifiquement à Noreen, qui en bon homme d’affaires ne s’occupait ni du sexe ni de la tenue de son interlocutrice. Vous avez le manuscrit ?

- Vous avez la bombe ?

Deux des membres de la nouvelle équipe d’Irina portèrent la bombe jusqu’à Mansoor Noreen, mais ne la déposèrent pas avant que ce dernier n’ait tendu un porte-documents noir à Irina. Tandis qu’un des gardes du corps des islamistes s’approchait de l’engin pour l’examiner, l’espionne ouvrit le porte-documents qui renfermait un manuscrit de Rambaldi. Un coup d’œil lui suffit pour savoir qu’il était authentique – l’avantage d’avoir passé des années à courir aux quatre coins de la planète pour réunir le travail de l’inventeur – et elle fit alors signe à ses hommes.

Les six du Covenant sortirent rapidement de leurs poches un mini masque à gaz et le plaquèrent contre leur visage alors même que la petite fiole qu’Irina venait de lâcher s’écrasait au sol. Avant que l’autre équipe n’ait eu le temps de réagir, le liquide contenu dans la fiole se transformait déjà au contact de l’air en un gaz qui ne tarda pas à faire sentir son effet. Noreen, Bakhtior et leurs gorilles de compagnie s’écroulèrent les uns après les autres, morts.

17 avril, Londres, Royaume-Uni. National Gallery. 22:30.

    Toutes les lumières du musée restèrent éteintes pendant trente secondes, puis se rallumèrent. Les invités en tenue de soirée se regardèrent les uns les autres, encore sous le coup de la surprise, et Simon entendit la conversation radio d’un des gardes :

« Tout est OK ici. Envoie quand même une ronde dans les salles d’expo, on ne sait jamais. »

Buvant une gorgée de champagne, Simon revint à sa conversation avec l’homme qu’il avait frappé moins de cinq minutes plus tôt – après de plates excuses de la part de l’agresseur, ils avaient ri du malentendu et s’était mis à discuter politique – tout en jetant de discrets coups d’œil vers la galerie dans laquelle Julia s’était glissée. Il n’y avait plus qu’à espérer qu’elle avait eu assez de temps – et à faire bonne figure.

Il parvint finalement à s’éclipser et sortit de la National Gallery avec son téléphone portable à l’oreille, comme s’il s’éloignait pour prendre un appel important.

Il rejoignit alors le van le plus calmement possible, pour ne pas attirer l’attention ; vérifia que la rue était déserte, puis ouvrit la porte latérale du van et y entra. A l’intérieur, Clode devant ses écrans d’ordinateur, et Julia, qui lui tendit en souriant un rouleau de toile cirée.

    A l’extinction des lumières, Sydney retira le tableau du mur et le posa précautionneusement face au sol. Puis elle utilisa sa bague pour arracher les agrafes qui reliaient la toile cirée au bois du cadre, roula cette dernière et la remplaça par le rouleau de toile cirée quasi identique qui se trouvait dans son sac, qu’elle fixa avec une agrafeuse – Marshall, lui, aurait sans doute trouvé un moyen pour que sa bague serve à la fois d’agrafeuse et d’arrache-agrafes… L’opération avait pris un peu moins de vingt secondes.

Puis elle raccrocha le cadre au mur et se mit à courir vers l’ouest, passant directement de la salle d’exposition temporaire à l’Aile Sainsbury, avant de s’engager dans les escaliers, dont elle descendit les marches quatre à quatre sur deux étages, tandis que sa montre sonnait pour annoncer qu’il ne lui restait que cinq secondes avant la mise en marche du générateur de secours.

« Clode, je suis au rez-de-chaussée, annonça-t-elle en se dirigeant vers la sortie.

- Ouverture de la porte dans 3, 2, 1, go. »

Sydney poussa la porte et se retrouva sur Trafalgar Square, à moins d’une centaine de mètres de l’entrée principale de la National Gallery. Elle ne se retourna pas une seule seconde, mais supposa que les lumières s’étaient rallumées aussitôt après la fermeture de la porte.

« Je vous présente Banquet à Tbilissi, annonça Julia Thorne en montrant la toile cirée déroulée à ses complices: un prêt exceptionnel de la National Gallery. »

17 avril, Los Angeles. 15:00.

    Will Tippin s’apprêtait à frapper à la porte de Dixon lorsque celle-ci s’ouvrit sur une femme noire aux cheveux courts.

« Directeur Chase, salua-t-il, surpris, alors qu’elle s’éloignait.

L’analyste passa la tête par la porte restée entrouverte.

- Oh, Will, entrez, l’enjoignit Dixon. Du nouveau pour la bombe A ?

- Un rapport vient d’arriver de Turquie. Les cadavres de plusieurs russes et de membres connus du LTTE ont été retrouvés à Istanbul il y a un peu moins de deux heures – vingt-trois heures quinze, heure locale.

- Le Covenant ?

- C’est une possibilité. Les impacts de balle indiquent qu’il y avait un troisième groupe sur place, et comme ni la bombe ni l’argent n’ont été retrouvés, on peut supposer que ce troisième groupe les a récupérés.

- Mon Dieu… Cela veut dire…

- Qu’il est probable que le Covenant ait une bombe nucléaire en sa possession au moment où je vous parle. »

18 avril, Johannesburg, Afrique du Sud. 17:00.

    « Les autorités turques ont annoncé que six terroristes islamistes sont morts à Istanbul lors de l’intervention des forces de l’ordre pour les arrêter, annonça une jeune présentatrice blonde aux informations télévisées américaines. L’on ignore encore s’ils étaient affiliés à une organisation terroriste en particulier, mais ils transportaient un engin explosif dont la police turque n’a pas précisé la nature. Acculés par les policiers, les terroristes se seraient donné la mort grâce à un gaz toxique non identifié, sans doute pour éviter d’être interrogés. »

Cole fit un large sourire en éteignant l’écran de sa télévision, avant de retourner son fauteuil pivotant pour faire face à Irina, assise de l’autre côté de son bureau.

« Ma chère, c’est ce que l’on appelle une opération réussie. Le chef de la police d’Istanbul est ravi de prouver à ses supérieurs et à l’opinion internationale qu’il agit concrètement contre le terrorisme, et nos partenaires islamistes sont persuadés que leurs amis se sont faits arrêter après l’échange et donc, n’ont rien à nous reprocher. Oui, vraiment, on ne peut guère se plaindre que de la mauvaise qualité du matériel soviétique…

- Qu’est-ce qui ne fonctionne pas dans la bombe, exactement ? s’enquit Irina.

- Apparemment, le revêtement réflecteur entourant le plutonium s’est usé. Nous espérions utiliser le plutonium lui-même, mais une sécurité interne a été prévue pour éviter ce scénario, et nos analystes ne parviennent pas à la déjouer. Bah, nous avons déjà le manuscrit et les diamants, ce n’est pas si mal.

- Le beurre et l’argent du beurre, sourit Irina. Et tant pis pour le sourire de la crémière… »

    Une combinaison protectrice dans le coffre de la voiture d’Irina Derevko...

Le revêtement réflecteur usé fabriqué par Marshall…

Une page d’instructions pour configurer la sécurité de la bombe…

Une heure d’intervalle entre les deux échanges…

Une équipe éliminée au Palais de Dolmabahçe, une équipe attendant devant l’entrepôt…

18 avril, Londres. 17:00.

    « Alors ? interrogea la voix de Sydney à travers le rideau rouge des cabines d’essayage.

- Je ne sais pas, marmonna Ely. Qu’est-ce qu’on a déjà ?

- Un jean, quelques débardeurs flashy, un pantalon gris à rayures, une veste en cuir et un chemisier vert anis, énuméra Sydney. Ecoute, si tu ne sors pas, c’est moi qui entre !

Obéissant de mauvais gré, Elisha tira le rideau pour révéler une jupe plissée en cuir noir lui arrivant au-dessus des genoux et un chemisier rouge à manches courtes, d’inspiration asiatique.

- Qu’est-ce que tu en penses ? s’enquit la jeune femme, hésitante.

- C’est joli, ça te va bien. Mais qu’est-ce que toi, tu en penses ?

Elisha se retourna vers le miroir de la cabine d’essayage, s’observant encore une fois sous toutes les coutures.

- J’aime bien. Oui, ça me plaît.

- Ok, on les prend, trancha Sydney.

- Au fait, j’ai reçu un message de Tippin. J’ai été obligée de lui demander de l’aide pour te retrouver, et maintenant, il s’inquiète.

- Attends, ralentis, protesta Sydney. Will t’a aidé ? Volontairement ?

- Tout à fait, se défendit Elisha. Je n’avais même pas un canif sur moi. Lui, par contre, a maintenant un charmant Smith & Wesson à sa cheville. J’ai beau considérer que c’est le minimum de sécurité dans le monde où l’on vit, je ne peux pas m’empêcher de m’en sentir un peu responsable…

Sydney sourit à cet aveu, se laissant encore une fois attendrir contre sa volonté.

- Donc, reprit Clode sur un ton plus froid, que dois-je lui répondre ?

- Que je suis en sécurité d’après ce que tu sais, rien de plus.

- Il ne va pas s’en contenter.

- Il le faudra bien. Savoir ce qu’il en est ne ferait que le mettre en danger inutilement… Je lui ai assez compliqué la vie. Allez, rhabille-toi, je vais payer.

- Sydney ? la rappela Ely alors qu’elle s’éloignait déjà. Merci. Pour cet après-midi.

L’espionne haussa les épaules pour écarter le sujet, avant de demander :

- Tu es satisfaite ?

- Mieux que ça, répondit sa sœur avec un sourire tranquille qui se reflétait jusque dans ses yeux. Heureuse. »

19 avril, Los Angeles, bureaux de la CIA. 8:00.

    Se connectant à Internet, Jack Bristow lut sur la partie « news » de sa page d’accueil : « Fusillade au Palais de Dolmabahçe, à Istanbul ». Il cliqua sur le lien vers l’article complet.

« Pendant la nuit du 17 au 18 avril, une fusillade a eu lieu dans le célèbre escalier de cristal du Palais de Dolmabahçe, à Istanbul, Turquie. Les circonstances exactes restent à déterminer, ainsi que l’identité des responsables et le moyen qui leur a permis d’entrer dans ce lieu historique. L’on sait d’ores et déjà qu’une douzaine de cadavres a été découverte, et qu’au moins deux blessés graves ont été arrêtés et hospitalisés.

Les dégâts matériels ont été décrits par le Ministre de la Culture Ertuğrul Günay comme « catastrophiques et peut-être irréversibles » ; en effet, le cristal de Baccarat et le bois d’acajou composant les rampes de l’escalier a été endommagé, voire détruit, en plusieurs endroits.

Les secours ont pu arriver sur place quelques minutes seulement après les faits grâce à une dénonciation anonyme. »

Istanbul, une trentaine d’heures plus tôt.

    Les ambulances se garèrent devant le Palais et on en sortit des brancards que l’on emmena directement dans la salle de l’escalier de cristal. Les ambulanciers commencèrent à s’activer autour des victimes, pour la plupart déjà mortes.

L’une d’entre elles, cependant, était en pleine forme, si l’on exceptait une bosse sur la tête et une balle dans la jambe. Son ambulancier commença par lui injecter un sédatif avant de le placer dans un sac mortuaire. Le sac fut hissé sur un brancard, et le brancard emmené jusqu’à une ambulance qui démarra quelques secondes plus tard.

Regardant le Palais de Dolmabahçe s’éloigner dans son rétroviseur, l’ambulancier composa un numéro enregistré sur son téléphone portable :

« Irina ? C’est bon, j’ai Efremov. Quelle surprise sera la sienne quand il se réveillera dans une cellule, promu informateur du FSB ! Merci pour le cadeau.

- Merci à toi, petite sœur. »

25 avril, Rome, Italie. Appartement de Julia Thorne.

    Elisha avait couru et couru et n’avait pas vu le temps passer ; il faisait nuit noire depuis longtemps lorsqu’elle arriva à l’appartement. Elle ouvrit la porte le plus doucement possible et se précipita à pas de loup vers la salle de bains. Entrant dans la douche, elle dut retenir un éclat de rire à la vue du post-it jaune fluo collé au robinet : « N’utilises pas toute l’eau chaude ». Ses traits gardèrent la marque d’un sourire, d’abord amusé puis simplement content.

Dans certains cas, la communication par post-it était sans doute une façon de s’éviter, de retarder une confrontation ; mais il n’y avait jamais eu de véritable communication entre les deux sœurs, aussi cette note était-elle plutôt un bon signe, qu’Ely interpréta comme un premier pas vers elle. La balle était dans son camp.

Aussi le lendemain matin, avant d’aller courir, prit-elle le temps de rédiger une note à son tour.

    Ce matin-là, lorsque Sydney, tout juste levée, ouvrit le frigo, elle trouva un autre post-it : « Il doit rester un peu d’eau chaude. Je ramène des bagels, peux-tu me laisser du lait ? ». Et elle aussi esquissa un sourire.

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Générique de fin
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