Épisode 1: Famille d'espions

Épisode 1 : Famille d’espions

Il n’est point de secrets que le temps ne révèle.
(Jean Racine)

Los Angeles, USA. 30 octobre 2003. Bureaux de la CIA.

          L’agent Jack Bristow se tenait debout, regardant l’écran relié à la caméra de surveillance de la cellule. Elisha Clode paraissait encore plus jeune et inoffensive que d’habitude. A tort, car à vingt-deux ans, la jeune femme était l’une des personnes les plus recherchées par la CIA, pour meurtres, terrorisme, vol, espionnage... Une des mercenaires les plus dangereuses au monde. Du moins, jusqu’à cinq mois auparavant. Quand elle s’était fait prendre.

La jeune femme était assise par terre, adossée au mur dans un coin de la pièce, le coin où elle était le plus à l’abri des caméras. Elle était assise, ses bras entourant ses jambes, une joue posée sur les genoux, les yeux fermés, parfaitement immobile. Jack aurait cru qu’elle dormait s’il n’avait deviné la tension de tous ses muscles. Elle bougea brusquement, comme dans un sursaut, ses mains se crispèrent sur ses tibias et elle entrouvrit les yeux l’espace d’un instant. Elle avait mal.

Il faut dire que le traitement qu’on lui avait infligé pour la faire parler n’était guère enviable. Jusque là, elle avait coopéré, et avait d’ailleurs fourni beaucoup d’informations utiles depuis qu’elle était en détention. La moralité quasi inexistante de la jeune femme lui permettait de trahir ses anciens collègues et alliés sans se poser de questions, sa loyauté ne s’attachant à rien ni à personne. Elle avait répondu à toutes les questions qu’on lui avait posées. Toutes, sauf sur Irina. Derevko semblait être la seule personne à laquelle elle restait fidèle, bien que celle-ci l’ait abandonnée et laissée se faire prendre.

Alors, on lui avait injecté un sérum de vérité. Très douloureux. Et elle n’avait rien dit. Elle possédait une résistance à la douleur absolument remarquable ; même sous l’emprise de la drogue, elle n’avait pas parlé. A aucun moment, elle n’avait montré qu’elle souffrait, et c’était seulement maintenant, dans la semi-obscurité de sa cellule et devant les caméras aveugles, qu’elle s’autorisait un instant de faiblesse avant de retrouver une immobilité parfaite.

         Elisha s’abandonna à la douleur qui s’insinuait dans tout son corps. La douleur est une vision de l’esprit. La douleur n’est rien. Il n’empêche que leur sérum de vérité faisait sacrément mal. Elle préférait ce bon vieux penthotal, à choisir.

Mais elle n’avait rien dit. C’était tout ce qui comptait. Inévitablement, un jour, vous serez capturés et interrogés. Pour garder le contrôle, vous devrez vous fixer des limites, décider quelles informations peuvent être dévoilées, et à quel moment. Elisha leur avait absolument tout dit. Ses anciens alliés ne valaient pas qu’elle souffre pour eux. Il n’y avait qu’une seule chose qu’elle ne leur dirait pas. Une seule personne qu’elle ne trahirait pas.

Irina...

C’était idiot, au fond. De souffrir pour elle. Derevko l’avait laissée tomber. C’était à cause d’elle qu’elle était là, et elle n’avait pas l’air décidée à l’en sortir. Mais malgré tout, elle se souvenait de cette femme qui, tant d’années auparavant, l’avait sortie d’un orphelinat paumé au fin fond de l’Irlande.

1990 – Orphelinat Saint Thomas, Cleggan, Comté de Galway, Irlande.

C’était la récréation, Elisha était assise seule sur une marche, dans la cour. Elle était plutôt solitaire et n’avait pas vraiment d’amis. Elle rêvait. C’était la seule façon de s’évader de cet orphelinat, de cette vie, ne serait-ce que pour un court instant.

La sœur Aislinn lui tapota sur l’épaule.

« Il y a quelqu'un qui voudrait te voir. »

Elisha, intriguée, la suivit jusqu’à son bureau. Qui pouvait bien s’intéresser à elle ? Elle avait huit ans et se doutait bien que personne ne l’adopterait. Cela faisait longtemps qu’elle ne soignait plus sa tenue, les jours où de potentiels parents adoptifs venaient visiter l’orphelinat. A quoi cela aurait-il servi ? Ils ne regardaient que les petits. Ou, parmi les plus âgés, ceux qui étaient assez malléables pour devenir ce qu’on attendait d’eux, oublier leur passé. Et, qu’elle le veuille ou non, Elisha ne ferait jamais partie de cette catégorie.

Une femme l’attendait, assise face au bureau de Sœur Aislinn, tournant le dos à la porte. Quand elle l’entendit s’ouvrir, elle se retourna. Elisha la trouva très belle, elle devait avoir trente-cinq ou quarante ans et avait de superbes cheveux bruns, très longs. Des yeux marron brillants, et un magnifique sourire.

« Bonjour, je m’appelle Irina, dit-elle avec un léger accent, sans doute russe, qui rendait sa voix mélodieuse. Est-ce que ça te plairait de partir d’ici ? »

C’est ainsi qu’Elisha avait intégré le programme Halcyon. Entraînement intensif à toutes les techniques de combat et au tir, apprentissage des méthodes d’infiltration, de torture, tout le nécessaire pour devenir le parfait espion – ou la parfaite tueuse.

8 Novembre 2003.

         « Agent Bristow ! Uh… Jack !

Jack soupira mentalement, mais ralentit néanmoins pour attendre Marshall. Il n’avait pas vraiment le temps, ni l’envie, d’entendre le babillage embrouillé et les digressions du génie des gadgets, mais il avait l’air empressé qui indiquait habituellement une découverte importante.

- Qu’y a-t-il ? demanda Jack, un peu impatiemment. C’est urgent ?

- Uh, eh bien.... Ça a assez attendu, je veux dire que je... bégaya Marshall.  Je veux dire que j’ai déjà reporté, enfin, ça fait une semaine que je veux vous en parler. Enfin, cinq jours, mais techniquement je pense qu’on peut considérer que ça fait une semaine ouvrable. Uh, bon… On peut aller dans votre bureau ? Oui, c’est important, ajouta-t-il, anticipant la question de Jack. Non, on ne peut pas en parler ici. »

A contrecœur, Jack fit entrer Marshall dans son antre. Il s’assit derrière son bureau et se prépara à l’inévitable flot de paroles que Marshall déverserait avant d’en venir au fait.

« Je sais que vous avez certainement quelque chose d’important à faire, commença Marshall. Mais c’est un peu important aussi. Enfin, je pense que c’est plus qu’un peu important et que vous devez le savoir. Je n’en ai encore parlé à personne d’autre...”

-Sydney? Demanda-t-il, se penchant soudainement au-dessus du bureau. C’est à propos de Sydney ? Vous avez trouvé quelque chose ?

- Hum, non. Enfin... oui, mais non. Pas exactement.

Marshall s’éclaircit la voix sous le regard impatient de Jack, et reprit.

- Vous vous rappelez la base de données génétique que nous avons trouvée à Stuttgart... Enfin, que Derevko a volé à Stuttgart et que nous avons repris à Derevko ...

- Marshall...

- Oui, oui. Comme vous le savez, nous n’avons pas encore compris exactement à quoi cette base de données était censée servir à Sloane et Derevko. Donc je l’ai tripotée pendant mon temps libre, vous savez. Ce n’est pas que j’ai beaucoup de temps libre, mais c’était comme un moyen de me vider le cerveau entre deux projets. Juste effectuer de petites recherches sur des profils ADN choisis au hasard. Et j’ai eu l’idée de voir si j’y étais. J’y suis, d’ailleurs, et en faisant une recherche là-dessus j’ai pu remonter aux profils génétiques de mes parents, deux tantes, six cousins, et un oncle dont personne ne parle parce que... Enfin, personne ne parle de lui. Donc mon idée suivante a été de vérifier si quelqu'un d’autre que je connais y était. Ça a révélé que Sydney est dans la base de données, ce qui est la raison pour laquelle c’est un peu à propos de Sydney mais pas vraiment car ce n’est pas ce qui est intéressant là-dedans.

Il fit une pause pour reprendre sa respiration, voyant l’exaspération de Jack augmenter à chaque seconde.

- Le système peut trier les données par toutes sortes de catégories, continua-t-il. Et, comme je l’ai dit, cela peut remonter aux parents, grands-parents, enfants, frères et sœurs. J’ai cherché tout ça pour Sydney... et j’ai uh... Je suis tombé sur un résultat de trop.

- Un quoi ?

- Un uh... un résultat de trop. Une personne qui n’aurait pas dû être là. Enfin, que je ne m’attendais pas à y trouver. J’ai vérifié trois fois juste pour être sûr. Et ensuite j’ai vérifié neuf autres fois juste au cas où les quatre autres auraient été une erreur, un bug, ça arrive, on ne sait jamais. Mais non, pas de chance. Ensuite il m’est venu à l’esprit que peut-être Derevko avait eu le temps d’insérer cette information spécifique dans la base de données. Bien que je ne sais pas pourquoi elle se serait tracassée à faire ça, à moins qu’elle n’ait prévu de la laisser pour que Sydney la retrouve, ce qui n’est vraiment pas logique à moins que ce ne soit ce que nous sommes supposés penser, mais...

- Marshall !

- J’y arrive ! J’y arrive. Quoi qu’il en soit, il m’est aussi venu à l’esprit que nous pouvions vérifier les résultats en utilisant les um... sujets réels impliqués. Donc j’ai fait analyser des échantillons de sang de vous deux par notre laboratoire. Et j’ai bien fait attention à ne pas dire de qui venaient les échantillons. Juste A et B. Et les résultats étaient les mêmes à chaque fois qu’ils ont fait le test. C’est sûr à 97,2%, B est l’enfant de A. Maintenant, vous êtes A et B est... Peut-être que vous devriez juste regarder ça.

Marshall donna à Jack le dossier qu’il tenait. Jack l’ouvrit pour voir quatre brins d’ADN sur une feuille de papier.

- C’est une famille, expliqua Marshall. Le père, la mère et uh... Les deux enfants.

Jack regardait la page, stupéfait.

- C’est vous – le premier, lui montra Marshall. Et la suivante est...

- Je peux lire les étiquettes, interrompit Jack. La suivante dit – Derevko, Irina. Celle d’après – Bristow, Sydney. Et la dernière... Ce n’est pas possible, murmura-t-il sans le vouloir.

- Je sais. C’est aussi ce que j’ai pensé. Donc je leur ai fait vérifier encore. C’est un peu pour ça que je ne vous l’ai pas dit avant aujourd’hui. Je voulais être complètement, absolument sûr, dit Marshall avant de faire une pause. Nous avons vérifié huit fois en tout. Toujours les mêmes résultats.

- Vous l’avez dit à quelqu'un d’autre ? demanda-t-il sans quitter des yeux le dossier.

- Non, monsieur. Et il n’y a pas de copies de ce dossier.

Il y eut un long silence.

- Uh… monsieur ?

- Oui, Marshall. Merci, dit Jack distraitement, toujours concentré sur le dossier. Je vais m’en occuper.

- OK. Vous allez... vous en occuper ? OK. Um, je m’en vais maintenant ?

Jack acquiesça, toujours inattentif, puis le regarda soudain.

- Vous en êtes vraiment sûr ?

- Huit fois. Je suis affirmatif. » 

Kiev, Ukraine. 10 Novembre 2003.

         Sark entra dans l’église. Il avait réussi à s’enfuir à Stockholm, quand Clode avait été capturée. Il savait que c’était Derevko qui les avait donnés à la CIA. C’est pourquoi il fut vraiment stupéfait quand celle-ci le recontacta. Elle ne manquait pas de souffle, sachant qu’il avait failli se faire prendre à cause d’elle...

Mais il se rendit tout de même au rendez-vous. Curiosité ? Pragmatisme ? Irina payait bien, ce qui pouvait faire oublier ses manipulations douteuses. Il était assis sur un banc au fond de la petite église quand elle le rejoignit.

- On peut dire que vous ne manquez pas de cran, après ce qui s’est passé à Stockholm, fit-il sans même la regarder.

- Vous êtes là, non ?

- Un point pour vous. Mais la proposition a intérêt à être avantageuse.

- Elle l’est. Deux millions tout de suite, trois autres après la mission. Il s’agit de faire évader Elisha Clode.

Sark en perdit son flegme légendaire avant de se reprendre assez vite.

- Vous me surprendrez toujours. Vous aidez la CIA à nous capturer elle et moi, puis vous m’engagez pour la faire évader ? s’étonna-t-il avec un petit rire de gorge. Dites-moi, aurais-je eu droit au même traitement si c’était moi qu’ils avaient pris ?

La question était rhétorique et elle la prit comme telle. Bien que Sark ait pris un air vexé, il ne se sentait pas vraiment visé. Elle avait donné une information au moment où ça l’arrangeait, et maintenant, pour une raison ou pour une autre, elle voulait récupérer Clode. C’étaient ses affaires, après tout.

- J’ai mes raisons.

- Il y a quand même un léger problème. De ce que je sais, elle est détenue dans le niveau souterrain d’isolement du bâtiment de la CIA, à Los Angeles. Vous connaissez l’endroit pour y avoir passé d’agréables vacances, alors comment espérez-vous réussir à la faire sortir ?

- Mais de la même façon que pour moi, justement. La connaissant, elle trouvera sans doute un moyen pour qu’ils soient obligés de l’envoyer en mission. Là, nous pourrons la contacter et contrecarrer les mesures qu’ils auront prises pour s’assurer sa fidélité – émetteurs ou autres capsules de poison.

- Donc, il faut attendre qu’elle se manifeste.

- Exactement. Et elle le fera, croyez-moi. Oh ! Une dernière chose, ajouta-t-elle en se levant, sur le point de partir. Personne ne doit savoir que c’est moi qui l’ai fait évader. Et surtout pas elle. » 

Los Angeles. 11 Novembre 2003. Bureaux de la CIA.

         Jack était seul, assis dans son bureau, et fixait encore une fois les brins d’ADN. Même son œil non entraîné discernait des similarités. Les autres pages du dossier confirmaient simplement les dires de Marshall. Il arrivait à peine à en tirer les conclusions qui s’imposaient.

Laura… Irina était enceinte quand le KGB avait mis en scène sa mort, plus de vingt ans auparavant.

Sydney avait une sœur. 

Il avait une autre fille.

Il se leva brusquement et mit le dossier sous son bras. Presque sans y penser consciemment, presque contre sa volonté, il se retrouva à marcher jusqu’aux niveaux souterrains de l’immeuble. Il n’y avait qu’un garde en service dans la salle d’observation, et il avait l’habitude des visites occasionnelles de Jack. Il salua simplement d’un signe de tête tandis que Jack se concentrait sur les moniteurs.

Les caméras couvraient à peu près toute la cellule, mais la détenue n’essayait pas de les éviter, de toute façon. Elle était étendue sur le sol, en train de faire des abdominaux. Elle se releva d’un bond avant de commencer une série de pompes. Depuis sa capture, elle avait mis un point d’honneur à garder la forme.

Quand Jack changea l’angle d’une des caméras pour mieux la voir, elle jeta un œil vers l’objectif, alertée par le bourdonnement, et lui adressa une petite grimace impertinente avant de reprendre ses exercices. Après cinq mois de détention, ses cheveux avaient poussé, mais elle n’avait perdu ni son excellente condition physique, ni son arrogance insolente. Jack chercha dans le visage d’Elisha un quelconque trait de famille et n’en trouva pas d’évident. C’était vrai qu’elle ressemblait un peu à Sydney. Des cheveux un peu plus clairs, un visage qui tenait plus d’Irina sans doute, surtout le sourire, avec les mêmes fossettes. Les mêmes yeux châtain. Mais avec un éclat différent, comme si elle narguait tout le monde en permanence.

« Emmenez-la en salle d’interrogatoire, je veux lui parler, dit-il finalement au garde.

- On la drogue ?

- Non. »

Jack sentit son hésitation, mais il finit par bouger. L’agent se demandait sans doute ce que Jack espérait obtenir. Même droguée, Clode n’avait pas répondu aux questions sur Irina. Et sur tout le reste, elle avait donné à peu près tout ce qu’elle savait...

         Quand Elisha vit les gardes arriver, elle ne leva même pas les yeux et finit sa série de pompes avant de se lever. Que lui voulaient-ils encore ? Ils semblaient pourtant avoir abandonné l’idée de la faire parler sur Irina... Peut-être alors avaient-ils de nouvelles informations à lui faire analyser ?

Bah, de toute façon, elle s’ennuyait tellement dans cette cellule, et il y faisait si froid, qu’un peu de distraction était la bienvenue. Même si elle espérait que cette fois, il n’y aurait pas de sérum de vérité... Elle n’avait pas vraiment peur de parler, l’entrainement qu’elle avait reçu l’avait préparée à tenir des mois, voire des années à ce petit jeu. Mais quand même, ce n’était pas très agréable.

1996 – Programme Halcyon, Non loin de Minsk, Biélorussie.

Simulation d’interrogatoire. Qui n’avait de simulation que le nom, d’ailleurs, car la douleur, elle, était bien réelle – oh, non, Elisha avait encore oublié. La douleur n’est qu’une illusion. D’ailleurs, cet autre élève qui lui tenait le bras derrière le dos et tirait à lui déboîter l’épaule, n’était-il pas une illusion lui aussi ? Si, sans doute, mais elle avait l’esprit un peu embrouillé. La faute aux drogues, sans doute.

Irina observait depuis la pièce voisine, à travers une vitre. A moins qu’elle aussi ne soit qu’une hallucination. Bah, quelle importance ? Elle n’était pas là pour ça. Mais pourquoi alors ? Elle n’arrivait pas à se souvenir.

Les lèvres de l’autre élève remuèrent. L’écho des mots arrivèrent aux oreilles d’Elisha, mais elle n’arrivait pas à se concentrer suffisamment pour les relier entre eux. Il s’énerva devant son silence, reposa encore la question. Cette fois, elle entendit vaguement.

« Où sont les documents ? »

Quels documents ? Ah, oui, ceux qu’Irina avait inventés pour la simulation. Elle, savait où ils étaient, et l’autre élève devait la faire parler. Mais où étaient-ils au juste ? Non, ne pas chercher à s’en souvenir. La méthode d’Irina avait fonctionné encore mieux que prévu. Surcharger son cerveau d’autres informations pour ne pas se rappeler de ce que l’ennemi veut savoir.

0032F25GT3690046YEZ4Z123PAL56458900237K5JM033GRE875662SQZ563557KLPAPY5475E36697TG5H8970612A63AJL556... Se répétait-elle pendant que l’autre la plaquait contre le mur. Cela sonnait presque comme une douce mélodie…  0032F25GT36980046YEZ4Z... 

Niveau souterrain.

Jack entra dans la salle d’interrogatoire. Ils avaient fait ça si souvent qu’il savait avant même de regarder Clode quelle expression serait peinte sur son visage. Ennui, indifférence. Un zeste d’amusement condescendant, pas loin du mépris. Et surtout, une forme de curiosité. C’était ce qui intriguait le plus Jack. 

Même s’il savait que les journées de Clode se résumaient toutes à la même routine ennuyeuse à perte de vue, il était à chaque fois surpris par l’intérêt qu’elle portait à chaque nouvel interrogatoire. Il était aussi stupéfait du drôle d’enthousiasme avec lequel elle aidait la CIA à démolir les mêmes opérations qu’elle avait travaillé à construire, et la satisfaction qu’il aurait juré qu’elle ressentait, quand elle savait qu’elle avait pu fournir des informations utiles.

Elle avait besoin qu’on ait besoin d’elle, se dit Jack. Elle avait besoin d’être indispensable. Et elle se fichait pas mal de qui l’employait ou pourquoi, tant qu’elle servait à quelque chose.

« Pas de piqûres aujourd’hui ? demanda Clode, un sourire aux lèvres. J’aime autant, entre nous. Alors, que voulez-vous savoir que je n’ai pas encore dit ? soupira-t-elle.

- Seulement quelques éclaircissements.

La jeune femme s’assit avec un air résigné. Alors que le garde l’attachait solidement avant de les laisser seuls, Jack la regarda plus attentivement. Ce n’était qu’une gamine. Elle n’avait que vingt-deux ans et semblait plus jeune encore. Il secoua légèrement la tête en pensant à tous les ravages qu’elle avait causés pendant les dernières années...

- Je veux qu’on revoie des détails de votre passé. Pour commencer, où êtes-vous née ?

- Cleggan, répondit-elle avec une moue montrant clairement qu’elle ne voyait pas l’intérêt de la question.

- Développez.

- Cleggan, comté de Galway, Etat libre d’Irlande, récita-t-elle en soulignant son accent irlandais.

- Quel est le nom de votre mère ?

- Je l’ignore, répondit-elle aussitôt.

- Le nom de votre père ?

- Je l’ignore. A quoi ça rime, ces questions, vous savez déjà tout ça, et même dans le cas contraire, je ne vois pas...

- Contentez-vous de répondre, coupa Jack. On y arrive. Qui vous a élevée ?

- La sœur Aislinn à l’orphelinat Saint Thomas jusqu’à mes huit ans.

- Que s’est-il passé quand vous aviez huit ans ?

- Irina est arrivée, fit-elle alors que son visage s’éclairait, retenant difficilement un sourire. Elle m’a placée dans une nouvelle école, à Minsk.

- Quelle sorte d’école ? »

Ils avaient déjà parlé de ça une ou deux fois, mais cette fois Jack voulait fouiller plus profondément. Il savait déjà que Clode avait été soumise à quelque chose qui ressemblait au projet Noël. Mais aujourd’hui, ce qu’il cherchait avant tout, c’étaient ses liens avec Irina. Et plus il creusait, plus il était certain que Clode ignorait tout de qui elle était. Elle l’idolâtrait, la voyait comme une figure maternelle, mais n’avait jamais réalisé que c’était réellement sa mère. 

Jack se demanda un instant si cela convenait à Irina. Si elle s’était jamais inquiétée de la réaction qu’Elisha pourrait avoir si, un jour, elle découvrait la vérité. Se sentirait-elle trahie ? Cela aurait-il une quelconque importance pour elle ? Irina elle-même avait-elle décidé de faire suivre le programme Halcyon à sa fille ? Il se savait mal placé pour la juger, ayant lui-même soumis Sydney au projet Noël ; mais si lui cherchait à protéger celle qu’il prenait alors pour sa fille unique, quels étaient les objectifs d’Irina en faisant d’Elisha une meurtrière ?

Quelques heures plus tard.

« Bon sang, Jack, à quoi pensiez-vous ? s’emporta Kendall. Votre petit numéro ne nous a rien appris que nous ne savions déjà. Qu’est-ce que vous cherchiez ?

- Je pensais trouver une nouvelle piste, dit Jack calmement.

- Quelle nouvelle piste ? Vous n’avez couvert aucun terrain que nous n’avions pas exploré dès sa première semaine de détention. Il n’y avait rien de nouveau.

- J’ai eu de nouvelles informations sur l’équivalent du projet Noël développé par les Russes, le programme Halcyon, auquel Clode a été soumise. Je voulais vérifier quelques petites choses avec elle. 

- Soit, mais ça a tout au plus un intérêt historique.

- Pas si Derevko en développe un autre actuellement.

- Vous avez des informations dans ce sens ?

- Des rumeurs, rien de certain. »

Jack avait inventé cette histoire à l’instant pour que Kendall lui fiche la paix. Il lui suffirait de dire que les rumeurs n’étaient pas fondées s’il lui en parlait à nouveau, et voilà tout.

Il retourna dans son bureau, évitant soigneusement Marshall et ses coups d’œil inquisiteurs, et ferma la porte. Il posa le dossier sur son bureau et resta là une heure à regarder dans le vague.

Clode était une meurtrière, une terroriste. Charmante et brillante, très belle et apparemment normale. Mais responsable de plus de morts que Jack n’avait l’envie de compter. Elle était sans pitié, sans morale, efficace, exactement ce pourquoi elle avait été créée. Elle pouvait aussi jouer la comédie parfaitement, se sortir de situations inextricables, et elle était encore terriblement jeune.

Elle n’était pas innocente, mais il était évident que Clode n’était pas non plus entièrement à blâmer pour ce qu’elle était devenue. Irina s’était assurée qu’elle n’ait jamais vraiment le choix.

Il n’aurait pas su dire combien de temps plus tard, mais finalement il se retrouva à nouveau dans la salle d’observation. La jeune femme était étendue sur le sol au milieu de la pièce, elle lisait un livre. Troublé, Jack remarqua qu’elle venait de passer sa main dans ses cheveux pour les ramener derrière son oreille. Comme Sydney et Irina – cela ne voulait rien dire, tenta-t-il de raisonner ; c’était un tic acquis, sans rien à voir avec une histoire d’ADN. Puis elle attrapa une couverture sur le lit et s’enroula à l’intérieur pour s’endormir dans son coin préféré, celui que les caméras couvraient le moins. En quelques minutes la tension de ses muscles se relâcha, sa respiration ralentit et elle sembla s’apaiser.

Quand le tour de garde changea, Jack réalisa qu’il avait regardé le moniteur pendant plus de deux heures. Pendant tout ce temps, il n’était arrivé à aucune nouvelle révélation, n’avait pris aucune décision sur ce qu’il allait faire. Il avait seulement regardé cette gamine lire puis s’endormir, alors que mille pensées en vrac lui venaient à l’esprit. Que des questions, aucune réponse. Il frotta ses yeux fatigués et quitta la salle d’observation aussi silencieusement qu’il y était entré. 

         Elisha ne réussit pas à dormir cette nuit-là. Ces questions n’étaient pas normales. Pourquoi Jack Bristow lui avait-il demandé ce genre de choses ? Ils savaient déjà tout ça, c’était dans le dossier. Elle n’avait pas dit grand-chose de nouveau, et de toute façon ça n’avait pas un grand intérêt. Elle remonta un peu la couverture sur elle. Il faisait froid dans cette cellule... Elle dormait toujours assise dans ce coin, jamais sur le lit – si l’on pouvait appeler cette espèce d’armature métallique, un lit. Ce coin de la pièce, c’était celui que les caméras filmaient le moins. Là, elle pouvait avoir un semblant d’intimité. Se permettre de ne pas être aussi forte qu’elle en avait l’air, juste pour quelques secondes.

Pas moyen de réfléchir, pas moyen de se réchauffer. Elle retourna au milieu de la pièce et refit une série de pompes. Que voulait Bristow ? Où êtes-vous née ? Qui est votre mère ? Qui est votre père ? Qui vous a élevée ? Qu’avait-il en tête ?

Elisha réalisa qu’elle était perdue dans ses pensées depuis trop longtemps lorsque ses bras commencèrent à la tirailler. Elle se redressa et s’assit en tailleur. Inspiration, expiration... Elle ferma les yeux. Et elle comprit.

          Cela devint un rituel involontaire, presque inconscient. Une heure, trente minutes là-bas. En apparence, c’était pour affiner son profil de Clode, si Kendall ou n’importe qui d’autre se posait des questions sur sa nouvelle habitude. Cela lui aurait été difficile de se justifier si quelqu’un avait demandé des résultats ou même ce qu’il comptait apprendre précisément en regardant la jeune femme lire, faire de la gymnastique ou fabriquer des avions en papier, qui volaient quelques instants avant de s’écraser sur les murs de la cellule, inéluctablement et sans un bruit. Jack n’était même pas sûr de pouvoir se justifier à lui-même.

Une telle curiosité ne l’avait jamais amené dans cette salle quand son ex-femme occupait la cellule. Il était toujours surpris de voir ses pas le guider inexorablement vers la salle d’observation, chaque fois qu’il avait du temps libre entre les réunions et les missions.

         Marshall avait essayé de parler à Jack du nouveau “statut” non officiel de Clode, mais jusque là, celui-ci avait toujours réussi à l’éviter. Marshall ne savait pas trop comment se comporter par rapport à cette information, qu’il aurait de loin préféré ignorer. Et si Kendall l’interrogeait ? Et s’il découvrait le pot aux roses ?

Il réussit enfin à intercepter l’agent alors qu’il entrait dans son bureau.

« Je... peux vous parler ?

Jack sembla ennuyé mais le laissa tout de même entrer et lui fit signe de prendre un siège.

- Elle n’est pas au courant ? demanda Marshall sans préambule, une fois n’est pas coutume.

- Elle ne le lui a jamais dit, répondit Jack en secouant la tête, sans utiliser de nom lui non plus.

- Et vous ? Vous allez lui dire ?

- Cela ne servirait à rien.

- Enfin... Mais... hésita Marshall. Vous ne... Est-ce qu’elle ne mérite pas de savoir ?

- Elle mérite la cellule dans laquelle elle est assise, répondit-il sévèrement, avant de soupirer et de hausser les épaules. Et de toute façon... Je ne vois pas à quoi cela pourrait servir. Je ne pense pas qu’elle ait besoin de savoir – je ne sais même pas si elle voudrait savoir.

- Si c’était moi, je voudrais savoir, dit Marshall. Mais d’un autre côté, je ne suis pas elle. Ce qui est une bonne chose parce que franchement, je la trouve encore un peu effrayante. Enfin, vraiment effrayante. Elle n’est pas normale, cette fille – n’y voyez aucune offense. Je ne sais pas pourquoi j’ai dit ça,  ajouta-t-il vite en voyant Jack froncer les sourcils. Je veux dire, ce n’est pas comme si c’était vous qui l’aviez élevée pour en faire ce qu’elle est, c’est juste... Vous pensez vraiment que c’est mieux qu’elle ne sache pas ?

         Oui, pensa Jack. Cinq mois auparavant, il avait fait son profil. Il savait que Clode était résignée à croire qu’elle avait été abandonnée par une pauvre fille irlandaise qui ne pouvait, ou ne voulait, pas l’élever. Paradoxalement, cette certitude lui donnait sa force : elle se sentait réconfortée par l’idée qu’elle était devenue bien plus que ce qu’on pouvait attendre d’elle.

Est-ce que ça lui ferait plaisir d’apprendre qu’elle était devenue exactement ce qu’on attendait d’elle, en fin de compte ? Est-ce que ça lui apporterait une consolation de savoir qu’elle n’était pas aussi seule qu’elle l’avait toujours cru, qu’elle avait une famille, qui ne s’était jamais souciée d’elle ? Jack en doutait. Mais...

- Je ne sais pas, répondit-il. Je ne sais pas.

- Et Kendall ?

- Non.

Là-dessus, au moins, pas de doute. Cette information ne changeait rien, Jack le savait. C’était encore moins le problème de l’Agence que son ancienne relation avec Irina. Cela ne changeait rien à la valeur de Clode à leurs yeux, ce qu’elle pouvait offrir, ou ce qu’elle avait fait.  Pour la CIA ce nouveau petit fragment d’information ne serait rien de plus qu’une note de bas de page. Et puisque cela ne changeait rien, il n’y avait aucun besoin de compliquer une situation déjà bien embrouillée.

- Oui, je suppose que non, fit Marshall en secouant la tête. Tout le monde pense déjà que votre famille est à peu près aussi dysfonctionnelle que possible. C’est sûrement mieux de ne pas en rajouter... Uh... Désolé. Donc vous n’allez vraiment pas le lui dire ? A Clode, pas à Kendall. Vous n’allez pas lui dire qui elle est ?

- Non, dit finalement Jack. Je ne pense pas que ça soit nécessaire. 

La jeune femme était prédisposée à une grande intelligence et avait été formée pour utiliser pleinement son potentiel. Avec ses capacités d’analyse et tout le temps qu’elle avait pour y penser, Jack savait que tôt ou tard, elle ferait quelques déductions à propos de la nature des questions inhabituelles qu’il lui avait posées...  

1er Décembre 2003. Bureaux de la CIA.

         A la fin d’un briefing, Kendall chargea Jack d’interroger Clode. Tout le matériel nécessaire pour fabriquer des armes biologiques avait été volé par un certain Sandro Lorinza à différents laboratoires.

« Clode est notre seule informatrice qui ait pénétré dans l’organisation de Lorinza. Voyez ce qu’elle sait.

- Vous êtes sûr que c’est nécessaire ? demanda Jack.

Kendall se retourna en le regardant comme s’il avait perdu la tête.

- Jack, vous allez bien ? Lorinza se balade avec de quoi fabriquer suffisamment d’armes biologiques pour tuer au moins dix millions de personnes, et vous me demandez si c’est nécessaire ?

- Non, je veux dire... A quel point la considérons-nous comme une source crédible ? Elle est en dehors du jeu depuis presque huit mois.

Passablement énervé, Kendall répondit sèchement :

- Je suppose que nous vous en laisserons juge. Vu le temps que vous avez passé à travailler sur son profil... Voyez juste ce qu’elle sait. »

Jack se dirigea vers le niveau souterrain avec autant d’impatience que d’appréhension. C’était la première fois qu’on l’envoyait interroger Clode depuis son interrogatoire improvisé, plusieurs semaines auparavant. Malgré ses nombreuses heures d’observation, il n’avait pas parlé à la jeune femme depuis tout ce temps.

Approchant de la cellule, il vit Clode en train de lire, allongée à même le sol. Les livres étaient soigneusement sélectionnés et approuvés avant d’être donnés à la prisonnière, et Jack savait que celui-ci était Sans famille, d’Hector Malot, en français dans le texte. Clode l’avait expressément demandé, sachant sans doute quelles conclusions Jack en tirerait. Ça ne pouvait pas être une coïncidence. Elle tenait à lui faire savoir qu’elle avait compris.

Jack s’arrêta devant la vitre de la cellule. Clode finit ostensiblement de lire sa page, la marqua et se redressa pour aller à sa rencontre. Elle le regarda avec un sourire moqueur.

« Salut Papa, fit-elle. Je suis encore punie, ou je peux aller jouer dehors ? »

C’était un tir d’ouverture désinvolte, qui serait interprété par n’importe quel observateur comme un nouvel exemple du sens de l’humour à toute épreuve de Clode. Mais Jack savait ce que ça voulait dire. Il voyait aussi quelque chose derrière son sourire. Clode avait compris à quoi les questions de Jack conduisaient, mais elle ne pensait pas que ce soit vrai. Pourtant, ses yeux disaient quelque chose de différent. Il y voyait une peur derrière la moquerie. Elle savait, réalisa Jack. Mais elle n’y croyait pas. Ne voulait pas y croire.

« Sandro Lorinza a volé de quoi fabriquer des armes biologiques, au cours des dernières vingt-quatre heures, commença Jack comme si Clode n’avait rien dit. Dites-moi tout ce que vous savez sur ses intentions.

Une expression perplexe vacilla sur le visage de Clode, bientôt remplacée avec résignation par un mode plus professionnel.

- Je ne les connais pas. A l’époque où j’étais encore sur le terrain, il collectait des fonds en volant et revendant des armes, des objets d’art... A peu près tout ce qui lui passait sous la main, en fonction de la demande. Par contre, je sais où il peut se cacher. Il a une propriété près de Milan, très bien protégée.

- Sécurité ?

- Une vingtaine de gardes à vue de nez, comptons trente pour être sûrs. Vidéo surveillance dans le jardin et à l’intérieur, deux miradors, trois... ou quatre snipers sur le toit. Une dizaine de chiens d’attaque. Le bureau et la bibliothèque sont verrouillés par un système de reconnaissance vocale et rétinienne.

Alors que Jack l’écoutait réciter tout ce dont elle pouvait se souvenir, il étudia la jeune fille de plus près qu’il n’avait pu le faire depuis des semaines, de l’autre côté d’un écran.

- Attendez une seconde, fit-elle en allant chercher un bloc de papier et un crayon sur son lit.

Elle avait obtenu qu’on les lui donne pour dessiner, en échange d’informations qui avaient permis l’arrestation d’un ancien membre de l’Alliance. Elle arracha une page – et au passage Jack remarqua des esquisses : un paysage de forêt, les caricatures de ses gardes, un cheval... elle semblait douée pour le dessin – et commença à tracer le plan complet de la villa tout en continuant à donner des informations sur la sécurité.

Et alors qu’il se tenait là, des images se mirent à défiler dans son cerveau, des images d’un passé qui n’avait jamais existé. Un passé dans lequel Laura était "morte", mais un an plus tard, lui laissant non pas un mais deux enfants à élever seul. A cet instant il vit ce qu’Irina avait fait – pas seulement à cette gamine, mais aussi à lui et Sydney. Cette jeune fille sans foi ni loi, si brillante et talentueuse et pleine de potentiel, aurait pu – aurait dû être la sienne. Jack aurait dû être celui qui l’avait élevée. Elle aurait dû être une alliée. Elle aurait dû se battre contre Sydney pour la dernière part de pizza où à qui c’était le tour de vider le lave-vaisselle – pas pour des objets de Rambaldi dans les glaces de l’Antarctique ou dans les bureaux de l’Armée Rouge. La pensée soudaine du nombre de fois où ses filles avaient failli s’entretuer le glaça.

Presque sans prendre le temps de réfléchir à ce qu’il allait faire, il sortit une feuille usée de la poche de sa veste. Il déplia la feuille et la pressa contre la glace comme s’il lui montrait un quelconque rapport. Le monologue de Clode ne vacilla qu’un instant, alors qu’elle parcourait les quatre colonnes étiquetées et leur conclusion, douloureusement évidente. Jack vit le déclic de compréhension dans les yeux de la jeune femme. Il n’avait vu cette expression qu’une fois auparavant. Dans les yeux de Sydney, presque deux ans plus tôt, quand elle avait appris la vérité sur sa mère.

«  C’est tout ce que vous avez trouvé ? s’écria Clode en tapant sur la vitre qui la séparait de la page des brins d’ADN du plat de la main.

- Oui, répondit Jack sans perdre son calme, détournant volontairement le sens de la question.

- Et comment puis-je savoir que c’est vrai ?

- Quelle raison aurais-je de vous donner de fausses informations alors que nous avons besoin de votre coopération ?

- Aucune, répondit doucement Elisha. Cela n’aurait aucun sens.

Elle détourna le regard et lui fit passer le plan par une fente.

Alors que Jack s’en allait, Clode retourna à son livre, par terre. Bien qu’il soit ouvert, Jack savait qu’elle ne voyait même pas les mots. Le regard de la jeune femme se perdait dans le vague, comme ses pensées qui se perdaient loin, très loin du roman.

Jack n’était pas vraiment sûr du pourquoi de son geste. Il n’était pas descendu ici avec l’intention d’en révéler autant, mais en voyant dans ces yeux-là le passé qui aurait dû être, il n’avait pas pu s’en empêcher. C’était trop tard pourtant, se dit-il. Beaucoup trop tard pour réclamer quoi que ce soit. N’est-ce pas ?

         Elisha n’arrivait pas à se concentrer sur son bouquin. Ni sur ses dessins, ni sur la gymnastique. Ni même sur la méditation que Derevko lui avait appris. Que... Sa mère lui avait appris. Bon sang, ce n’était pas possible ! Irina, sa mère ? Bristow, son père ? Syd, sa sœur ? Elle devait faire un cauchemar.

Elle ne réussit pas à retenir ses larmes, mais se débrouilla pour ne pas regarder les caméras. Pas question qu’on la voit pleurer.

Elle était tellement en colère ! Elle en voulait tellement à... Au monde entier, en fait. A Irina de lui avoir menti, de l’avoir abandonnée puis placée dans le programme Halcyon, de l’avoir manipulée toute sa vie. A Bristow parce qu’il savait, parce qu’il lui avait montré cette fichue feuille, parce qu’il n’avait jamais été là – même si elle savait, au fond, que ce n’était pas sa faute. A tous les autres, d’exister, tout simplement. A ceux qu’elle avait tués pour venir hanter ses nuits, et à ceux qu’elle n’avait pas tués, pour hanter ses journées. A ses ennemis, de l’empêcher de vivre comme elle l’entendait, et à ses alliés, de la laisser faire ce qu’elle voulait. A Dieu parce qu’il n’existait pas, ou alors il faisait bien semblant. Au diable parce qu’elle n’avait plus d’âme à lui vendre...

         Des heures plus tard, Jack se tenait discrètement devant la glace de la cellule. Les lumières avaient été baissées pour la nuit, mais il ne faisait pas complètement noir. Clode se tenait assise au bout de son lit de camp, les bras serrés autour de ses jambes et le front contre ses genoux. Jack ne pouvait que spéculer sur ce qui se tramait dans son esprit, mais il pensait en avoir une assez bonne idée.

         Tout ce qui, aux yeux d’Elisha, faisait d’elle quelqu’un de spécial, était remis en question. Peut-être n’avait-elle pas attiré l’attention d’Irina parce qu’elle était exceptionnelle. Elle avait été abandonnée, non pas parce que sa naissance était un accident, mais parce que c’était le plan depuis le début. Tout, absolument tout était planifié depuis le début.

Que cette décision soit celle d’Irina ou qu’elle vienne de ses supérieurs au KGB, le résultat était le même. Elle avait été élevée dans une isolation calculée pour éviter qu’elle ne forge des relations. Pour encourager l’indépendance dont elle avait toujours été si fière. Un agent sans aucune attache, donc sans faiblesse. Au moins là-dessus, ils ont tout faux, Ely. S’attacher, ça peut aussi rendre plus fort... Quelqu'un qu’elle connaissait bien lui avait dit ça un jour. Elle avait oublié ces mots, c’était sans doute une erreur.

Le seul but de toute sa vie avait été de montrer qu’elle était la meilleure. Elle était entrée dans leur jeu. Tout ça, ce n’était que des mesures pour s’assurer qu’elle deviendrait une espionne parfaite, et ils avaient bien réussi leur coup. Est-ce que c’était tout ce qu’Irina lui souhaitait ? Devenir une espionne, une mercenaire, une tueuse ?

         Cela faisait beaucoup à assimiler, Jack le savait. Une part de lui avait commencé à se demander si même cela était une partie des machinations d’Irina. Elle leur avait donné Clode pour qu’elle leur donne Sloane. Mais était-ce la seule raison ? Il détestait la surestimer, mais il savait aussi qu’il était dangereux de la sous-estimer. Etait-il possible qu’elle ait voulu que Clode soit en détention, sachant qu’ils avaient aussi la base de données génétique ? Avait-elle voulu que Jack découvre sa fille ? Avait-elle voulu que Clode apprenne ce qu’on lui avait fait ? Ou est-ce qu’il lui accordait trop de crédit ? Il ne savait plus.

Un petit mouvement à l’intérieur de la cellule détourna son attention vers la situation actuelle. C’était une brusque contraction des épaules de Clode. Elle pleurait. Jack comprit qu’elle était en train de perdre pied.

La jeune fille ne leva pas les yeux quand la porte de la cellule s’ouvrit. Ni quand Jack s’assit à côté d’elle. Il n’y avait aucun bruit, à part celui de l’air conditionné et la respiration saccadée de la prisonnière.

« Je pourrais vous tuer, dit-elle finalement sans relever la tête.

Il n’y avait aucune menace dans son ton, c’était une simple observation.

- Mais ça ne servirait à rien, répondit Jack calmement.

- Je me sentirais peut-être mieux.

- Pour combien de temps ?

- Sans doute pas assez longtemps pour mériter l’effort, soupira-t-elle.

Il y eut un nouveau silence pendant plusieurs minutes.

- Ça ne change rien, dit-elle d’un ton neutre – une autre observation dépourvue d’émotion.

- Non, convint Jack. Ça ne change rien.

Jack pouvait voir la tension quitter lentement le corps de Clode.

- Qui d’autre est au courant ?

- Seulement Marshall.

- Ce qui explique le "comment", je suppose.

Jack la regarda tourner doucement la tête vers lui.

- Vous savez, je ne m’attendais pas à ce que ma vie tourne de cette façon. J’aurais préféré une meilleure vue, par exemple dans une belle villa en Italie du Sud, ou sur une île, fit-elle d’un ton insolent, derrière lequel Jack sentit une profonde tristesse. Il fait si froid ici. »

Cette dernière remarque le bouleversa par son ton proche du désespoir. La température de la cellule était probablement plus basse qu’elle aurait dû l’être, mais ce n’était pas seulement ça que Clode avait voulu dire. C’étaient des mots si simples, mais Jack y avait entendu une profondeur effrayante. Elle avait peur. Pour la première fois de tous ces mois de confinement, Jack réalisa qu’elle admettait finalement le peu de contrôle qu’elle avait sur sa propre vie maintenant. Peut-être le peu de contrôle qu’elle avait jamais eu sur sa vie.

Sans vraiment comprendre ce qui se passait, Jack vit sa propre main se poser sur le dos de la jeune femme. Il la sentit se tendre et son cœur s’affoler. Il y eut un moment d’immobilité totale. Puis elle se laissa tomber sur son épaule un instant. La main de Jack se déplaça jusqu’à son épaule et il la serra un peu plus fort.

Puis, très vite, Elisha se redressa et s’éloigna insensiblement pour étouffer un sanglot. Bien que Jack sache qu’elle était une terroriste, un assassin, tout ce qu’il réussissait à voir à cet instant était une petite fille complètement perdue. Sa fille.

Puis la convulsion s’arrêta et Jack entendit la respiration de Clode redevenir presque normale. Aucun d’eux ne bougea ni ne parla pendant un long moment. Jack se surprit lui-même en relevant une mèche de cheveux qui tombait dans les yeux de la jeune femme. Il laissa sa main sur sa joue mouillée dans un geste rassurant, et crut sentir un léger sourire.

« Et maintenant ? reprit Elisha.

- Je ne sais pas.

- Si je promets d’être sage, j’aurai le droit d’aller en mission ? Vous avez laissé Irina le faire.

Il sourit à cette proposition insensée.

- Tu peux promettre d’être une sainte, l’Agence ne tombera pas dans le panneau une seconde fois, répondit-il, se surprenant à la tutoyer.

- C’est pas juste. Il suffit qu’elle soit passée là avant moi, et tout le monde se méfie deux fois plus. Mais les choses peuvent changer. Tu ne peux pas savoir, dit-elle, reprenant son tutoiement. Vous pourriez avoir besoin de moi dehors, un jour. Je suis plutôt bonne à ce que je fais. C’est une honte de gaspiller tout ce talent.

Elle fit une pause avant de reprendre :

- Laisse moi chercher Sydney.

Jack retira sa main brusquement. Il l’avait interrogé plusieurs fois après la disparition de Sydney et avait conclu que Clode ne savait rien de plus qu’eux. A tort ? Elle grimaça et reprit vite :

- Je ne sais rien de plus que ce que je t’ai déjà dit. Mais tu sais que je suis douée dans ce genre de choses. Laisse-moi la chercher. L’Agence n’arrive à rien, n’est-ce pas ? Laisse-moi essayer. Qu’est-ce que tu as à perdre ? »

         Elisha ne comprenait pas vraiment ce qui s’était passé. Ou plutôt elle le comprenait trop bien. Elle n’avait pas repoussé son bras. Elle s’était reposée sur son épaule. Sur l’épaule de Jack Bristow, agent de la CIA. Qui, accessoirement, était son père, mais comme ils en avaient convenu quelques minutes auparavant, cela ne changeait rien.

Il ne pouvait rien attendre d’elle à part une aide intéressée – rechercher Sydney en échange d’un peu de liberté. Elle ne pouvait rien attendre de lui à part une aide intéressée – une occasion de fuir en échange d’un coup de main pour retrouver sa fille. Son autre fille, la seule qui comptait.

2 décembre 2003. Bureau du directeur Kendall.

         « Vous devez plaisanter ? s’exclama Kendall, le regardant sans y croire. Dois-je vous rappeler que c’est exactement ce genre de chose qui nous a fait perdre Derevko ?

- J’en ai bien conscience, concéda Jack patiemment. Mais je pense aussi que c’est faisable. Clode est pleine de ressources. Elle est aussi bien entrainée et compétente que n’importe quel agent de la CIA, et meilleure que beaucoup d’entre eux. Vous l’avez vue sur le terrain. Elle est...

- Une terroriste meurtrière qui travaillerait pour quiconque la payant assez!

- Donc, nous aurons juste à nous assurer que personne ne puisse l’approcher pour lui faire une meilleure offre.

- Vous pensez vraiment que vous pouvez lui donner assez de liberté pour qu’elle soit efficace, sans lui en donner assez pour qu’elle disparaisse sans une trace comme Derevko ?

- Oui.

Kendall le regarda pendant un long moment.

- Jack... Si vous en perdez une autre, Devlin ne va pas vous louper...

- Si elle peut trouver quelque chose sur ce qui est arrivé à ma fille, ça vaut le coup. »

*
Générique de fin
*


Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !

Ajouter un commentaire

Vous utilisez un logiciel de type AdBlock, qui bloque le service de captchas publicitaires utilisé sur ce site. Pour pouvoir envoyer votre message, désactivez Adblock.

Créer un site gratuit avec e-monsite - Signaler un contenu illicite sur ce site